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Billet de blog 16 avr. 2020

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Chronique de la misère en temps de confinement. 5 / « si on m’aide pas, c’est mort »

Confinement, J 31. Poursuite des reportages dans les quartiers en lisière du Grand-Mamouzou, Mayotte. Les appels à l’aide remontent des bas-fonds depuis une dizaine de jours ; les associations locales se démènent pour effectuer le soutien alimentaire « commandé » par la préfecture, soutien sous-dimensionné par rapport aux besoins. Une mère de famille raconte son désarroi et son impuissance.

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Entrée de M'Barazi, Kavani-Sud, 2020 © daniel gros

La situation à Mayotte ne s’améliore pas. Les médias locaux s’intéressent moins à la progression de la maladie qu’à la mise en place du soutien alimentaire (re-)commandé par la préfecture voici à présent deux semaines. La maladie progresse avec son train de sénateur, de cinq à dix cas par jour. Cela ne semble guère menaçant. Les autorités croient sans doute à la rémission de Mayotte car l’aide alimentaire n’a pas encore atteint les quartiers les plus pauvres et les plus éloignés, où la population peut compter 100 000 personnes. Des promesses de distributions de bons d’achats de 300 000 à 400 000 euros sont répétées (lire par exemple ici, ou ici) ainsi que l’installation de rampes de robinets d’eau dans certains secteurs. Cinq semaines après le début du confinement dont le moins informé pouvait prévoir les conséquences ! Mais tout le monde a envie d'y croire. Pourtant les visites dans les quartiers en lisières des villages qui composent le Grand-Mamoudzou ne sont pas rassurantes. Personne n’a été à ce jour ni secouru, ni approché. Pourtant plus du quart de la population de Mayotte y habite, 72 000 habitants pour une population globale de l’île de près de 260 000 habitants selon les calculs de l’Insee parus en 2017.

Place aujourd'hui au témoignage d'une jeune maman âgée de 21 ans qui est arrivée à Mayotte dans sa première année. Elle est maman de trois enfants français par son mari. Elle habite dans le quartier M’Barazi Kosovo au-dessus de Kavani Massimoni, ensemble d’habitations en tôles construites de part et d’autre de sentiers qui mènent vers les jardins du Majimbini. La famille vit des allocations familiales de 126 euros mensuels pour trois enfants ; les barèmes appliqués à Mayotte sont bien en-deçà de ceux appliqués en métropole.  Outre ce revenu fixe, le père fait un ensemble de petites bricoles procurant un revenu complémentaire assurant tant bien que mal le bien-être du ménage. Il donne des coups de mains dans le bâtiment, et propriétaire d’une voiture, fait clandestinement office de taxi, dans ce qu’il est coutume d’appeler ici « taxi mabawa » en référence au plat très apprécié par les populations de Mayotte à base de manioc ou bananes vertes bouillies et ailes de poulets (mabawa) rôties sur des petits bako (fourneau, autrement dit « barbecue » en métropole). Tel est par ailleurs le type de repas quotidiennement servi par les « mama-brochetti » pour deux à trois euros.

Les tarifs des taxis-mabawa sont les mêmes que ceux appliqués par les taxi officiels dûment déclarés en préfecture.

Comme les malheurs à Mayotte s’enchaînent d’autant plus facilement qu’ils sont le fait des autorités, très rarement de calamités naturelles, l’histoire récente de cette jeune mère de famille accumule les difficultés dont la plus tragique eut lieu en mars 2018 lors de la crise diplomatique entre la France et les Comores au sujet de l’expulsion de sans-papiers. Alors que l’île subissait une paralysie totale déclenchée par des coupeurs de route agréés par l’État [1], le gouvernement de l’Union des Comores qui administre les trois îles voisines de l’archipel, a décidé la fermeture des frontières et refoula un bateau chargé de comoriens sous le coup d’une mesure d’éloignement. Parmi ces personnes figuraient la mère de famille alors âgée de 19 ans. Elle avait été refoulée en dépit d’une situation personnelle que le Droit interdisait doublement. En effet la loi ne permet pas la reconduite à la frontière d’un étranger entré en France avant l’âge de 13 ans, et n’autorise pas davantage l’éloignement d’un parent d’enfant français. Malgré cela elle avait été embarquée dans le navire pour Anjouan refoulé par les Comores. Elle se retrouva avec ses compagnes et compagnons d’infortune placée en zone d’attente pendant plus de trois semaines. Ainsi une quinzaine de mère de famille avec une trentaine d’enfants ont été enfermés dans une salle de 45 mètres carrés pendant trois semaines. La surface au sol ne permettait pas la mise à disposition d'un matelas par personne pour la nuit.  Un scandale qui alarma peu de consciences à l’époque.

