A propos des violences juvéniles.

Dans la mesure où seul l’enfant circule librement, dans la mesure où il subit de plein fouet des obstacles dans l’accès à la nationalité, à l’éducation, aux soins et aux biens de première nécessité, faut-il s’étonner de sa réactivité face à la brutalité policière et de sa présence en première ligne lors des révoltes quand la pression de l’État se fait trop forte ?

Peinture murale anonyme - route nationale - M'Tsapere © daniel gros Peinture murale anonyme - route nationale - M'Tsapere © daniel gros

Derrière ce ramage, il y a la misère du peuple (…),
son exploitation éhontée par une poignée de parasites
qui défient jusqu’aux lois du pays dont ils relèvent
et n’éprouvent aucun trouble à en être le déshonneur.
André Breton[1]

 

Mercredi 26 février, sur les ondes de Radio France Internationale, Madame Ramlati Ali,  députée, disait son commentaire au sujet des violences survenues la veille dans le quartier de Kaweni, à Mamoudzou.

« On a l’impression que c’est devenu un phénomène de mode, de nos jeunes, d’aller fermer les routes, d’aller caillasser. On a l’impression, et quelques fois c’est dit, qu’ils ont envie de découdre avec les forces de l’ordre. Et donc aujourd’hui quand on me dit que c’est à cause de ce qui s’est passé le matin, qui est malheureux, que je déplore, j’ai tendance à ne pas y croire. J’ai l’impression que c’est un prétexte, pour aller piller des magasins. Nous savons, nous sommes tous conscient que tous, élus que sous sommes, on a des choses, on leur doit des choses, on a des choses à mettre en place. Mais il n’y a pas que les élus, il y a aussi leurs parents. Ce sont des jeunes, à ce que j’ai appris, c’est des jeunes qui ont entre 11 et 12 ans. C’est des mineurs. Et ces mineurs-là, ils ont quand même des parents, et donc les parents aussi vont devoir s’y mettre, la société entière doit s’y mettre aux côtés de l’État, aux côtés des forces de l’ordre, aux côtés des élus, pour sortir de ce phénomène. On est en train d’abimer Mayotte. »[2]

Madame la députée dévoile sans détour la problématique de l’État dans son administration de Mayotte et les expressions qu’elle emploie trahissent son incapacité à analyser l’événement. En parlant d’emblée de « phénomène de mode », elle évite toute recherche des causes car les modes, c’est bien connu, ça s'imite et ça passe. Quand elle imagine que les jeunes ont « envie de découdre avec les forces de l’ordre », elle affleure une vérité mais manque de s'interroger. Sans la tragédie survenue le matin même lorsqu’un agent de police tira mortellement dans l’abdomen d’un homme en querelle, que serait-il advenu ? Quoi qu’il en soit, selon elle, il s’agit d’un « prétexte pour piller les magasins ». Elle sait sans doute que la population de Mayotte dans sa grande majorité subit une misère crasse ; sous-entend-elle que cette misère excuserait que les jeunes gens profitent de l'occasion pour faire leurs courses : acheter et piller sont en effet deux modes d’accès aux biens ? Sauf qu’en la circonstance, il s’est agi de vandalisme, de destruction et non d’acquisition, sinon marginale. Pour conclure, en femme politique qui se respecte, elle est saisie d'une illumination : « Ces mineurs-là, ils ont quand même des parents » ; de cette découverte, elle dégage une solution très simple, il suffit d’en appeler à « la société entière ( à ) s’y mettre aux côtés de l’État, aux côtés des forces de l’ordre, aux côtés des élus, pour sortir de ce phénomène. »

La relégation des enfants.

A-t-elle oublié ses propres initiatives politiques et les dégâts qu'elles ont causés dans les rapports sociaux ?

Voici venu le mois de mars, anniversaire d’une relégation. Depuis un an exactement de nouvelles conditions régissent l’accès à la nationalité française des natifs de Mayotte. Ainsi des enfants nés et élevés en France dans la promesse de la nationalité, au plus tard à leur majorité, découvrent soudain non seulement que leur pays natal ne les reconnait plus, mais qu’ils sont devenus des étrangers en situation irrégulière donc menacés de rétention et d’éloignement vers le pays d’origine de leurs parents où ils n’ont jamais mis les pieds.

Cette relégation s’est réalisée en deux temps bien distincts.

D’abord, en 2018 le sénateur Thani Mohamed Soilihi imagina un amendement qui déchire l’universalité du Droit du Sol et reçut l’agrément du Président de la République et de la majorité des sénateurs, et enfin du Conseil Constitutionnel. Cet amendement réserve l’accès à la nationalité par droit du sol à l’enfant né à Mayotte « que si, à la date de sa naissance, l'un de ses parents au moins résidait en France de manière régulière et ininterrompue depuis plus de trois mois. »[3]

Cette condition mise en application le 1er mars 2019 produira ses premiers effets dans une dizaine d’années, lorsque les nouveau-nés, âgés de 13 ans, auront accès à la déclaration de nationalité par anticipation.

