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Aujourd'hui mardi, la sanction est tombée : on en reprend pour un mois. Déjà la situation est intenable. Dans les villes, les villages, les quartiers, la pression qui pèse sur une population qui ne parvient pas à rejoindre les deux bouts en situation normale, a depuis longtemps atteint son point de rupture. Que deviennent les familles regroupées dans des habitations en tôles entre agglomération et campagne ? Ces quartiers en lisière, que l'on voit trôner en aplomb du village comme à Kaweni ou au contraire dissimulés au fond des vallées comme à Vahibe, respectivement aux confins Nord et Sud du Grand-Mamoudzou, ne font pas l'objet des distributions alimentaires dont les habitants entendent parler à la télé ou par les voisins. Les associations interrogées bottent en touche, non par insouciance mais plus vraisemblablement dépassées par la démesure de la tâche. Car la population habitant dans les maisons en tôles aux abords des villages est estimée à au moins 100 000 personnes. Ce niveau d'intervention relève davantage de l’État central plutôt que de la sollicitude d'associations de quartier. Cette dimension requiert des moyens considérables. La question qui se pose est alors la suivante et rejoint la problématique de l'aide aux populations habitant les bidonvilles ou les "sans domicile fixe" en métropole ? Y -t-il volonté politique d'intervenir dans ce désastre ? Tout porte à croire qu'il n'en est rien.
Ces gens-là font-ils partie de la communauté nationale ? Ou se retrouvent-ils au contraire relégués dans une espèce de no-mans-land en dehors de la République ? Néanmoins ils subissent eux aussi l’épreuve du confinement, et plus durement, décuplée par leur situation propre : il est clair à présent que le confinement est une réelle souffrance pour qui se situent au bas de l’échelle sociale, les « gens d’en bas » comme osa le premier ministre d'un gouvernement de la République. Mais qu’en est-il des « gens de rien »[1], ceux qui ne comptent pas et qui n'ont rien à compter, ces « gens qui ne sont rien » pour retenir la leçon un peu obscure du président de la République[2] ? Il n’a pas dit les « gens qui n’ont rien », le problème restait au moins dans les cordes d’un chef d’État. Il a posé une question de métaphysique, la question de l’être qui bien-entendu lui échappe ! Pourtant tous ces gens délaissés parce que démunis, souffrent de la faim, état qui aura des conséquences dramatiques dans un futur proche sur leur propre santé et la santé de leurs enfants, nés et à naître, ils souffrent de la faim pour que l'ensemble de la communauté de laquelle ils semblent être définitivement rejetés, soit protégé d'un virus qui nous menace tous. Cela a-t-il un sens moral ? Un sens tout court ?
Samedi dernier, une visite au quartier Petite-Terre à Vahibé a permis de vérifier le tragique abandon dans lequel sont laissés les habitants. Construit de part et d’autre d’une petite rivière qui se jettera quelques kilomètres en aval dans le Mro Wa Kwale (rivière la Kwalé), le "bidonville" se dissimule dans la végétation. Le point de vue depuis les hauteurs du village vers la vallée donne une idée de la densité de population qui s’y est installée. Parole est donnée aujourd’hui à une jeune lycéenne de 17 ans et à ses voisines, quatre jeunes femmes solidaires entre elles qui habitent des maisons formant une cour commune traversée par un chemin de quartier ; et enfin à une femme plus âgées sur laquelle veillent les plus jeunes. Les paroles prononcées en langue locale sont ici traduites et ont pu perdre de leur spontanéité dans l’opération.
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La jeune fille est âgée de 17 ans, elle est inscrite en classe de première pro au lycée de Bandrele au sud de Mayotte. Cette jeune femme a été recueillie par le mari de sa grande sœur qu'elle appelle "papa". Elle habite une maison en tôles où ont été séparées trois chambres par des panneaux de contreplaqué. Un salon et un coin cuisine. Une cour privative avec les commodités et les poules. L'eau courante au débit variable selon les saisons est assurée par un tuyau relié à la rivière la plus proche. Merci à elle pour son rôle d'interprète et de guide.
