Chronique de la misère en temps de confinement 6/ «délivrez-nous de ce cauchemar»

Confinement J33. Sixième temps des reportages au sujet de la misère ordinaire à Mayotte, aggravée par la politique de confinement qui isole et affame les populations pauvres. Où l’on voit que dépouillées et démunies, les populations des quartiers en lisière sont accablées par une malédiction politique, sous la forme de la lutte anti-migratoire dont la barbarie est totalement assumée et affichée.

Quartier Majimbini lors de la construction des habitations, Janvier 2019 © daniel gros Quartier Majimbini lors de la construction des habitations, Janvier 2019 © daniel gros

Plus les jours passent, plus ils se dégradent, désespérant. De partout remontent les plaintes, les implorations des mères qui ne réclament que le droit de nourrir leurs enfants, droit tout simple dont le confinement les prive. Elles ne peuvent quitter leur quartier sans l'attestation de déplacement dérogatoire qu’elles n’ont les moyens ni d’imprimer, ni d'acheter. Elles dépendent de bonnes volontés qui monnayent ce service alors qu’elles n’ont pas de quoi nourrir la maisonnée. Et pourquoi faire puisque ce document n'autorise que des achats de première nécessité dans des magasins agréés, à elles qui n'ont pas le sou ?

Les familles sont délaissées et les quelques hommes du quartier encore présents vont à la campagne à la recherche de quelques aliments.

Vendredi matin, visite du quartier Majimbini, aux confins de Kaweni, au-delà du célèbre Mangatele. A quatre kilomètres du marché alimentaire de Mamoudzou, il a été construit entre décembre 2018 et janvier 2019, suite à l’opération de destruction du quartier Batrolo ordonnée par la préfecture et réalisée le 12 décembre de l'année. Il s’agissait de rendre à son propriétaire un terrain de quelques hectares qu’une population pauvre occupait depuis près de 20 ans. Puisqu’il apparait que le voyage aérien de la métropole à Mayotte dissout toute valeur humaniste et comportement humanitaire, l’opération a été effectuée de telle sorte que les occupants de ce « quartier insalubre » ne puissent procéder à un déménagement. Tous les biens et les constructions avaient été détruits au bulldozer et écrasés, froissés[1]. Tous ces gens ont été délibérément ruinés, dépouillés. Ils se sont ensuite séparés en deux groupes, les uns s’installant du côté de Bandrajou, dans un secteur appelé Bandrajou-Forêt, les autres aux confins de Kaweni dans un quartier fondé pour l’occasion, appelé « Majimbini » pour bien indiquer qu’il mordait sur la campagne[2].

Dans le quartier de Majimbini sont installées 30 familles, 108 enfants, et 29 mères, une maman a été interpelée et renvoyée aux Comores peu avant le confinement, présents également 15 pères, deux ont été interpelés et refoulés à la frontière et ne sont pas encore revenus. Six femmes sont enceintes, l’une d’elle attend des jumelles.

Ces familles appellent au secours et disent mourir de faim.

Après avoir été ruinées, dépouillées, laissées pour compte au-delà des villages, elles sont condamnées à l’isolement et la famine par la décision de confinement sans recours qui leur est imposé.

Mises dans l’incapacité de quitter leur quartier, par défaut d’attestation de déplacement dérogatoire introuvable, par défaut de ressources pour effectuer des achats, cinq mères de familles appellent ici au secours et demandent soit qu’on assure leur survie, soit qu’on mette fin au confinement. Cinq mères seulement mais toutes souhaitaient crier leur plainte.

Leur détresse ne trouve pas d'oreilles.

Elles n’ignorent pas que les autorités qui n’ont de cesse de les harceler, brutaliser, appauvrir, ne vont pas subitement changer de politique comme par magie pour leur venir en aide. Ces autorités qui à présent se lavent les mains de ces questions « humanitaires » après avoir commissionné le réseau d’associations locales dans le cadre du « soutien alimentaire ». Les associations ont déjà fort à faire avec leur propre clientèle, le niveau de pauvreté à Mayotte étant ce qu’il est.

