L’État manchot et le coronavirus..

Certains se sont avisés que la gestion politique de la pandémie incline à la même logique de fracturation sociale qui perdure depuis près d’un demi-siècle. Tant que l’État se limitera à brandir son bras armé sans tendre « en même temps » une main secourable, il laissera penser qu’il se saisit de l’aubaine de la pandémie pour atteindre ses buts inavouables par d’autres voies.

Vente traditionnelle sur le trottoir. Peinture murale anonyme - route nationale - M'Tsapere © daniel gros Vente traditionnelle sur le trottoir. Peinture murale anonyme - route nationale - M'Tsapere © daniel gros

La terre a tremblé le samedi 21 mars au milieu de la matinée. La secousse a surpris l’ensemble de la population confinée dans ses logements et ses quartiers. Un séisme inscrivant 5,3 sur l’échelle de Richter. La petite île française de l’Océan Indien a reçu cet avertissement avec accablement. La pandémie du Coronavirus progresse alors qu’une épidémie de dengue continue à engranger son contingent de malades, pour la plupart non recensés.

Ce lundi 23 mars, 10 nouveaux cas se sont ajoutés au comptage de la veille. Les élus comme d’habitude en appellent à la métropole. Le Président de la République est même prié de réagir à un S.O.S. [1] qui risque davantage de générer la panique dans une population déjà très fragilisée.

L’État régalien peine à imposer l’isolement et multiplie les menaces d’amendes et de prison [2]. Mais tout le monde commence à comprendre que les logiques qui gouvernent le monde depuis la fin des « Trente Glorieuses » ont sapé toutes les bases qui nous auraient permis de lutter contre ce virus qui nous frappe. Le bras armé de l’État est devenu d’autant plus inflexible qu’il n’est plus équilibré par la main secourable de l’État-Providence, devenu trop coûteux pour nos sociétés repues. Pourtant les avertissements insistants ont su résister aux brutalités policières sans être entendus par des gouvernements sans vision.

Le prix de cette indigence : qui au bout du compte le paiera ?

Certains se sont avisés que la gestion politique de la pandémie incline à la même logique de fracturation sociale qui perdure depuis près d’un demi-siècle. Dans une Tribune publiée dans le Monde du 20 mars [3], le Défenseur des Droits, la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, et le Président de la CNCDH, tous trois hautes personnalités, désignées par décret du président de la République, rappellent d’emblée que les mesures de confinement, « nécessaires, doivent être mises en œuvre en gardant à l’esprit les difficultés de la vie quotidienne qu’éprouvent les personnes les plus précaires et les plus fragiles, et l’exigence de garantir l’égalité de traitement de toutes et de tous comme le plein exercice des droits fondamentaux. »  Effectivement, il n’en est rien.

Il n’en est rien à Mayotte, département où le taux de pauvreté dépasse 84% de la population. Il est difficile de s’imaginer ce que cela signifie dans le monde réel, loin des tableaux statistiques. Dès les premières pages d’un rapport mis en ligne en février 2020, le Défenseur des Droits avait déjà rappelé quelques points pour décrire la situation dramatique du récent département d’Outre-Mer : un taux de chômage qui dépasse les 35 % de la population ; un coût de la vie supérieure de 42 % par rapport à celui de la métropole ; et jugé sévèrement que « les droits fondamentaux – droit à l’éducation, à la sureté, à la santé, à vivre dans des conditions décentes – n’y sont pas effectifs [4]. »

Comment dans ces conditions assurer au confinement une quelconque efficacité ? Un confinement pensé et exécuté à partir du mode de vie des nantis sans le moindre souci pour ceux qui le subiront comme une épreuve supplémentaire.

Qui peut vivre ce confinement comme un répit, une échappée ? Très rares sont ici ceux qui peuvent durablement se soumettre à la rigueur de ces règles : seuls y reçoivent un revenu mensuel supérieur à 1000 €, 15% de la population globale. D’autres, relativement avantagés, occupent un logement social subventionné. Mais plus de 50 % de la population, dont les ressources ne dépassent pas le revenu médian (384€ en 2011 [5]) vivent dans des logements insalubres, en ville où à la lisière des villages. Dans le quartier Boboka à Mamoudzou Centre, le logement courant se compose d’une pièce de 15 m2 maximum sans fenêtre avec une porte donnant sur un couloir sombre, lui-même donnant sur une ruelle par une porte de tôles tenue fermée. Les parpaings sont nus, le sol de béton peut être recouvert d’un coupon de toile cirée simulant la céramique pour le décor et la poussière. Non aérés, ces logements accumulent chaleur et humidité. Ils peuvent être occupés par une famille composée des deux parents et de cinq à six enfants. Dans les quartiers des pentes entre la ville et la campagne, ce qu’on appelle les bidonvilles ou les « bangas *», la vie y est plus claire, certes viciée par les relents des eaux usées. La promiscuité y est aggravée par la densité des habitations.[6]

La distribution des revenus accorde 87 € mensuels, 3 € par jour, aux ménages appartenant au premier décile [7] (les 10% les plus pauvres, qu'en est-il du premier centile ?). La plupart des gens qui habitent dans les quartiers pauvres dépendent de l’économie informelle pour survivre au jour le jour. Le confinement a neutralisé sans la moindre compensation les accès aux quelques pièces de monnaie qui assurent ce minimum. Le marché alimentaire a été fermé ; les vendeuses ou vendeurs à la sauvette d’ailleurs sans cesse harcelées en temps normal par la police municipale qui n’hésite pas à confisquer la marchandise, à courser les femmes en fuite et arracher les sacs en adoptant les techniques des voleurs à la tire, à provoquer des accidents et des blessures lors des chutes entraînées par la panique, ces vendeuses qui parvenaient tant bien que mal à cumuler entre 20 à 30 € par semaine sont à présent confinées à domicile sans la moindre ressource.

