Ne sors pas de ta chambre, un poème de Joseph Brodsky

Et une chanson du groupe 25/17, occasion de parler de confinement, de violences conjugales, d'Omsk et de l'altérité.

Aujourd’hui un billet un peu décousu, mais qui traite, malgré tout des questions, sociales et sociétales, qui sont l’objet de ce blog. 

Au sortir de la lecture d’un poème de Joseph Brodsky, Ne sors pas de ta chambre, ici avec une traduction en anglais, je mets à mon programme d’en faire une française, je suis tombé sur cette chanson du groupe russe 25/17

25/17 "Комната" (La Chambre) 2017 © 25/17 (official channel)

La chanson est sympathique, le texte en français est en commentaire. Écoutez-là. Elle comporte plusieurs emprunts au poème de Brodsky, qui est aussi cité : le titre, cette idée, plaisante aux Français, mais qui ne peut plus nous réconforter, que «там не Франция», « dehors ce n’est pas la France », et qu’il n’y a donc pas de raison de sortir,­ ...

La chanson est sympathique, mais 25/17 l’est moins. C’est, autant que je puisse en juger, un groupe radical et d’extrême droite. Une de ses chansons, «Будь белым!», Sois blanc !, ouvertement homophobe et raciste, appelant aussi à la violence, a été inscrite par un tribunal local sur la liste des oeuvres extrémistes. Le nom du groupe, 25/17, renvoie au 17e verset du 25e livre d'Ézéchiel : « J'exercerai sur eux de grandes vengeances, En les châtiant avec fureur. Et ils sauront que je suis l'Eternel, Quand j'exercerai sur eux ma vengeance ». Tout un programme. 

Pourquoi en parler ici ? 

D’abord, parce que cet extrémisme existe toujours en Russie, autant saisir l’occasion de le mentionner, d’autant plus que je tiens souvent ici un discours positif sur la société russe. J’espère, et je crois aussi, qu’elle va se détacher plus rapidement que nous de la bêtise et de la haine, ce n’est pas là qu’est l’ « âme russe ».

Ensuite, à cause de ces vers :

Не выходи / Из комнаты / Тебе не понравится / Не выходи / Из комнаты / Поверь, там не Франция / Запрись со мной

Ne sors pas / De la chambre / Ça ne te plaira pas / Ne sors pas / De la chambre / Crois-moi, ce n'est pas la France là-bas / Enferme-toi avec moi

Je n’aime pas l’enfermement, surtout des autres, et je lis ces mots comme une menace. On sait qu’en France le confinement s’est accompagné, selon le ministère de l’intérieur, d’une hausse des interventions des services de police et de gendarmerie à la suite de violences conjugales. Qu’en sera-t-il en Russie, où Moscou et son Oblast entrent aujourd’hui dans une quarantaine stricte ? Dans cette crise et cette accumulation d’erreurs et de reculs que nous connaissons, les associations de femmes victimes de violences françaises ont su du moins imposer une certaine vigilance, et les pouvoirs publics ont proposé aux pharmaciens d’être des relais des personnes battues, et donner l'alerte auprès des pouvoirs publics. Pourquoi pas ? Si cela, ou d’autres réponses sont efficaces, partageons les avec les Russes, qui ne seront pas épargnées. 

Et enfin, à cause d’Omsk. C’est de cette région du Sud de la Sibérie, des confins est de l’Europe, où elle s’est prolongée, qu’est originaire 25/17. Un des bouts du monde dont la Russie fait collection, qui se disputent d’être l’endroit le plus éloigné de toute terre. Une ville perdue au confluent de l’Irtych et de l’Om, mais avec plus d’un million d’habitants, la 9e ville du pays. Une ville qui a pris son essor avec le transfert des industries d’armement pendant la seconde guerre mondiale, et qui a été éprouvée par l’effondrement économique des années 1990 et le système mafieux qui l’accompagné. Une ville universitaire, aussi. Une ville qui s’est redressée, mais qui n’a ni besoin d’extrémistes, ni du coronavirus. Y arrivera-t-il ? Probablement.

Pour en revenir au poème de Joseph Brodsky, il a été écrit en 1970, et parle d’un confinement. Sans doute à cause de la grippe de Hong-Kong, qui, on le redécouvre, aurait tué en France 31 000 personnes en deux mois, et on ne sait combien en URSS, le chiffre n’a pas a ma connaissance été publié. Il se termine par ces mots : 

Запрись и забаррикадируйся / шкафом от хроноса, космоса, эроса, расы, вируса.

Enferme-toi, barricade-toi, protège-toi d’une armoire / de chronos, du cosmos, d’Eros, de la race, du virus. 

Deux fois quatorze pieds, les vers russes sont des alexandrins. Pourquoi avoir mentionné la race ? Elle vient certes si bien en allitération. Peut-être  parce que cet enfermement que nous subirons aidera à mieux comprendre ce qu’est l’altérité, et à la respecter. 

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