Restriction trop douce aux yeux de madame la Députée Ramlati Ali qui surenchérit par sa propre proposition tout aussi facilement admise à tous les niveaux du pouvoir, proposition qui conditionne l’accès à la nationalité des natifs de Mayotte à la régularité du séjour sur le territoire d’un de leurs parents depuis au moins cinq années, règle avec application immédiate.

Voici une des rares lois aux effets rétroactifs qui vise les enfants nés après l’an 2000, des enfants qui ont construit leur projet de vie selon une législation devenue obsolète lorsqu’il  s’agit de le réaliser ; des enfants qui voient leur destin basculer, dans un pays natal qui renie ses promesses et leur interdit toute intégration en dépit de l'intitulé de la loi, fait d’ un alignement d’euphémismes et d’antiphrases : « Loi du 10 septembre 2018 pour une immigration maîtrisée, un droit d’asile effectif et une insertion réussie ».

Depuis le 1er mars 2019, le tribunal de Mamoudzou rejette les déclarations de nationalité des enfants de 13 ans à 18 ans. A leur majorité ces jeunes gens se découvrent étrangers clandestins sommés de présenter des documents qu’ils n’ont pas lors des contrôles de police.

 

Il faut que nulle part ne subsistent aucun refuge, aucune retraite.

Et dans le même temps que leur est déniée la nationalité française, l’État organise une épuration drastique de la population qui permet à un journal local d’intituler : « 27 421 reconduites à la frontière en 2019, du jamais vu »[4]Tandis que la ministre des Outre-Mer excite ses chiens de garde : « on est capable d’en faire 30 000 »[5].

Un tel succès vanté ne va pas sans brutalité contre une population estimée à 279 471 habitants, dont 150 257 âgés de moins de 21 ans.[6] Le gouvernement se donne pour mission de purger annuellement le département de 10% de sa population et le préfet salue la réalisation de cet objectif qu’il voit confirmé en 2019 par quelques indicateurs dont la baisse de 7% de l’achat des cartes téléphoniques prépayées, de 12% de la vente de riz …

Il faut s’imaginer les incidences dans la vie quotidienne de chacun, quels que soient son statut, sa nationalité.

En effet seule la population métropolitaine est à l’abri des contrôles d’identité incessants que subissent les gens de "couleur". Interpellations sur l’ensemble du réseau routier ; devant les locaux des associations d’aide et d’entraide et de soins ; aux alentours des hôpitaux, des dispensaires ; aux abords des collèges et des lycées. Certains subissent la sommation plusieurs fois par jour. Tous, sauf signe extérieur de richesse éventuellement protecteur, vivent sous la menace ; car la nationalité française ne sauve pas : l’agent a toujours un doute sur le titulaire d’une carte nationale d’identité ou d’un passeport européen : mauvais physionomiste, il demande à voir la carte Vitale, « si t’es français, t’en as une ».

Contre toute règle de droit, les équipes de police violent les domiciles, forcent les portes, pénètrent dans les logements, embarquent la maisonnée. Une jeune adolescente d’un quartier pauvre de Mamoudzou, où se concentrent des maisons en tôles, raconte : « la Paf, elle casse les portes de nos maisons, elle rentre et prend nos mamans ». Une mère raconte que dans un quartier du centre-ville les agents ont enjambé un muret et fait un saut de trois mètres dans la cour en contre-bas où vivaient cinq familles. Ils ont fouillé chaque demeure pour débusquer d’éventuels clandestins, la propriétaire française de la cour incluse qui occupait un des logements.

L’île de Mayotte sous régime policier.

L’administration, dans un souci d’humanité, fait parfois mine de reconnaître des erreurs[7] et promet de les « gommer », lapsus évocateur qui gomme précisément l’intention de corriger.

Mais qui peut prétendre agir sans précipitation et dans le respect du droit quand l'objectif déclaré est d’éliminer[8] chaque année plus de 10% d’une population[9]?

Ainsi une jeune fille née en France tout juste âgée de 18 ans, « s’est fait prendre[10] » sur le seuil de sa maison et emmenée sans avoir été autorisée à récupérer son dossier à l’intérieur. Elle dut son salut à sa sœur qui déposa un recours devant le tribunal administratif dont le juge invalida l’obligation de quitter le territoire français déjà signé par le préfet.

