Chronique de la misère en temps de confinement. 1 "Il y a la souffrance à la maison".

Aujourd'hui dimanche, jour 21 de confinement, parole est donnée à une mère de famille âgée d'une quarantaine d'années. Parole brute, recueillie ici sans détour. Elle parle de la souffrance qui s'est installée dans sa maison.

logement sur banara 2019 © daniel gros logement sur banara 2019 © daniel gros
 Aujourd'hui dimanche, jour 21 du confinement, parole est donnée à une mère de famille âgée d'une quarantaine d'années. Parole brute, recueillie ici sans détour. La maman parle de la souffrance qui s'est installée dans sa maison. Mais le confinement ne l'a pas invitée, cette souffrance. Voilà un bon moment qu'elle fait partie de la maisonnée, composée du père de famille, d'une fillette de 5 ans, d'un garçon de 9 ans, écolier en Cm2 et d'une jeune adolescente de 13 ans, scolarisée en classe de 4ème . Tous les enfants, sauf l'aîné lourdement handicapé et alité en permanence, sont nés à Mayotte et seront français par leur mère, titulaire d'une carte de séjour depuis plus de cinq ans.

A la suite du texte, un commentaire mettra à jour la réalité de la misère ordinaire cachée derrière les mots.

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« bonjour
« Moi j’habite à Mayotte. Je suis très inquiète parce que le Coronavirus nous met en confinement. On sort pas, on reste à la maison, on travaille pas. Moi j’avais trouvé des bricoles, du repassage, je fais quatre fois par mois et je touche cent euros. Et à cause de la Corona, je vais pas là-bas. Je fais pas le travail et je reste à la maison.
Moi j’ai quatre enfants. J’ai un enfant handicapé, il doit manger, il doit bouger et toujours on reste à la maison.
Mon mari, il travaille pas. Il fait des friperies, il vends des friperies, mais maintenant il vend pas.

« On a la souffrance à la maison.
« J’ai un enfant handicapé, il a 18 ans, il reste tout juste au lit. Il ne bouge pas. Il y a un kiné qui vient. mais maintenant il a 18 ans, il n’a pas droit à ma sécu. Après il a pas la sécurité sociale, il doit rester là. Moi j’ai besoin d’acheter des couches, et je sais pas comment faire. Le kiné ne vient pas parce qu’il m’a dit que la sécurité sociale, ça lui pose des problèmes, parce ça ne marche pas, il n’est pas payé. Mon enfant handicapé n’a pas de la sécurité sociale, parce qu'il est majeur. Il doit avoir la sécu tout seul. Mais [le kiné] il vient quand même une fois par semaine, mais maintenant il ne vient pas à cause de la coronavirus. Mon enfant il est pas né à Mayotte, il est né aux Comores, il était dans ma sécurité sociale mais maintenant il est majeur, il a besoin d’avoir une sécu tout seul, mais il n’a pas de papiers, il n’a pas de séjour, il a pas de carte républicaine, il a pas carte de circulation. Il reste là, il peut pas bouger. Je ne sais pas comment faire. Surtout pour les couches. Il est pas petit, il a 18 ans, on peut pas prendre les couches pour bébé, il est pas …
« Il y a la souffrance à la maison. J’avais économisé pour la nourriture, Avant la coronavirus, je gagnais les 100 euros, avec la vente des friperies, on avait 20 euros par semaine, par dimanche, parce qu’on peut vendre seulement le dimanche. On a acheté du riz, on a acheté des mabawa (ailes de poulets), après on a acheté des charbons parce que on cuit comme ça. C’est tout. On acheté du paquet de vermicelle, des pâtes, du sucre, on a acheté un petit peu. On fait attention, on économise, on ne peut pas tous les jours, on mange pas du riz, on mange du vermicelle, ou bien on fait des pâtes, on achète des pains, on mélange, mélange. On change la nourriture.

« Le gaz, c’est compliqué, parce qu’il y a beaucoup du monde. On trouve pas tout le temps. On va acheter mais on trouve pas parce qu’il y a beaucoup du monde qui vient pour les bouteilles de gaz.
« Si le confinement continue, je sais pas comment on va faire. En plus c’est le Ramadan. Le Ramadan, ça va venir, on va commencer le Ramadan. Ça va venir au mois d’avril, je sais pas le 26. C’est juste le soir qu’on va manger.
« Ce qui me pose les problèmes c’est l’enfant malade. Lui, il besoin de kiné, il besoin de couches. Le problème, il doit avoir des médicaments, des Fortimel. Ça fait peut-être quatre mois qu’il a pas de Fortimel. L’infirmier qui passait une fois par semaine, ça fait trois mois qu’il a pas fait, l’ordonnance. C’est lui qui fait l’ordonnance et qui va chercher le Fortimel. C’est lui qui vient s’il est malade et qui prend les médicaments, là-bas.
« En plus on doit payer la maison, on doit payer les factures, la maison c’est 100 euros. La maison, c’est une chambre, sans la porte (elle rit), sans fenêtre, à 100 euros, mais on n’a pas le choix, on reste là, jusqu’à ce qu’on va trouver des solutions. Les factures c’est l’eau, les factures c’est l’électricité, on doit payer mais le souci, c’est très cher. Le moins cher, c’est 50 euros, L’eau il y a un compteur qui réunit trois maisons. Il y a beaucoup de gens sur le compteur d’électricité et celui de l’eau. Mais chacun doit payer parfois 100 euros, 120 euros. Ça dépend des mois. Ça monte, ça descend. L’électricité le mois passé, c’est 90 euros, chacun. Je me débrouille. On doit se débrouiller parce que la propriétaire veut pas que le maison elle soit gratuite. (Elle rit). »