« Bonjour j’ai 17 ans . Voilà ce qu’il se passe dans mon confinement. Dans ma vie le confinement a beaucoup changé, parce que je n’ai pas de téléphone, je ne peux pas faire les exercices, Les autres peuvent le faire parce qu’ils ont l’internet chez eux, ils l’ont fait mais vu que moi j’ai pas l’internet. Aucun professeur ne m’a appelée pour me demander si j’avais mes devoirs. Je fais les devoirs que j’avais à faire avant le confinement (Avant les vacances de fin février). Je revois un peu mes cahiers pour ne pas trop oublier. On avait un examen à faire mais je ne sais pas s’il a été fait ou pas. Et je ne trouve même pas le moyen de demander à mes professeurs comment on va faire pour l’examen, il s’appelle le BEP. Je sais pas si les autres ont fait par internet, et j’ai pas de nouvelles. Je suis complètement perdue. Je n’ai plus de contact avec l’école ou les camarades parce que je n’ai pas de téléphone. Si j’avais un téléphone à moi, j’aurais au moins la possibilité de me connecter. Et pour demander aux gens si le BEP a été fait ou pas. Je n’ai pas de téléphone et le téléphone des voisins ne me permettent pas d’aller sur ma boite mail. Donc je suis complètement coupée.
Le confinement c’est difficile parce que mon père ne peut plus sortir pour travailler. Comme les autres femmes ont dit. On souffre pour manger, car il n’y a rien. Chez moi il n’y a plus de riz, il n’y a rien, n’y a plus de mabawa [ les ailes de poulet ], il n’y a rien. On est là, on attend. Il y a des poules dans la cour, on voulait en attraper une pour manger ce soir mais on n’a pas réussi. C’est difficile.
« Pour l’eau on a communiqué un tuyau à la rivière et on remplit des poubelles pour l’eau, on met un peu de javel dedans pour la purifier et c’est cela qu’on boit, on n’a pas le choix. Pour l’électricité on a tiré un fil vers un ami dans le village, il y a près d’un kilomètre de fil. On a payé 400 euros. Le problème, c’est qu’il y a des gens qui se sont branchés sur le fil la nuit, on le savait pas. Mais quand la facture est venue c’était cher, et on a vu qu’il y a des gens qui se sont branchés sur notre fil. Mon père ne pouvait pas payer. Il s’est disputé un peu mais finalement ça s’est arrangé, le propriétaire du compteur a bien voulu partager la facture avec mon père. Le gars qui s’était branché il voulait le faire payer, mais il pouvait pas et mon père a eu pitié. Il a débranché les fils. Ils n’avaient pas le droit de faire ça. Ils auraient dû demander avant.
« Pour la nourriture on va au champ, c’est très loin et on ramène un peu de nourriture, du manioc surtout. J’y suis allée hier. On ramène des brèdes (des feuilles) pour faire à manger. « On trouve plus rien on mange des brèdes c’est tout avec un peu de manioc. »
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Première jeune maman
« J’ai 21 ans. J’ai un enfant, il a deux ans, je suis seule. Mon mari n’a pas de travail et il a été arrêté et renvoyé à Anjouan.
« Habituellement j’ai un travail, comme femme de ménage chez une femme mahoraise, je travaille tous les jours sauf le dimanche, de 6 heures à 15 heures. Je suis payée 100 euros par mois. C’est un travail que j’ai trouvé en cherchant à la porte. J’étais contente d’avoir ce travail, mais à cause du confinement je l’ai plus. La dame qui me le donnait ne veut plus que je vienne chez elle. Alors je galère en ce moment. L’argent est fini, il n’y en a plus. Je ne sais pas comment je vais nourrir mon enfant. Le pire c’est que la dame m’a dit que c’est fini, il n’y a plus besoin que je vienne. Il va falloir que je cherche un nouveau travail. Je faisais beaucoup de travail. Quand j’arrivais à 6 heures, je lavais la vaisselle et rangeais la cuisine, ensuite je m’occupais du linge, laver et le repassage, ensuite le ménage, les meubles et les chambres. Puis je faisais à manger, pour midi. Je prépare le repas pour cinq personnes. C’est une vieille dame, elle est là toute la journée. Sa fille vient manger à midi avec les petits enfants. Moi, je mange un peu, mais pas beaucoup, quelques restes à la cuisine en faisant la vaisselle.
« J’étais contente de ce travail parce que je pouvais acheter à manger pour mon enfant. Je n’avais pas le choix. Je cherche du travail, mais c’est n’importe, le principal c’est que je puisse trouver à manger pour mon enfant.
« J’attends que mon mari revienne, mais c’est difficile à cause du virus. Je ne vois pas comment je peux nourrir mon enfant. »
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Seconde maman.
« J’ai deux enfants, un bébé et un tout petit de deux ans.