Les personnes « prises » dans la rue ou à leur domicile sont emmenées dans les gendarmeries ou au commissariat de police et conduites au Centre de Rétention où elles sont retenues jusqu’au prochain départ du bateau quotidien. Une infime partie accède au service juridique débordé et à l’éventualité d’un recours rarement suspensif. Aussi la grande majorité des personnes retenues sont-elles embarquées vers les Comores dans les 24 heures sans possibilité de régler leurs affaires, laissant leur vie en suspens, suspens qui forcera au retour. Lors des interpellations aucune situation n’est sérieusement examinée. Sauf vigilance et recours devant les tribunaux d’une relation avisée, l’éloignement a peu de chance d’être contrarié.

Les expulsions massives représentent l’unique projet pour Mayotte. Elles meurtrissent une population déjà condamnée à une misère endémique et à l’exploitation de logeurs et d’employeurs cupides. Ainsi les enfants sont élevés dans un univers de contrôle policier constant qui causent des absences répétées d’un parent allant de quelques jours à plusieurs mois ; ils inventent des débrouillardises pour survivre dans cet intervalle, parfois sous la vigilance solidaire de voisins, solidarité toujours assurée envers les plus petits, parfois nourrissons non sevrés.

Une vie quotidienne sous surveillance

La pression policière limite les sorties des adultes aux strictes nécessités économiques et administratives. Les enfants suppléent au reste. Ils sont commis aux courses vers la boutique la plus proche : il n’est pas rare de voir des fillettes chargées d’un seau d’eau juché sur la tête ou traîné à bout de bras sur de longues distances ; ou d’un bidon de pétrole d’une contenance de 10 litres rapporté depuis la station-service jusqu’à la maison souvent éloignée de plusieurs kilomètres.

L’État n’hésite pas à frapper les familles par le truchement des enfants en rendant malaisé l’accès à l’école républicaine et en neutralisant les possibilités d’intégration et d’accomplissement de soi par le refus de la nationalité française. Il ne verse aucune des allocations aux étrangers en situation régulière, ni familiales, ni de logement,  de chômage  ni encore le revenu minimum d’insertion, laissant la charge totale de l’éducation et l’élevage des enfants aux familles frappées par la misère et réduites pour leur survie à l’exploitation.

Dans la mesure où seuls les enfants circulent librement et représentent le seul élément relativement épargné du harcèlement de la PAF, dans la mesure où ils subissent par ailleurs de plein fouet des obstacles dans l’accès à l’éducation, aux soins et aux biens de première nécessité, faut-il s’étonner de leur réactivité face à la brutalité policière et de leur présence en première ligne lors des révoltes quand la pression de l’État se fait trop forte ?

Que le flux des émeutes débouchent dans les magasins ne devrait pas surprendre madame la députée ni l’amener à réduire ces moments de vandalisme à l'avidité de pilleurs. La destruction massive et le pillage inversent un bref instant le rapport de force et démontrent de façon limpide que le système politique et économique ne tient que par la puissance régalienne.

 

*   *   *

[1] André Breton, « Un grand poète noir », dans : Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, Présence Africaine, Paris 1983, p. 84.

[2] Madame Ramlati Ali, députée, à : Radio France Internationale, Journal de l’Océan Indien, mercredi 26 février 2020 à 3 :20 TU.

[3] https://www.senat.fr/leg/ppl17-465.html

[4] https://lejournaldemayotte.yt/2020/02/11/27-421-reconduites-a-la-frontiere-en-2019-du-jamais-vu/

[5] « Annick Girardin : sur les reconduites à la frontière : on est capable de faire 30 000 ». JDM 23 avril 2019. https://lejournaldemayotte.yt/2019/04/23/annick-girardin-sur-les-reconduites-a-la-frontiere-on-est-capable-den-faire-30-000/

[6]  INSEE, estimation de la population au premier janvier 2020, paru le 14 janvier 2020. https://www.insee.fr/fr/statistiques/1893198

[7] « Expulsions à tort : un dispositif pour gommer des erreurs ». JDM, 3 janvier 2020 : https://lejournaldemayotte.yt/2020/01/03/expulsions-a-tort-un-dispositif-pour-gommer-les-erreurs/

[8] Voir la définition particulièrement descriptive de ce terme dans le dictionnaire en ligne CNRTL : A.− PHYSIOL., MÉD. Débarrasser l'organisme, par expulsion, de (certains éléments étrangers, nuisibles ou gênants) : https://www.cnrtl.fr/definition/eliminer

[9] En 2019 furent éloignées en moyenne 75,13 personnes par jour (27421 / 12).

[10] Dans la langue locale, les gens disent : tsi rengwa, j’ai été pris, pour informer qu’ils sont aux centre de rétention et près d’être embarqués.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.