Ces frontières qui nous traversent

Le lien renvoie à l'émission "Singuliers au pluriel" diffusée par la radio associative Fréquence Paris Plurielle le 25 juin 2019. Il y est question de Mayotte. Des étrangers et de la notion même d'étrangers telle qu'elle est fabriquée dans ce département d'Outre-mer.

http://singuliers-au-pluriel.net/spip.php?article52

Dessin mural quartier M'Gombani, © daniel gros Dessin mural quartier M'Gombani, © daniel gros

Le dispositif géo-politique de l'archipel des Comores permet d'observer comme en laboratoire les bricolages à l’œuvre dans la fabrication de l'étranger. A Mayotte, île faisant partie d'un ensemble naturel et culturel cohérent, un travail politique de sape invente et ré-invente sans cesse la légitimité d'une séparation impossible, d'une mutilation dont toute la population pâtit depuis 1975, année du référendum d'autodétermination des Comores.

Depuis 44 ans, tout se joue dans une fuite en avant : d'abord opérer un tri entre les ressortissants français et les ressortissants comoriens habitant sur l'île de Mayotte et si possible chasser les derniers du territoire d'Outre-mer : des "citoyens" s'en chargent sans se faire prier ; ensuite, 20 ans plus tard, en 1995 date du fameux visa Balladur, empêcher les déplacements des habitants des trois autres îles vers Mayotte et commencer à reconduire à la frontière les habitants natifs des autres îles qui s'y trouvent : banale affaire administrative ; puis départementaliser, acte politique qui n'est rien d'autre que la consécration de l'amputation. Le statut de département déplace la question politique dans le champ du religieux et sacralise la séparation. Hélas les habitants de Mayotte s'aperçoivent vite que le territoire d'Outre-mer n'a de département que le nom, qu'ils sont l'objet d'une mystification, dissimulées dans une mythification inachevée.

A présent le pouvoir métropolitain, permanence de l'assujettissement colonial, désigne l'étranger comme le responsable de tous maux. Car le traitement religieux implique toujours la séparation et l'épuration. Il reste que cette opération de purification bute contre les évidences socio-historiques : la frontière que l’État inscrivit autour de l'île de Mayotte ne sépare pas seulement une île de son environnement naturel : elle traverse toutes les familles, tous les voisinages, tous les quartiers. Et toutes les têtes de ceux qui se sont inventés à la fois, en même temps, mahorais et comorien.

Les affirmations de souveraineté de l’État, répétées dans les interpellations et les reconduites à la frontière chaque jour par centaines, brutalisent une population déjà soumise à des conditions de vie intenables. Ces harcèlements séparent la fille et le fils du père ou de la mère, la femme de l'époux, le frère de la sœur. Tous les liens sociaux ainsi décomposés.

Ce faisant l’État maintient l'île entière dans une situation de pauvreté qui incite à la recherche d'un bouc émissaire.

Il reste à se demander si sa gestion de l'île "étrangère" ne s'inscrit pas dans une conduite d'échec.

 

 

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