Et qui se soucie de cette population ? Quel service de l’État, quelle association humanitaire, furent diligentés dans ces quartiers pauvres pour une simple observation, en vue d’un diagnostic ? Il est pourtant urgent de prévenir la catastrophe humanitaire qui couve après une semaine de confinement. Car l’accès à la nourriture est dangereusement entravé : la fermeture des marchés locaux, l’interdiction de la vente traditionnelle (dite vente « illégale » ou « à la sauvette » depuis la départementalisation) suspend le commerce de la production agricole locale et essentiellement la vente de manioc et de fruits tropicaux qui constituent la base de l’alimentation de la population pauvre. Les magasins autorisés proposent surtout des marchandises importées et du maraichage venu d’Europe. Ils sont d’ailleurs très chers et hors de portée à plusieurs titres.

L’attestation de déplacement n’est pas adaptée : dépourvues de ce laisser-passer couteux et valable une seule fois, certaines femmes disent avoir été empêchées d’accéder aux commerces pour l’achat de sac de riz. Le durcissement de l’État régalien, le seul qui fonctionne à présent, prévoit de systématiser les amendes de 135 € qui de toute façon ne pourront jamais être réglées.

La catastrophe humanitaire est tellement prévisible. Et pourtant depuis une semaine que dure le confinement et la propagation inéluctable de la pandémie, aucun média, aucun responsable politique, aucune personnalité à la tête des services de l’État, ne s’est saisie de la question de la sécurité alimentaire de la population. Et cela alors que l'île fait face à des émeutes récurrentes [8] .

De la même manière le problème crucial de l’accès à l’eau n'est pas encore devenu un sujet médiatique. Sur les pentes, aux lisières des villages, l’accès à l’eau dépend de l’éloignement de la borne-fontaine à carte magnétique. Aucun point d’eau n’est gratuit sauf par-ci par-là une rare petite source d’où jaillit une eau trouble impropre à la consommation, utilisée pour le ménage et la lessive. Il faut parfois parcourir de longues distances pour s’approvisionner en eau potable, corvée des femmes et des enfants.

La société SMAE qui gère les bornes-fontaines a fermé ses portes et réduit à deux matinées par semaine seulement la vente des cartes magnétiques et leur recharge, qui exige de la part des acheteurs de longs déplacements et un coût difficilement compatible avec les obligations du confinement.

Par ailleurs, le confinement atteint une population déjà affaiblie par une épidémie de dengue dont les services de santé suivaient la progression avant d’être mobilisés ailleurs. L’épidémie se répand en l’absence de soins et de prophylaxie. Le CHM refuse les malades en consultation depuis l’apparition des premiers cas du Covid-19. Ceux-ci prennent leur mal en patience en se repliant sur la médecine traditionnelle à base de plantes et de citrons.

Avant l’apparition du Coranovirus sur l’île de Mayotte, la pression de l’État atteignait des niveaux difficilement supportables. Dans un contrôle incessant des identités, il effectuait un tri non pas entre personnes autorisées ou non à vivre sur ce territoire, mais une sélection plus « ethnique » de gens supposés français ou pas, tri procédant à des déplacements continus, massifs et illégaux de population.

Tant que l’État se limitera à brandir son bras armé sans tendre « en même temps » une main secourable, il laissera penser qu’il se saisit de l’aubaine de la pandémie pour atteindre ses buts inavouables par d’autres voies.

*   *   *

notes

* En langue locale, le banga désigne la maison d'une seule pièce : actuellement "les bangas" renvoient aux quartiers de maisons en tôles ;

[1] https://la1ere.francetvinfo.fr/mayotte/depute-mansour-kamardine-lance-appel-solennel-sos-au-president-republique-814778.html

[2] https://la1ere.francetvinfo.fr/mayotte/coronavirus-mesures-protection-contre-propagation-du-covid-19-mayotte-passage-phase-repressive-814974.html

[3] https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/20/coronavirus-sauvegardons-les-droits-fondamentaux-pendant-la-crise-sanitaire_6033892_3232.html

[4] Établir Mayotte dans ses droits. Constats et recommandations du Défenseur des droits faisant suite au déplacement d’une délégation de ses services à Mayotte les 2 et 3 octobre 2019. https://www.defenseurdesdroits.fr/fr/communique-de-presse/2020/02/le-defenseur-des-droits-salarme-de-la-situation-des-droits-a-mayotte

[5] Cf.». Insee Analyses Mayotte. N° 3 Décembre 2014

[6]  https://www.la-croix.com/France/Coronavirus-A-Mayotte-nous-allons-vers-hecatombe-2020-03-22-1201085395

[7] Cf.». Insee Analyses Mayotte. N° 3 Décembre 2014

[8]  https://www.streetpress.com/sujet/1584627017-expulsions-massives-mettent-mayotte-feu-sang-dom-tom-migrants-police-precarite

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