Ces mères du Majimbini ne sont les clientes de personnes, elles en ont fait l’expérience lors de la destruction de leur maison il y a un an et demi.

De tous les quartiers voisins de Mamoudzou, ou lointains dispersés en brousse, sourdent les mêmes déplorations.

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Première maman,

« Nous en fait nous habitons le Majimbini. On nous a chassés de Batrolo et on est venu ici. On a faim, les enfants ont faim, il faudrait qu’on sorte. Il faut qu’on achète à manger, il faut qu’on achète de l’eau. Maintenant qu’il y a le confinement on arrive pas du tout à avoir de la nourriture, trouver quelque chose pour nourrir nos enfants, et on souffre vraiment de ça. Et malgré tout on attend la fin du confinement parce que vraiment on n'en peut plus. On ne peut pas trouver à manger, on ne peut pas trouver de l’eau. Les enfants pleurent et nous on est fatiguées. On va mourir.

« Avant on allait vendre de la nourriture, des choses à manger, du piment, des oignons, des brèdes et de la salade. Toutes sortes de choses. Tout ce que je peux vendre pour m’occuper de mes enfants. Mais maintenant on peut pas aller au marché, on peut pas s’occuper des enfants. Les enfants vont mourir. Quand je me lève et j’essaie de marcher, j’ai l’impression que je vais tomber. Avant quand on revenait à la maison on pouvait apporter ce qu’il fallait pour les enfants, les nourrir correctement. Mais maintenant, depuis qu’il y a le confinement c’est difficile, J’ai cinq enfants et je n’arrive pas à m’occuper d’eux. Il y a que sur les autres qu’on peut compter. Maintenant on a plus le droit de bouger et il est impossible de trouver à manger. Il n’y a rien. En fait. On ne gagne plus d’argent, on ne trouve plus la nourriture, on ne trouve plus rien.

« On n’a plus les moyens d’aller chercher quelque chose à manger, ni l’argent, les enfants nous tombent dessus, « maman maman », ils sont toujours en train de pleurer parce qu’ils ont faim. On ne sait pas quoi faire. On demande juste que ça finisse en fait, c’est trop dur.

« Laissez nous sortir, laissez-nous sortir, c’est juste ce qu’on demande. On veut juste qu’on nous délivre de ce cauchemar. On veut que les enfants retournent à l’école et qu’ils étudient. Qu’ils ne deviennent pas comme nous, avec rien. On veut qu’ils s’instruisent. En plus j’ai payé les goûters qu’on donne quand ils vont à l’école. On raconte qu’il y a des aides alimentaires et tout, mais nous on ne voit même pas. On ne nous aide pas. Il y a que ceux qui sont en bas, dans le village qui peuvent les avoir. Mais vraiment nous on a besoin qu’on nous aide. Ou qu’on nous laisse sortir. »

