Chronique de la violence et de la brutalité

En plein confinement Mayotte s’enfonce dans un chaos irréversible. La brutalité sans borne de l’État envers les populations pauvres excite le pouvoir de nuisance des enfants en réaction aux souffrances dont ils sont affligés en permanence et aux destructions des quartiers où ils vivent. L’État croit-il que la vie bridée de l’enfant se laissera docilement étouffer sous ses décisions insensées ?

jeux de sable et fleurs 2017 © daniel gros jeux de sable et fleurs 2017 © daniel gros

La stupidité suffit au pouvoir pour vaincre dans un premier temps car il a seul le monopole de la force brute refusée au peuple. Le peuple se doit de réfléchir pour contrer cette cruauté implacable et insensée. Il court à l’échec s’il affronte les forces régaliennes. Il ne fera jamais le poids. Sa stratégie doit copier celle de David contre Goliath. Il le sait.

Hier mardi 2 mars 2021, les forces de l’ordre à Mayotte ont investi un village, ont fouillé les maisons. Pour débusquer les pauvres frappés tous autant qu’ils sont du stigmate de l’étranger, destin implacable sur cette terre de Mayotte. Pour renvoyer par grappes, par groupes, par paquets, dans les îles voisines où la plupart ont peu ou jamais vécu. Tout ce que l’île contient d’uniformes, gendarmes, police nationale, municipale, BAC et PAF, tout ce que l’île contient d’officiels s’était regroupé pour une chasse à l’étranger et une chasse à l’enfant.

« Je ne dors pas ce soir chez moi », raconte un jeune homme de vingt ans, étudiant en BTS, vivant habituellement dans une habitation en tôle dans le quartier Caroboina à Koungou, destiné à la destruction par arrêté préfectoral[1]. « Je ne peux pas dormir chez moi, je me suis réfugié chez un copain car ma maison est gazée de lacrymo. Je ne sais pas que faire. Je dois partir, prendre mes affaires. Trouver un autre logement et déménager. Mais en ce moment il est impossible de se déplacer. La police est partout. »

Ce jeune homme habite Mayotte depuis tout petit, il poursuit ses études avec succès malgré des conditions de vie compliquées. Les dominants le jugeraient méritant s'ils daignaient baisser les yeux. Il habite dans une habitation en tôle, appelée « banga » comme traditionnellement tous les jeunes hommes de Mayotte avaient coutume de le faire avant que la France ne s’occupe de ce petit territoire, ou plus prosaïquement ne l’occupe.

Aujourd’hui que la France a fait main basse sur Mayotte, le terme « banga » » qui dans la langue locale désigne la maison d’une seule pièce et plus spécifiquement la maison que le jeune homme pubère construisait avec les copains de sa classe d’âge et l’aide de quelques adultes à la lisière des villages[2], signifie à présent soit la cabane en tôle, soit plus extensivement le bidonville. Terme local pour favelas. La belle tradition d’un lieu où s’organisait la fabrique sociale du jeune garçon de Mayotte s’est embourbée dans les taudis insalubres des bidonvilles de la modernité sur la même lisière des villages. Étranges retournements.

L’avenir du jeune homme se trouve à un point de bascule : sa petite maison de tôle fut bâtie dans le périmètre tracé pour une démolition d’habitations insalubres décrétée selon la loi ELAN. Sa mère et ses petits frères installés plus loin dans le même quartier, sa sœur, le mari et les enfants de celle-ci vivant également dans le voisinage doivent partir. Personne ainsi n’est en mesure de soutenir l’autre efficacement.

Quelle magie que cette loi ! Elle permet toutes les injustices, elle incite à toutes les grossièretés ! [3]. Elle convoque l’horreur sans sourciller.

Elle impose pourtant qu’un relogement soit proposé aux habitants expulsés. Mais comment faire sur une île dépourvue de logements sociaux ? Comment faire dans une île française privés des droits sociaux reconnus en métropole où plus de la moitié de la population vit sans ressources autres que les combines et les bricoles ?

Il suffit au pouvoir de feindre pour sauver la face. Il suffit aussi de déléguer le problème du relogement à une association qui n’en peut mais. Croit-il qu’il pourra si aisément dégager ses responsabilités dans le désastre qui se profile ?

Le jeune homme est accablé. Lorsque les administrations et associations se sont déplacées pour marquer à la peinture blanche les habitations destinées à la destruction, il suivait ses cours dans son lycée.

Il dit : « le départ commence chez moi pour détruire les maisons et je connais à peu près les villageois de ce quartier. Le jour où ils sont venus pour mettre les flèches pour indiquer les maisons à détruire, je n’étais pas là, j'étais à l'école. En arrivant, c’est à ce moment-là que j‘ai vu la marque à la craie blanche comme signe. Il faudrait que la préfecture prévoie des endroits pour nous loger car nous sommes environ 300 personnes dans ce quartier. Moi personnellement, je vis seul dans ma maison et je ne sais absolument pas quoi faire. Je n’ai pas d’autre endroit pour habiter. J'espère qu’il ne va pas nous mettre dehors, j'ai entendu dire qu'après avoir détruit nos maisons, ils nous laisseront nous démerder. J'espère vraiment que ça ne sera pas le cas. Qu’allons-nous faire après la démolition de nos maisons ? »

Tout ce que Mayotte compte de forces et représentations régaliennes s’était donc déplacé ce mardi 2 mars 2021 à Koungou, village à quelques kilomètres au nord du chef-lieu de Mamoudzou à seule fin de manifester la puissance de l’État à la suite des événements de vendredi, journée où des hordes d’enfants et d’adolescents auraient eux aussi attesté leur pouvoir de nuisance.

