« Personne ne restera les bras croisés à mourir de faim »

A travers le témoignage de deux jeunes gens, enfants de familles sans ressource en ces temps de confinement, s'entrevoit un système d'exploitation dont l’État français montre par son absence et son laisser-faire qu'il en est le garant. La crise humanitaire et la menace sur la paix publique qui se profilent auront-elles assez de puissance pour imposer des remèdes réalistes aux maux de Mayotte ?

 

Entrée de Massimoni, Kavani, 2019 © daniel gros Entrée de Massimoni, Kavani, 2019 © daniel gros

Une seconde semaine de confinement s’achève sur Mayotte.

Dans les quartiers pauvres, stigmatisés sous le nom de « bidonvilles » et qui concentrent près de la moitié de la population du département, la vie poursuit son cours en l’absence de l’État. Aucun des quartiers pauvres de Mamoudzou, allant du Nord de Kaweni au sud à Vahibé, n’a été visité par des organismes d’assistance ou par des associations humanitaires, ni par les contrôles policiers du reste.

La question de la nourriture est de celles qui mobilisent le plus l’énergie des habitants, priorité des priorités, avant même l’obligation de se protéger contre le virus qui passe pour une préoccupation lointaine. Il se raconte ici où là quelques cas de personnes contaminées dans un quartier voisin, comme s'il fallait s'efforcer de garder cette menace à l'esprit malgré tout.

L’accès à l’eau, malgré des promesses récentes, n’a pas été facilité. Sont signalées de nombreuses pannes de borne-fontaines, notamment à Kaweni, celle de la rue Mavandzani où se fournissent les habitants des pentes de Mangatelé, Zamantalé, Mahaburini, bidonvilles fort appréciés des visiteurs officiels et des journalistes en mission. Ces pannes condamnent les habitants à s’adresser à des particuliers qui vendent l’eau au détail à des prix d’usure (30 centimes le seau de dix litres alors que la carte prépayée facture 10 € le m3. Celle de Cavani Massimoni est également hors d’usage. Ainsi qu’une borne fontaine à Labattoir, en Petite-Terre. La liste n'est probablement pas exhaustive.

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Parole est laissée aujourd'hui à deux jeunes gens : un jeune homme habitant Kaweni, célèbre village au nord de Mamoudzou où il se raconte que la police hésite à pénétrer ; une jeune femme de Cavani, au sud-ouest de la ville.

logement d'une pièce à Kaweni, 2019 © daniel gros logement d'une pièce à Kaweni, 2019 © daniel gros
Le premier témoignage est rédigé par un jeune homme de 18 ans, vivant dans une pièce, simple carré de béton sans fenêtre ne pouvant contenir qu’un lit double de mur à mur sur sa longueur et une allée d’un mètre du lit au mur, soit environ 5 m2, louée 100 € mensuels.

Le jeune homme est en classe de terminale ES au lycée de Mamoudzou-Nord

« Je vis à Kawéni dans un quartier où le confinement est presque impossible mais les habitants s'efforcent de le respecter. Nous rencontrons beaucoup de difficultés au quotidien mais cette période a empiré les choses. Moi à titre d'exemple je vis seul avec ma mère atteinte du diabète. Lorsque j'étais en seconde, elle a reçu un avis d'expulsion qui l’obligeait de quitter le territoire de Mayotte. Mais la préfecture lui laissait au moins la chance d'avoir recours à une procédure judiciaire. Nous avons contacté un certain Maître X. qui depuis tout ce temps ne nous a pas donné de réponse concrète sur le dossier de ma pauvre mère.

« Et depuis, les choses ont changé. La situation est devenue extrêmement difficile. Nous vivons dans une chambre très petite. Je ne l'ai pas mesurée mais je dors par terre et ma mère sur un lit.

Elle se serait battue pour subvenir aux besoins de nous deux mais comment ? Elle vit dans la peur avec cette maladie. Imaginez une situation pareille, le confinement devient quoi pour nous ?

Dans le quartier les gens disent que s'ils ne sortent pas, qui leur donnera à manger ? J'ai parlé avec quelques-uns, et ils se disent qu'il n'y a certes pas de travail mais peut être qu'ils trouveront de quoi se nourrir chez leur proche, du coup ils circulent comme si de rien n'était. Vous n'imaginez pas à quel point cela peut être compliqué pour nous aussi étudiants dans la mesure où pour pouvoir se connecter, nos parents doivent acheter un crédit de 2 euros. De l'argent qu'ils ne gagnent pas tous les jours en restant chez eux. Avec une activation (4G) de 2 euros, on ne peut ni regarder suffisamment de vidéos tutoriels ni télécharger des cours en PDF. Et d'autres n'ont même pas les équipements pour se connecter. C'est vraiment dur. Notre seul espoir reste la fin de cette pandémie.

