« Les malheureux sont là, dans le malheur reclus »

Ce vers de Victor Hugo en exergue d’une double tragédie oudmourte, qui a vu un enfant atteint de paralysie cérébrale mourir auprès de sa mère décédée depuis environ une semaine, et un autre sauvé au bout de deux jours dans les mêmes circonstances. Elle suscite en Russie un débat sur la solidarité de voisinage et les services sociaux — tous deux nécessaires.

L’Oudmourtie est une des républiques de la Fédération de Russie. Elle est située aux contreforts de l’Oural, entre l’oblast de Kirov, le kraï de Perm, la Bachkirie et le Tatarstan, et peuplée de 1,5 millions d’habitants. Conquise et colonisée par le Tsarat de Moscou à partir du XVIe siècle, elle est peuplée selon le recensement de 2010 de 62,2 % de Russes, et de 28 % d’Oudmourtes, dont deux tiers de la population mondiale vivent dans la République. Son économie est industrielle, agricole et forestière. C’est une région, russe, et d’Europe, comme le Limousin, par exemple, est plus à l’ouest une région d’Europe.

111 000 personnes, soit environ 7,4 % de la population, y ont un handicap reconnu par l'administration. À Mojga, début décembre, un garçon âgé de 13 ans atteint d’infirmité motrice cérébrale y est mort, probablement cinq jours après le décès de sa mère survenu le 1er décembre, dans leur appartement dont il n’avait pu sortir. Selon l’enquête, il est mort de froid, dans l’eau, après avoir ouvert un robinet pour boire, être tombé de son fauteuil roulant, et s’être débattu dans la cuisine inondée. Il avait frappé à la porte, mais de tels coups étaient habituels quand sa mère était absente et ils n’ont pas alerté les voisins. L’appartement est située au rez-de-chaussée, et l’inondation n’a pas été non plus remarquée.

L’enfant était suivi à domicile par un centre de réadaptation pour handicapés, tous les jours de semaine, sauf le jeudi. Le vendredi 29 novembre, l’intervenant s’est présenté, mais il ne lui pas été ouvert. Le lundi 2 décembre, lendemain de la mort de la mère, un éducateur et un travailleur social se sont rendus au domicile de la mère, et sont aussi repartis sans pouvoir y accéder. Le 4 décembre, l’éducateur a informé la direction du centre que les séances de rééducation n’avaient pas eu lieu. Le signalement n’a été fait que le vendredi 6 décembre, et a conduit à la découverte des deux corps.

À la suite de ce drame, le ministère de la politique sociale d'Oudmourtie et les administrations des districts et des villes ont organisé en urgence un plan de visite dans les familles suivies par les services sociaux. À Ijvesk, la capitale de la République, dans le district Leninski, un enfant de deux ans dont la mère était morte de pneumonie depuis cinq jours a ainsi pu être sauvé le 9 décembre. Les travailleurs sociaux, après un échange avec le service de la protection des mineurs, ont forcé la porte de l’appartement.

Un reportage remarquable a été publié par Sveltlana Lomakina le 19 décembre dans Takie dela, après avoir rencontré des voisins des deux familles — le centre et les administrations n’ont pas voulu lui répondre, à cause de l’enquête pénale en cours. Je ne saurai le résumer, et être à la hauteur du tact et de la professionnalité de la journaliste, lisez le, ici. J’en retiens que les deux drames sont d’abord et avant tout des drames de la misère. D’une misère qui ferme les portes avec sept cadenas, « За семью замками », c’est l’expression russe qui sert de titre à l’article. D’une misère qui enferme, qui épuise et qui retire toute perspective. D'une misère qui se mêle en Assommoir à l'alcoolisme. D’une misère qui tue les enfants. Elle est aussi violente et destructrice que celle dénoncée au XIXe siècle par Victor Hugo, auquel je prend moi le titre de ce billet. Les voisins n’en ont pas été complices, ils prêtaient aux deux familles l’attention qu’ils pouvaient. Et la négligence des services sociaux me semble ne pas pouvoir être mise au premier rang des causes. 

Porte du second appartement © Svetlana Lomakina Porte du second appartement © Svetlana Lomakina

Fonctionnaire, je suis peut-être trop indulgent. Homme, je voudrais être, comme Victor Hugo, à nouveau — peut-être faut-il revenir au XIXe siècle pour refonder nos valeurs sociales, en France et en Russie —, « de ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la misère ». Je ne peux en tout cas adhérer aux déclarations d’Anna Kouznetsova, déléguée aux droits des enfants auprès du président de la Fédération de Russie, s’étonnant le 12 décembre que les services sociaux n’aient pas appelé « au moins deux fois par semaine ». Il manque la mention de l’engagement des autorités, fixé par un décret présidentiel, de diviser par deux le taux de pauvreté d’ici 2024. Et celle de l’absence de baisse de la pauvreté depuis que cet engagement a été pris. Qui les Russes peuvent-ils appeler « au moins deux fois par semaine » pour que cet objectif soit atteint ?

Retenons de cette interpellation des services sociaux, en positif, une spécificité russe : le fait de considérer c’est à eux d’apporter une réponse aux situations de détresse sociale, et que la solidarité est aussi un bien collectif, dont la collectivité, l’État, aussi, doit être responsable. À une enquête du centre de recherche sur la société civile de la Haute école des sciences économiques dont les résultats ont été communiqués fin décembre, 73 % des Russes interrogés ont répondu que c’était aux institutions d’État de faire la charité (je traduis littéralement благотворительность, et je comprends assistance aux personnes en difficulté), contre 23 % pour les associations. L’enquête est répétée, les institutions d’État étaient déjà placées en première position les années précédentes, jamais à un niveau aussi élevé. 

C’est en tout cas sur ce terrain que se sont placés, dans leur communication, et, espérons-le, dans l'action, les autorités oudmourtes. Au total, 5 200 familles, dont un quart avec des enfants handicapés, ont été visitées en quelques jours par les services sociaux. Des renseignements supplémentaires ont été recueillis, notamment sur l’état de santé des parents d’enfants handicapés. Un plan de prévention et d’intervention dans les situations d’urgence devrait être soumis à la prochaine commission inter-services de protection des mineurs. Le ministère de la politique sociale a également indiqué son intention de renforcer le soutien apporté aux familles avec des enfants handicapés, avec l’intervention à domicile de spécialistes qualifiés, ce qui permettra à leurs parents de faire des tâches urgentes, d'aller chez le médecin ou d’avoir un temps de répit.

L’enfant de deux ans qui a survécu est selon les médecins en bonne santé, et va vivre chez une tante, à laquelle sa tutelle va être confiée. 

Takie dela (21 décembre 2019) - Interfax (20 décembre 2019)Kommersant (20 décembre 2019) - Komsomolskaïa pravda (20 décembre 2019) - Meduza (9 décembre 2019)

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