La situation à Mayotte vue par Libération

Que se passe-t-il pour que les journaux nationaux de référence parmi les plus « progressistes » publient des articles sans se préoccuper de l’exactitude, et reprennent spontanément les argumentaires xénophobes des activistes les plus radicaux du territoire d’Outre-mer au risque de leur prêter une légitimité dangereuse ?

Couleurs minérales, 2015 © daniel gros Couleurs minérales, 2015 © daniel gros
Décidément il se passe quelque chose sur la terre. Quelque chose parallèle à une pandémie. Le journal Libération à son tour reprend l’énoncé selon lequel « à Mayotte, près de la moitié de la population est composée d’immigrés sans papier en provenance des Comores voisines ». L’auteur poursuit : « ils sont régulièrement tenus par les Mahorais comme les responsables des nombreux maux de ce département déshérité, où 84% de la population vit sous le seuil de pauvreté ». A force de répéter cette ritournelle, la France entière va finir par y croire.

Que se passe-t-il pour que les journaux nationaux de référence parmi les plus « progressistes » publient des articles sans se préoccuper de l’exactitude, et reprennent spontanément les argumentaires xénophobes des activistes les plus radicaux du territoire d’Outre-mer au risque de leur prêter une légitimité dangereuse ?

De toute évidence, il se prépare un déplacement périlleux coutumier à Mayotte : le traitement politique de la question sociale dont tous les habitants de Mayotte pourraient être les bénéficiaires, cède encore une fois sous les facilités de la question de la nationalité plus aisée à traiter puisque suffisent la brutalité et la violence régalienne. La politique phare depuis quatre ans se réduit tout de même au programme d’expulsion massive d’une population vers les îles voisines. Un journal local se félicite : « 27 421 reconduites à la frontière en 2019, du jamais vu ». Tandis que la ministre des Outre-Mer surenchérit : « on est capable d’en faire 30 000 ». Il faut tenter de s’imaginer ce que cela représente dans le monde réel : plus de 10% de la population déplacée ! Une véritable saignée ! Plutôt qu’une politique migratoire, il s’agit d’organiser des transferts de population.

Ainsi à l’occasion d’une pandémie qui frappe inconsidérément toutes les populations, une bêtise commence à faire consensus : la moitié de la population vivant à Mayotte est composée d’étrangers « sans papier », sous-entendu : « qui n’ont rien à y faire ». Le virus a certes frappé les esprits, mais qu’il soit parvenu à corrompre les intelligences à ce point, voilà une nouvelle pour le moins stupéfiante.

Faut-il encore rappeler que la population étrangère à Mayotte se décompose de la façon suivante : à la louche, pour ne pas encombrer de statistiques nos cerveaux fatigués, une moitié habite à Mayotte de plein droit, une autre attend que la préfecture de Mayotte daigne prendre le temps de se pencher sérieusement sur leur demande de régularisation.  Mais la plupart a vocation à vivre sur le territoire parce qu’ils y habitent depuis de nombreuses années, qu’ils y ont fondé leur famille. Car la politique migratoire mise en œuvre à Mayotte n’incite pas le bureau des migrations à exécuter ses missions avec diligence et humanité. Pour exemple, sous prétexte qu’un enfant peut se satisfaire d’un seul parent, le père non régularisé d’un enfant de mère en situation régulière verra son séjour systématiquement refusé.

La malédiction de Mayotte s’enracine dans son taux de pauvreté et dans la politique sociale mise en œuvre. Plutôt que d’aligner ce nouveau département sur l’intégralité des droits appliqués en Métropole et à La Réunion voisine, les gouvernements bricolent des mesures sans cohérence les unes avec les autres, guidés par une obsession migratoire. Ainsi par exemple, le SMIC est ici inférieur de 30% à celui appliqué en métropole. Les prestations sociales, si elles existent, sont loin d’atteindre le niveau des versements observés sur l’ensemble du territoire national. La population venue des Comores est exclue de tous les dispositifs d’aides sociales : allocations familiales, allocations chômage, RSA …

Cela signifie que le taux de pauvreté répété à l’envi dans n’importe quel papier au sujet de Mayotte est entretenu volontairement par la politique sociale.

Cela encore en vertu du principe selon lequel l’application des droits sociaux à Mayotte constituerait un « appel d’air » et favoriserait une immigration venue des îles voisines !

Résultat : le 101ème département se trouve dans une situation dramatique qu’aucun gouvernement n’a l’intention de corriger. Au contraire, le Covid-19 surligne et aggrave les problèmes sociaux ici et ailleurs, et la seule prophylaxie imaginée pour le contrôler frappe de souffrance inouïe les populations les plus fragiles.

Il reste que la pandémie touche indistinctement les populations. Qu’elle montre que chacun de nous avec les autres formons une communauté de destin. Les malheurs du moment ne seront pas adoucis par la désignation de boucs émissaires trop commodes dont on ne voit pas quels signes permettraient de les repérer facilement, sauf les stigmates de la pauvreté qui hélas sont largement partagés à Mayotte.

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