Foin des mauvais souvenirs, trop de malheurs récents les remplacent.

Et les adoucisse parfois une bonne nouvelle : la borne-fontaine à carte placée sur les hauteurs de Cavani Sud, entre Le quartier Massimoni et le quartier M'Barazi fonctionnait et de l'eau était distribuée gratuitement par une jeune fille bénévole à la manœuvre. (voir photographie en fin de page)

 *   *   *

«  j’habite à M’Barazi dans un quartier de Cavani Sud, j’habite dans une maison en tôle et quand on est dans le confinement, il fait chaud, on peut pas sortir mais l’avantage c’est que j’ai une petite cour et je peux rester dehors un peu. Mais avant le confinement mon mari pouvait un peu sortir pour faire des petites bricoles, sur les routes, pour gagner un peu nos vies, mais maintenant on ne peut plus sortir, déjà il a deux amendes parce qu’il est sorti un peu. On ne peut plus sortir pour qu’il fasse des bricoles pour qu’on trouve à manger. Il a déjà eu deux amendes parce qu’il conduit, il faisait des petits taxis mabawa et on gagne un peu, et comme le confinement avec les attestations on peut juste sortir pour faire les courses, et aller au travail quand tu peux pas faire le travail par télé. Mais la bricole de taxi tu peux pas. Sinon il fait d’autres petites bricoles, de la maison par exemple, si quelqu’un a un toit à faire, il le fait, mais maintenant il ne peut plus sortir pour qu’il fasse tout ça. Il ne fait que dormir et se réveiller. En temps normal on arrive à s’en sortir parce qu’on gagne un peu de l’argent de la CAF, le dernier mois on a reçu 126 euros. Mais comme il travaille pas, on a rien. Il est pas payé par le chômage, il est là. Et on est là.
«  On n’a pas d’argent d’avance parce que s’il gagne de l’argent on achète les couches des enfants, à manger un peu, là on attend les allocations.
Pour le confinement, c’est trop difficile, on ne peut plus sortir. Moi je descendais chez ma mère, pour aller demander un peu de sous, ou des trucs à manger, mais maintenant je peux pas sortir. J’ai peur d’avoir des amendes et comme je suis en situation irrégulière j’ai peur d’avoir des amendes et d’être transférée. Je n’ai pas d’attestation mais j’ai des voisines qui ont une imprimante et qui vendent les attestations un euro, un euro cinquante. Voilà.
«  Ça fait plus de trois jours qu’on n’a plus à manger. Quand le président a annoncé le confinement, on avait un peu de sous et on a mis dans le réfrigérateur, on avait gardé un peu mais c’est fini, je sais pas quoi faire, maintenant il n’y a plus rien, si on m’aide pas c’est mort avec les enfants.
«  En fait j’ai toujours réussi à donner aux enfants jusqu’à hier mais comme on avait rien préparé dès le matin, les enfants commençaient à pleurer, mon mari les a emmenés chez ma mère. Pour éviter les contrôles, il est passé dans les montagnes. jusqu’à Doujani.
J’espère avoir un peu d’aide, et bientôt c’est le Ramadan. On sait plus quoi faire. Pour moi, le Ramadan c’est un moi spécial, et chez moi, sans à manger, on sait pas quoi faire. Parce qu’on est habitué pendant le Ramadan à faire des courses, à faire tout ça, et là avec le confinement, on va faire comment pour faire tout cela, et là il n’y aura pas d’argent pour faire tout cela, la fête le soir après la rupture de jeûne. Et on est tout seul enfermé, Le Ramadan je le fais avec mon mari et les enfants, et aussi les voisins qui viennent qui n’ont pas de mari, qui n’ont pas de femme, ils viennent manger avec nous. Et là maintenant on s’inquiète pour le Ramadan, comment on va faire. » 

*   *   *

Notes

[1] mon billet de blog : De délinquance en déliquescence, le destin tragique de Mayotte. 19 mars 2018. Le club de Mediapart

Borne fontaine Cavani Sud 2020 © daniel gros

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