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Seconde maman

« Nous on est à la maison depuis le confinement, à cause qu’il y a ce virus qui est arrivé à Mayotte, et qu’on n’en doutait pas vraiment, on nous a dit qu’on ne pouvait pas sortir, qu’il fallait qu’on reste à la maison. Mais maintenant qu’il y a le confinement c’est dur pour nous, nous, il n’y a même pas les maris pour nourrir les enfants, nous aider pour trouver quelques choses à manger aux enfants, c’est nous les papas et les mamans en même temps. C’est dur de faire à manger, et de trouver la nourriture en même temps, c’est dur.
« Avant quand il n’y avait pas le confinement, qu’il y avait pas les papas, moi je sortais, j’allais au marché pour trouver à manger pour les enfants. Je vais sur le marché pour essayer de vendre des petites choses, comme des brèdes ou du piment. Je gagne un tout petit peu d’argent. On arrive à s’en sortir. Je suis toute la journée dehors et les enfants tout seuls à la maison, quand je rentre le soir, ça crie « maman, maman ».
Mais maintenant le papa il est parti, Et c’est v raiment dur pour une maman d’être toute seule.
« Maintenant je suis obligée de rester à la maison, j’ai entendu parler des aides, mais nous ici on n’a jamais rien obtenu. Personne ne vient et nous on n’a pas le droit de sortir. J’ai entendu, « il y a des aides, il y a des aides », mais rien. Je sors pas, je bois pas, je mange pas, je reste à la maison. je ne sais juste pas quoi faire avec mes enfants.
« J’ai deux enfants qui vont à l’école et trois qui n’y vont pas. Ils n’ont pas été acceptés, Ils sont nés à Mayotte mais on n’en veut pas. Il y en a un qui a neuf ans et un qui a huit ans et l’autre quatre ans. Mais c’est impossible, la mairie elle ne veut pas à cause des impôts. Mes deux enfants qui vont à l’école, il y en a un qui a la collation mais j’ai pas pu la payer à l’autre parce que c’est vraiment dur de trouver l’argent. J’ai pas eu vraiment l’argent pour payer les collations.
« Ce que je veux dire c’est que soit vous nous aidez, soit vous nous laisser sortir pour gagner notre argent comme avant. Si on nous laisse sortir, on n’a pas besoin d’aide. »

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Troisième maman

« Nous vivons dans un quartier, le Majimbini, nous avons des enfants, on ne trouve pas à manger à cause du confinement. Voilà on ne peut pas sortir, voilà on sort pas. Avant nous sortions pour aller vendre quelques trucs et même si la police nous dérangeait quelques fois, on s’en sortait. Maintenant en restant à la maison, on fait rien, on n’a rien à donner à manger à nos enfants. Quand on travaille, on arrive à avoir 20 euros, ou 10 euros, avec ça j’arrivais à acheter les gouters pour les enfants, j’arrivais à m’occuper d’eux. Maintenant le matin je sors pas, je reste chez moi, je n’arrive pas à donner à manger à mes enfants. On reste là, on fait rien. On a faim, mais on ne peut rien y faire. Ici on n’a rien, il n’y a pas de l’aide alimentaire, personne ne vient.
« Pour l’eau on prend l’eau de la pluie et quelques fois, on creuse sous la terre pour avoir de l’eau ici c’est comme cela qu’on fait. Et on va à la rivière s’il a plu.»

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Quatrième maman

« J’ai sept enfants. Cela fait quelques mois que je vis toute seule avec mes enfants parce que mon mari a été arrêté par la police et renvoyé aux Comores. Depuis comme c’est lui qui m’aidait pour les enfants, je n’ai plus rien, on a faim, les enfants ont faim. Depuis le confinement je ne peux pas sortir pour trouver de quoi manger pour les enfants. Ce que je voudrais bien c’est de l’aide. Ce que je veux, c’est de l’aide. Il y a des distributions alimentaires, pourquoi elles ne viennent pas jusqu’à nous ?
« Avant il y avait mon mari qui pouvait m’aider, mais depuis qu’il a été renvoyé on n’a plus d’argent on ne peut plus rien faire. »

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Cinquième maman

« J’ai quatre enfants. Et depuis le confinement on ne peut plus sortir pour chercher de quoi nourrir les enfants. Avant j’achetais des piments et je remplissais des sacs que j’allais vendre. et maintenant à cause du confinement, je ne peux plus sortir, et même avant quand on pouvait sortir on n’était toujours dérangé par la police. Des jours j’arrivais à gagner quelques pièces, mais maintenant j’ai rien. Parfois la police elle prenait ce que je voulais vendre et je revenais les mains vides à la maison mais maintenant c’est toujours les mains vides.
« Maintenant qu’il y a le confinement je peux pas sortir, je vais juste à la campagne pour chercher un peu de bois et revenir à la maison et trouver s’il y a quelque chose à manger, je fais et s’il n’y a pas on mange pas. On va à la rivière pour ramener de l’eau à la maison, mais il n’y a pas beaucoup d’eau et parfois c’est la pluie qui nous aide à nous entretenir. Nous, tous ce qu’on veut ici, on veut juste de l’aide, avoir à manger pour nous et nos enfants. Et avoir un tout petit travail, même une petite bricole, qui nous permet de prendre soin de nous. »

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Deux collégiennes âgées de 15 ans, scolarisées au collège de K1 (Kaweni 1), merci à elles pour la traduction des paroles des mères.

