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Billet de blog 26 avr. 2020

A Mayotte ou ailleurs, les pauvres sous embargo

À Mayotte, ou ailleurs, en métropole, en Inde, en Afrique, dans tous les pays pauvres de la planète, le confinement est une méthode de prophylaxie criminelle et insensée. Le consensus qu'il obtient dans les pays riches souligne la carence critique qui mine nos sociétés repues alors que les populations pauvres, même en France, constituent une donnée à valeur nulle dans les prises de décision.

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à Marie-Ange.

à Yataga,
habitant d'un "bidonville" de Mayotte,
qui cherchant ses mots
bredouilla embargo  à la place de confinement.
Une illumination !

Mangatele, Kaweni. 2014 © daniel gros

Le confinement, comme mode de prophylaxie contre la propagation du virus Covid19, réunit un tel consensus qu’il parait périlleux d’oser la moindre réserve à son sujet. Pourtant, il n’a été adopté que contraint et forcé faute d’alternative par des ignorants. Tellement ignorants qu’il a fallu aux autorités un conseil d’experts scientifiques relativement obscur pour faire passer ses décisions.

Un confinement impensé ou insensé

L’ignorance est une sagesse si elle est reconnue. Socrate l’avait enseigné.

Mais faire croire que l’on sait par délégation semble le comble de l’insensé de la part de décideurs politiques. En termes de prophylaxie le confinement est une méthode radicale. On jette le bébé avec l’eau du bain en quelque sorte. Sans le moindre discernement parce qu’on ne considère pas le bébé.

Comme a été négligée la population.

Faut-il dans ces conditions se plier au diktat d’un consensus sur la méthode quand il a été obtenu au prix d’une propagande inouïe dans les médias favorisée par la saturation de temps disponible.

Cette dernière phrase irritera à coup sûr toute la France-d’en-bas condamnée au travail forcé.

Les tacherons nouvellement honorés se limitent aux personnels de santé, aux caissières, à défaut de nombreux autres occupant des emplois moins exposés au public ; le gouvernement fait mine de s’aviser soudain de leur importance et de regretter sincèrement les traitements auxquels il les a soumis. Passant sous silence violences et brutalités. Reconnaissant qu’ils méritent aujourd’hui des applaudissements.

Mais tous sont dorénavant soumis à l’ordonnance portant mesure d’urgence en matière de congés payés, de durée du travail et de jours de repos face au Covid 19, autorisant entre autres une durée de travail hebdomadaire n’excédant pas 60 heures jusqu’au 31 décembre

Le consensus obtenu par la propagande, par la peur instillée jour après jour, soumet toute la population à la réclusion volontaire, à l’idée de l’autre comme menace, contrebalancée par la réciprocité du moi comme péril en puissance. Culpabiliser et déculpabiliser en même temps. Voici une belle illustration en vue d’un commentaire sur le « Discours de la servitude volontaire » de La Boétie.

Mais la conception de l’autre comme allié n’a jamais été explorée sauf pour astreindre, assurer la survie économique du territoire, éviter a minima les situations insurrectionnelles.

Et cerise sur le gâteau : dédouaner l’État de ses responsabilités.

L’esquive fonctionne merveilleusement à Mayotte, territoire de France où le taux de pauvreté atteint 84% de la population, sans que cette calamité ne provoque en temps normal d’autres politiques que l’élimination des pauvres vers les îles voisines. En ces temps de crise, les informations locales saluent en boucle les dispositifs d’aide aux populations précaires mobilisés pas les mairies et les associations. Du coup personne ne regarde[1] vers les populations qui échappent aux radars, aux droits sans cesse déniés, inconnues des administrations et des associations, sauf bien-sûr des registres du bureau des étrangers à la préfecture pour une partie d’entre elles.

Ainsi les autorités peuvent-elles se laver les mains de leur incurie après avoir commissionné les administrations territoriales et fait appel aux réseaux des associations locales dans la mise en œuvre du soutien alimentaire commandité par arrêté le 30 mars dernier[2]. Les associations sont dans l’incapacité logistique et humaine de répondre aux besoins immenses. Les secours apportés sont dérisoires. Qu'importe !

A titre d’exemple, une famille composée d’une maman et de cinq enfants a reçu en tout et pour tout à la fin de la cinquième semaine de confinement un bon d’achat de 40 €. Elle peut s’estimer heureuse d’avoir été « aidée » après intervention de relations personnelles !

Plus de cent à cent cinquante mille personnes ne disposent d’aucune ressource depuis le début du confinement et n’espèrent même plus l’aide dont les médias félicitent les autorités à la télévision.

Telle est la réalité sur le territoire.

Grâce soit rendue ici à Yataga (voir exergue) dont la langue a fourché sur le mot confinement articulant celui d'embargo. Cet homme revenait alors de la campagne où il avait récolté des plantes sauvages pour nourrir sa famille.

Il a ainsi ouvert une brèche dans le consensus et montré que ce dispositif de prophylaxie était miné par l’intention de punir les pauvres.