« Alors le confinement n'est pas du tout respecté sauf ceux qui ont une vie normale comme on dit. Depuis le début de cette crise, je n'ai jamais vu une quelconque organisation venir dans le quartier pour venir en aide aux habitants en situation irrégulière ou autre à l'exception des cours qui sont distribués dans la poste du village.

J’ai connu des gens atteints de la dengue mais c'était avant l’apparition de la pandémie à Mayotte. Heureusement, ils ont été soignés par leurs proches à domicile.

Ici, les locataires sont obligés de payer comme au temps normal. Ils ne connaissent pas la moindre réduction du coût du loyer puisque rien n'est reconnu par l'État et les propriétaires n'ont aucune pitié.

Si vous pouvez nous venir en aide alors on ne saurait même pas comment nous pourrons vous être reconnaissant. La vie n'a jamais été aussi atroce. »

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Massimoni, 2019 © daniel gros Massimoni, 2019 © daniel gros
Le second est celui d’une jeune femme habitant à Cavani, village au sud-ouest de Mamoudzou, dans le quartier de Massimoni. Elle habite avec sa mère et ses deux sœurs dans une cabane en tôles formant deux pièces. Il n’y a pas d’électricité, l’eau est puisée chez un voisin éloigné en tirant un long tuyau jusqu’à des bidons à remplir dans le logement. Cette eau est facturée de 50 à 60 € selon les mois. A titre de comparaison, une famille de quatre personnes raccordées régulièrement au réseau et réglant un abonnement à son nom, reçoit une facture d’eau de 25 à 30 € tous les deux mois. Cette jeune femme est en classe de terminale au lycée de Kahani dans le centre de l’île.

« Je suis contente de pouvoir parler car il y a des choses que je ne comprends pas.

« Le confinement ici chez nous à Cavani est moins respecté par les jeunes.  Je crois qu'ils prennent ça pour une plaisanterie, mais c'est loin d'être une plaisanterie. La situation est grave en même temps sérieuse, J’ai demandé à un jeune homme pourquoi il ne restait pas chez lui et il m'a répondu qu'il était obligé de sortir car il n’y avait rien à manger ; il a dû sortir pour chercher de la nourriture.

 « Normalement en cette période de crise la Croix-Rouge devrait passer dans les bidonvilles car je suis sûre que il y a plein de gens qui n'ont pas de quoi se nourrir. On leur demande de rester chez eux.  C'est impossible parce que personne ne restera les bras croisés à mourir de faim.

« Rester chez nous oui, je suis d'accord mais les sans-abris, ils vont faire comment eux ? Ils peuvent mourir juste parce qu’ils n'ont pas d'abri. Non je ne suis pas d'accord. Il est temps que les élus fassent quelque chose. Car ils sont élus pour mettre en place des moyens plus appropriés et non pour qu'ils restent les bras croisés.

« Parlons des cours à la télévision : beaucoup n'ont pas d'électricité.  Ils vont faire comment eux, une année blanche peut-être ? Même l'accès à Internet est difficile à trouver. Que les établissements mettent en place des moyens pour nous procurer des cours sur papier et qu'ils les déposent ensuite dans les grands magasins comme Sodifram, Sodicash, Somaco, Douka Bé, etc.… Car là, c'est sûr, dans toutes les communes il y a au moins un magasin. Ils doivent être sérieux, et réfléchir à tout ça quand même. Ils savent très bien qu’il y a plein de maisons qui n'ont pas d'électricité.

« Pour la dengue oui c'est vrai qu'elle est dure. La semaine passée, j'étais tombée malade et il parait que c'était ça. Je me suis fait guérir par des médicaments traditionnels. Si vous avez la dengue ça ne sert à rien d'aller à l'hôpital ils vont vous dire de rentrer chez vous.

« Chez nous c'est le manque de nourriture surtout qui pose problème. Quand on est obligé de rester à la maison, du coup on a besoin de manger, et manger le matin, à midi, et le soir c'est un peu chaud.  Parce que c'est ma mère qui sort d’habitude pour chercher de la nourriture mais maintenant qu'on ne peut pas sortir, on fait comment ?

« Autour de nous, il y a ceux qui n’ont pas d'eau. Presque tous les habitants de Cavani-Massimoni prennent de l'eau dans une sorte de puits. Ils boivent l'eau dans les bornes-fontaines à carte mais des fois, l'eau à la carte ne coule pas donc ils sont obligés d'aller demander à des voisins.

à suivre ...

 

 

 

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