Je n’ai pas de travail, je fais des bricoles de temps en temps. Dès fois je trouve quelqu’un qui me demande pour du ménage, et je le fais pour 10 euros, des fois je vais travailler dans les champs à la campagne et je trouve 10 euros. C’est comme ça que je me débrouille. Je pars à huit heures quand je vais à la campagne, je marche pendant une heure, j’emmène mes enfants car il n’y a personne pour les garder à la maison. Je fais tout le travail selon la saison. Je plante le manioc, je gratte la terre, je récolte et je la rapporte au propriétaire du champ, alors il me donne 10 euros.
« Le ménage, on me demande, je fais la vaisselle, le linge, le balai, mais ça arrive très rarement qu’on me demande et c’est difficile de trouver. On me donne 10 euros pour la journée.
« Je n’ai jamais d’argent parce que tout de suite j’achète à manger ou les couches. Quand je n’ai pas d’argent, je demande à manger à mes voisines.
Pour moi c’est toujours difficile. Le confinement ça m’oblige de rester à la maison, et je ne trouve plus les petites bricoles à faire. Il n’y a plus de moyens de trouver à manger. »
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Troisième maman
« J’ai quatre enfants, ils sont tous petits les trois aînés vont à l’école. Avant le virus, j’allais dans mon champ pour cultiver le manioc. Mais mon mari a été arrêté par la police, et renvoyé à Anjouan, Je ne peux plus aller aux champs, je suis enceinte, il y a tous les enfants et mon champ, c’est loin, c’est à deux heures de marche. Je ne peux pas toute seule. Je ne peux pas récolter. Avant avec mon mari, on ramenait de la nourriture et on en vendait un peu pour avoir de l’argent. Mais maintenant qu’il a été renvoyé aux Comores et que je suis enceinte, je ne sais pas comment donner à manger à mes enfants. Mon mari va revenir mais je ne sais pas quand. C’est difficile en ce moment. Je ne sais pas quoi faire.
« Je souffre avec les enfants, à la maison, il n’y a pas d’électricité, il n’y a pas de télé. On est obligé de rester enfermés et on n’a rien. Je suis obligé de chercher chez mes voisins pour manger sinon on n’a rien, on a faim. »
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Quatrième maman.
« Moi, j’ai 25 ans, je suis arrivée à Mayotte en 2013, j’ai trois enfants, l’aîné a 7 ans il va à l’école. Avant le virus, je faisais des bricoles comme les autres, la vaisselle et le ménage de temps en temps mais c’est très difficile à trouver. C’est surtout mon mari qui travaille. Lui, il arrive à trouver un peu d’argent, il fait pas mal de bricole. Mais maintenant c’est fini avec le confinement, il reste à la maison et on ne trouve plus de nourriture à donner aux enfants. »
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Âgée de cinquante ans, cette femme vit seule, loin de ses deux enfants trop pauvres pour s’occuper de leur mère, ils sont chacun dispersés sur le territoire et se débrouillent comme ils peuvent, la fille à Combani, le fils à Kaweni.
« Je n’ai pas de mari. Il est mort dans un accident de voiture. Je suis toute seule, je suis malade, j’ai des problèmes de santé, Je suis toute seule, je ne sais pas quoi faire pour trouver à manger. Il n’y a personne pour m’aider à trouver à manger. Ma fille est malade, elle a le diabète, elle ne vit pas avec moi, c’est déjà compliqué pour elle. Je trouve un peu à manger auprès de mes voisines, c’est tout. J’ai un garçon, il habite à Koungou. Il a 17 ans. Mais c’est très difficile pour lui, il a pas de travail. Il se débrouille. Il a pas beaucoup pour donner à sa mère. Tout le monde se débrouille.
« J’habite à Mayotte depuis que Chirac a été voté. Je n’ai pas de papier. Je suis venue ici, il n’y avait pas besoin de visa. [Avant le visa Balladur de 1995 ] Mais c’est impossible d’avoir des papiers à la préfecture. On m’avait donné un récépissé pour aller chercher un visa aux Comores, je l’ai fait, et depuis des années, « j’attends des papiers de la préfecture. J’aimerais des papiers pour aller à l’hôpital et me faire soigner. Mais j’ai peur de me faire arrêter.
« On peut se marier tous les deux. »
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[1] Les gens de rien, Une histoire de la grande pauvreté dans la France du XXe siècle de André Gueslin,Fayard,/2004
https://www.librest.com/livres/les-gens-de-rien--une-histoire-de-la-grande-pauvrete-dans-la-france-du-xxe-siecle-andre-gueslin_0-181845_9782213618487.html?ctx=82933a7f0e3c73adacea19e4c08493ef
[2] lire par exemple dans Le Point : https://www.lepoint.fr/politique/mais-qui-sont-ces-gens-qui-ne-sont-rien-03-07-2017-2140062_20.php,
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