Première collégienne

« J’ai 15 ans je suis au collège de K1, pour nous le confinement c’est trop dur et en plus en parlant de l’école, nous internet on n’a rien, il n’y a pas d’électricité, pas d’eau, rien du tout. Et en parlant de nourriture, on n’a pas d’aide on n’a rien, alors que nous ici à Majimbini on meurt de faim, on meurt de soif, on n’a rien. Et surtout on a besoin d’aide alimentaire surtout, on a des sœurs, on a des mères et des grand-mères qui meurent de faim chaque jour, voilà qu’elles tombent même malades parce qu’il n’y a rien à manger ici. Nous tout ce qu’on veut, c’est des aides. Voilà. »

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Seconde collégienne

« J’ai 15 ans, je suis au collège de K1, Pour moi le confinement, c’est dur parce que j’allais faire le brevet, et maintenant qu’il y a le confinement, ça me fait peur parce que on note en fonction du travail qu’on avait fait avant, et maintenant qu’on est en confinement, qu’on est à la maison, je peux pas travailler, parce que les exercices on nous les donne par internet et comme nous on n’a pas l’électricité, l’eau, et en plus pour nous avoir l’internet ce serait pas convenable parce que les parents, ils n’ont pas les moyens et c’est pas une priorité, ils n’ont pas les moyens pour acheter ça. En plus avant on a souffert beaucoup parce que il y a la police qui a détruit nos maisons, et tout de suite après on est venu ici dans le quartier de Majimbini, on est très éloigné de notre collège, au début on était très en retard mais on s’est habitué à notre environnement et tout. Mais depuis qu’il y a le confinement c’est dur, on ne fait rien, les devoirs, ils sont envoyés par internet et on ne peut pas les faire et en plus on a faim, les parents ne peuvent même pas sortir pour trouver à manger et nous venir en aide. C’est dur de rester à la maison et de ne rien faire. Pour moi, tout ce dont j’ai envie c’est qu’on ouvre l’école, qu’on reprenne la vie d’avant malgré que c’était difficile, mais je ne peux pas croire que je vais continuer à vivre avec ça.
« L’année dernière on habitait à Sogea, maintenant le quartier a été détruit, c’est tout détruit. La police a détruit nos maisons, On nous a chassés comme si on était des chiens en fait. Après pour trouver une maison c’était difficile, il a fallu un certain temps pour trouver un endroit pour se loger et tout. On est montés genre dans les montagnes pour construire des maisons, On peut dire qu’on a trouvé un coin à la campagne, et c’est loin du collège. Et maintenant le confinement, ça fait vraiment souffrir. Moi j’ai juste envie que l’école s’ouvre en fait et reprendre ma vie d’avant. »

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Notes

[1]   voir le billet de blog « Séisme de magnétude 6 à Mayotte », ici. https://blogs.mediapart.fr/daniel-gros/blog/121218/seisme-de-magnitude-6-mayotte

 [2] Majimbini désigne en langue locale le lieu où poussent les majimbi, c’est-à-dire le songe, une variété de taro, racine alimentaire qui a donné son nom à la « Réserve Forestière du Majimbini, située au nord de Mamoudzou et de Mayotte.

 

Entrée du quartier Majimbini, Kaweni, 2020 © daniel gros Entrée du quartier Majimbini, Kaweni, 2020 © daniel gros

 

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