Qu’espère donc l’État ? Que la vie bridée, empêchée, va se laisser docilement étouffer sous ses décisions insensées, répétées depuis des décennies ? Des enfants élevés dans des misères fabriquées en série peuvent-ils dignement s’incliner devant une puissance qui les a ignorés, rejetés depuis leur plus lointain souvenir ? Devant des ségrégations qui les a tenus le plus longtemps possible à l’écart de l’école[4] ? Devant des lois qui suspendent toute poursuite d’étude et possibilité d’insertion à des jeunes bacheliers soudain privé d’avenir ? Devant une France si fière de ses lumières qu’elle a trahi récemment sans barguigner la promesse de la nationalité aux enfants nés sur la terre française[5] ? Qui les prive régulièrement, tour à tour, de leur mère ou de leur père par des expulsions sans discernement vers les Comores ? Quelle idée de la France ces enfants inventent-ils ?

L’État rêve-t-il ? Que va-t-il mettre en branle contre ses enfants qui se révoltent à leur manière « délinquante » contre les souffrances dont ils sont avec leur famille en permanence affligés ? Combien de temps le représentant de l’État à Mayotte croit-il pouvoir tenir dans sa fuite en avant contre les pauvres ou les étrangers[6] sans provoquer des dégâts irréversibles ?

Déjà la presse locale s’enflamme et demande protection sinon incite à une brutalité plus forte encore. Le Journal de Mayotte met en ligne lundi 1er mars un article relatant les événements de vendredi[7], article organisé autour de deux sous-titres en gras : « on va brûler les blancs » et « le 9, ce sera la guerre » (jour prévu de la démolition d’un quartier pauvre de Koungou dont l’annonce aurait mis le feu aux poudres).

L’article donnait pourtant l’occasion d’évoquer un problème sérieux lors de l’évocation d’un soi-disant « meneur » : « Il a eu son Bac en 2017, mais étant né aux Comores, il a toujours été dans ce quartier ». Quel destin pouvait saisir ce jeune homme qui a vu son avenir bouché lors de son accession à la majorité légale ? Comme des milliers d’autres.

Mais l’article se ferme sur un paragraphe effarant : « Ce n’est pas faute d’avoir averti dans de nombreux articles d’une montée de la délinquance depuis 2 mois à Koungou, où quasiment chaque nuit, l’intervention des gendarmes était nécessaire. Faute d’avoir agi à temps, les jeunes se sont accaparés la zone, et il va falloir aligner la force publique le 9 mars pour en venir à bout. »

Or aujourd’hui mardi , la chose est entendue : le jeune homme étudiant en BTS qui habite le quartier promis à démolition, raconte la fameuse journée de ce mardi vue du point de vue de ses habitants : « il ne reste presque personne dans le quartier. La gendarmerie nous a chassé. Même ceux comme moi qui possèdent des papiers, on est parti, car à chaque fois la gendarmerie débarque, elle lance des gaz, des lacrymogènes. Donc on a peur de rester dans la maison à cause des gaz. Là je dors par terre, c’est pas normal ».

Jean Genet écrivait : « la brutalité d’une éruption volcanique, celle d’une tempête, ou plus quotidienne celle d’un animal, n’appellent aucun jugement. La violence d’un bourgeon qui éclate – contre toute attente et contre toute difficulté – nous émeut toujours. »[8]

Protégeons nos enfants avant que de les craindre.

 

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Notes

[1] Voir le précédent billet : « Mayotte et la politique du chaos », le Club de Médiapart, le 26 février 2021

[2] Lire à ce sujet le magnifique livre de Josy Cassagnaud, Rites de Mayotte ou chronique d’une mort annoncée ? Ed. Connaissances et savoirs, 2010.

[3] Voir mon texte dans ce blog : « Le choix de la barbarie 1/ La mise à sac des quartiers pauvres », 5 février 2021.

[4] Cf. Daniel Gros, « Privés d’école », dans Mayotte à la dérive, Plein-droit 120, Mars 2018.

[5] Cf Marjane Ghaem et Daniel Gros, « A Mayotte, une remise en cause du droit du sol », Libération le 28 septembre 2018

[6] Il faudrait un jour analyser les parentés lexicales et sémantiques des termes de pauvre et d’étrangers. Il est clair que seul l’étranger pauvre dérange.

[7] Anne Perzo, « Violences à Koungou : les habitants traumatisés demandent des renforts d’ici le décasage du 9 mars », Le Journal de Mayotte, lundi 1er mars.

[8] Jean Genet, « Violence et brutalité », dans L’ennemi déclaré, p. 200, Paris, Gallimard, 1991.

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