En effet du point de vue du pauvre, si on lui demandait son avis, le confinement correspond à un acte de guerre bien défini : il assigne à résidence ; il limite les activités ; il supprime les revenus ; il coupe les vivres à qui n’a aucune économie ; il condamne à la faim. Sans rémission.

Et lui seul a raison.

Un confinement pour punition.

Les autorisations de sortie dérogatoires qui pourraient adoucir l’embargo ne sont pas accessibles sans matériels technologiques couteux dont sont munis seulement 20% de la population de Mayotte (taux à rapprocher de celui de la pauvreté). Ce système de dérogation à l’évidence n’a pas été pensé en tenant compte de la population pauvre, ni en Outre-mer ni ailleurs. A moins que précisément ce dispositif assorti de la répression ne vise qu’à punir les pauvres.

En effet pourquoi punir s'il y a consensus ?

Pourquoi assortir d’une amende toute sortie non agréée par un policier contrôleur ?

Comment un conseil, un avis ne suffirait-il pas en l'absence de rébellion ? Pourquoi menacer de prison toute personne dont l’agrément du policier aurait été refusé trois fois ?

Sinon parce qu'il s'agit de punir les pauvres. Par l’argent d’abord, sous le présupposé que seule la privation de ce qui leur fait déjà défaut les rendra raisonnables, préjugeant par ailleurs que le pauvre est déraisonnable par nature. Et si cela ne suffit pas un petit tour par la case prison ne peut pas faire de mal.

Ainsi à Mayotte, un homme fut jeté au cachot à la suite de trois sorties non agréées par le policier assigné au contrôle[3]. Une peine de trois mois ferme avec mandat de dépôt qui a fait réagir le Syndicat de la magistrature.

Autre anecdote : la nécessité fait loi mais les autorités ne l’entendent pas de cette oreille : les ventes illégales de produits maraîchers continuent à la marge et se réalisent au seuil des maisons. Il faut auparavant s’approvisionner et s’éloigner du domicile. Il y a dix jours, deux hommes partirent vers les jardins pour se fournir en fruits locaux et ramener la marchandise à la personne qu'ils approvisionnent habituellement. Hélas pour eux les deux hommes circulaient chacun avec une autorisation de sortie dérogatoire portant la date de la veille. Erreur innocente dans ces temps confus. Pas de pitié pour les gueux : malgré les supplications : amendes de 135 euros chacun infligées.

Quand le président déclare la guerre au Covid19, il nous trompe. Il poursuit la guerre aux pauvres menée tambour battant depuis son élection, sans vergogne. La propagation du virus lui donne l’opportunité de continuer sans contestation une politique qui n’était plus tolérée. Les enfants pas sages ont été punis de placard[4].

Un dispositif criminel

Il faut tout de même se rappeler que le confinement est un dispositif de prophylaxie mis au point par un pays totalitaire, sans vouloir offenser le gouvernement chinois, qui n’est rien d’autre qu’une méthode importée du Moyen-Âge sans autre amélioration que de généraliser l’isolement limité jadis aux malades à l’ensemble de la population. Par la suite de nombreux pays l’ont adopté sans discernement, après avoir navigué entre le projet de ne rien faire et l’intention d’en faire le moins possible. Certains pays, sans doute plus soucieux de la démocratie et des citoyens, ont imaginé des dispositifs de distanciation moins draconiens. Et souvent s’en sortent avec moins de dégâts. Moins de morts de la maladie, moins d’effets socio-psychologiques et médicaux secondaires dont il faudra bien un jour faire le bilan. Car au final, est-il raisonnable et éthique de confiner des gens qui n’ont pas le sou pour en protéger d’autres dont le confinement s'apparente parfois à une expérience nouvelle, voir à un répit dans la vie quotidienne ?

Mayotte offre de ce point de vue un excellent observatoire pour démontrer la stupidité et la cruauté de la méthode. Au terme de six semaines de confinement, près de la moitié de la population (le revenu médian ne dépasse pas 380 €) sans le sou accumule les fragilités, les organismes se dégradent, chez les enfants, les femmes enceintes, et tous les autres qui déjà dans la vie courante sont harcelés, poursuivis, violentés, empêchés de gagner quelques sous. Le dépannage  par un bon d’achat de 40 € offert à quelques-uns ne change rien au problème. Combien de temps ces victimes porteront-elles inscrites dans leur chair, dans leur corps les effets secondaires de cette cruauté ? Si encore elles échappent à la viralité du Covid 19 s’attaquant à leur corps affaiblis.

Car en plus les distances et gestes barrières sont impraticables dans leur mode de vie rudimentaire.

*   *   *

[1] Le shimaore, langue locale de Mayotte, ne distingue pas le mot regarder et le mot s’occuper de qui se traduisent par le même verbe « uangalia ».

[2] Voir mon billet de blog : Mayotte, malgré le confinement, le tri sélectif continue, Le Club de Médiapart, 3 avril 2020

[3] Voir le Journal de Mayotte ici

[4] Lire : « Johann Chapoutot :Merkel parle à des adultes, Macron à des enfants », Ludovic Lamant, Médiapart, le 24 avril 2020.

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