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« Moi j’avais trouvé des bricoles, du repassage, je fais quatre fois par mois et je touche cent euros. »

La mère est inscrite à Pôle-Emploi qui n'est pas l'endroit idéal quand on cherche un travail. Aussi à force de quémander de porte en porte, un particulier l'a embauchée pour du repassage, un emploi rémunéré au SMIG et dûment déclaré. Mais le jour de la première paie, elle a touché 100 euros, à prendre ou à laisser. L''emploi dissimulé s'est imposé. Elle travaille tous les vendredi matin de 7 heures à 12h30. La fiche de paie fictive aurait noté 22 heures mensuelles réglées 154,48 € net, avec des droits.  Quant au patron, il a dérobé aussi à la Collectivité un total de cotisations s'élevant à 50,10 €. La pratique est courante, sinon systématique.

« J’ai un enfant handicapé, il a 18 ans. »

A Mayotte, les enfants handicapés restent à la maison faute de structures d'accueil et de soins. La MDPH remplit tant bien que mal son rôle et verse des allocations aux nationaux. Les personnes handicapées non françaises ne relèvent d'aucun dispositif. Ils sont répertoriés, bénéficient de quelques soins de kinésithérapies mais ne sont pas scolarisées. A leur majorité ils font la demande d'une carte de séjour dont le traitement est très compliqué. En attendant ils perdent les droits sociaux que garantissait leur minorité.

« Avec la vente des friperies, on avait 20 euros par semaine, par dimanche. »

 En 2012, il y avait un marché de friperie à Mamoudzou, constituée d'un couloir étroit entre deux rangées de boutiques en tôles. Ce marché a été détruit en 2014. Les marchands n'ont pas été indemnisés. Ils relevaient d'un système économique antérieur à la départementalisation de l'île dans lequel l’État intervenait peu. Pendant un certain temps, ils ont continué à vendre leur ballot de fripes en plein air sous des bâches et des parasols avant d'être pourchassés par la police municipale. A présent le marché se fait le dimanche à Mamoudzou lors du repos dominical de la police municipale. La police nationale et la PAF, qui ne relâchent pas, poursuivent le harcèlement et contrôlent clients et marchands. Mais bon gré mal gré, le marché très couleur locale traditionnelle survit aux nouvelles réglementations.

« En plus on doit payer la maison, on doit payer les factures, la maison c’est 100 euros. »

La famille habite la maison depuis plusieurs années. Avant elle occupait un petit logement de deux pièces au rez-de-chaussée. Les sanitaires et le point d'eau sont à l'extérieur du logement dans un recoin commun. Le coût de ce logement s'élevait à 250 € jusqu'à une augmentation exigée de 30 € que les parents ne pouvaient pas acquitter. L'annonce de l'augmentation fut présentée sur un bout de papier chiffonné, glissé sous la porte, sur lequel était griffonnée la mise en demeure suivante : "le loyer passe à 280 euros, si tu peux pas tu dégages". Hors les moments de tension à l'occasion des questions d'argent, les relations avec la propriétaire, installée au premier étage dans un grand logement,  sont bonnes qui a souvent besoin d'un petit service.

La famille insolvable a été installée provisoirement sur le toit. Les maisons à Mayotte s'élèvent progressivement, à mesure des capacités financières du propriétaire. Une fois le premier niveau achevé, et coulée la dalle qui le couvre, il est loué en l'état. La dalle qui fait office de toit provisoire s'appelle banara. Ces banara soutiennent fréquemment des cabanes en tôles destinés à la location. Dans le cas actuel, un troisième étage est en construction et quelques murs de parpaings une fois couverts de tôles forment des logements de rapport provisoires . Sans fenêtres ni portes.

Les maisons mahoraises, outre le logement principal du propriétaire, sont composées d'un nombre important de logements d'une seule pièce, contigus, sans fenêtres, ouverts sur un couloir, proposés à la location aux familles incapables d'accéder à un logement digne pour des raisons financières ou administratives. Chaque famille, y compris celle du propriétaire, règlent à part égale les factures d'eau et d'électricité. Le propriétaire, qui occupe un grand logement peut ainsi mutualiser ses besoins en eau et électricité. D'autant plus que lors de la construction d'un logement à l'étage, le coût de l'eau nécessaire au coulage du béton est ainsi acquitté par les locataires.

Il est d'autres ruses pour gonfler les factures, mais il est temps de tenir sa mauvaise langue

marché au fripes, 2019 © daniel gros marché au fripes, 2019 © daniel gros

 

 

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