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Billet de blog 10 mai 2020

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La situation de Mayotte sur les ondes de RFI

Malgré les souffrances qu’il inflige à la population, le gouvernement prolonge le confinement dans le seul département de Mayotte. Ni supportable, ni supporté, inapplicable, il plonge dans l’effroi des familles privées de ressources et de soins, celles qui ne figurent pas sur les listes de l’aide alimentaire. Là-dessus les mêmes ritournelles visant les « clandestins » sont répétées sur les ondes.

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quartier Lazarevouni Kaweni 2015 © daniel gros

Huitième semaine de confinement : le président de la Caisse de Sécurité Sociale de Mayotte est invité à donner son avis sur la situation de l'île. Voici la transcription de son intervention diffusée le 8 mai dans le journal de 7 heures sur Radio France Internationale.

« La situation actuelle de Mayotte est très difficile parce le confinement n’a pas été respecté, parce que tout simplement l’État n’a pas pris les mesures pour protéger la population de Mayotte avec* une immigration clandestine qui fait presque la moitié de la population et que ces immigrés vivaient dans une situation de marchands clandestins, avec le confinement, le commerce a été stoppé, et donc la seule chose qu’ils ont à faire, c’est soit d’aller piller les gens, casser les magasins et menacer la population. Il y a aussi la situation des murengue [1] , proche du capoiera, que les jeunes, les bandes, qu’ils organisent dans des quartiers ne respectent aucune mesure de sécurité, aucune mesure barrière qui a fait que la population aujourd’hui connaît une augmentation exponentielle des cas dans ce département depuis ces deux dernières semaines. Donc il faut plus de réaction de l’État pour protéger la population. Il ne suffit pas de faire des annonces, il faut des actions dans le département pour protéger les mahorais. Nous avons fait un choix d’être français, donc il faut que la France nous protège. »

*Notez l’euphémisation du « avec » au lieu de « contre ».

*  *   *

à 7 heures le 8 mai, Radio France Internationale Radio France Internationale

*  *   *

Que de clichés dans une si petite intervention ! Et pour quelles informations ? Une seule finalement : la prolongation exceptionnelle du confinement à Mayotte est rendue nécessaire parce que l’État n'a pas protégé les mahorais des clandestins. 

Le mouvement de ce petit texte mériterait d’être décortiqué : une logique circulaire s’articule autour d’un noyau central qui désigne clairement les « clandestins » et leurs méfaits – vols, pillage, cambriolages et activités en bandes - comme les responsables de la propagation du virus. La démonstration simpliste l’autorise à circonscrire le problème à traiter. Il peut conclure par la prémisse en développant le sophisme : l’État n’a pas protégé les mahorais contre les clandestins ; le virus s’est propagé ; donc il faut que l’État protège les mahorais.

*  *   *

S'il n'a pas usurpé son poste, monsieur le président de la Caisse de Sécurité Sociale de Mayotte (CSSM) n’ignore pas que la proportion des clandestins n’atteint pas le niveau qu’il prétend, lequel correspond grosso modo à l’ensemble de la population d’origine étrangère, toutes catégories confondues. A moins qu’il dénie à tous les étrangers quel que soit leur statut, leur légitimité et leurs droits à résider sur le territoire national. Il n’ignore pas davantage que les petits boulots auxquels sont condamnés la plupart des gens pauvres du département, sont beaucoup plus variés que l'occupation de « marchands clandestins », et que le taux de chômage de 42 % exposent de très nombreuses personnes, de nationalité française et autres, à l’exploitation dans l’économie informelle en période normale.

Il le sait bien puisque la CSSM qu’il préside a décidé d’apporter un soutien aux personnes en détresse alimentaire par l’octroi d’un secours de 500 €. Cette aide n’est accordée qu’aux bénéficiaires d’allocations, RSA, Famille et logement, donc réservée exclusivement aux ménages de nationalité française, et aux étrangers titulaires d’une carte de résident, puisqu’à Mayotte les titulaires d’une carte de séjour d’une validité d’un an sont exclues de tout dispositif garantissant les minima sociaux[2]. Ceux-ci composent la grande majorité des personnes en situation régulière, quelle que soit la durée de leur résidence en France, puisque la carte de résident est soumise à conditions difficilement accessibles d’emploi - les emplois sont rares - et de maîtrise du français dans un espace où l’usage du français n’a pas d’utilité, mahorais et comoriens parlant la même langue. 

La question de la nationalité est cruciale à Mayotte, son traitement par les élus et les autorités locales et nationales privent d'alternative la lutte contre la pauvreté. Ainsi le droit du sol et de résidence a subi récemment une telle restriction à Mayotte qu'il exclut de la nationalité de nombreux enfants nés sur le territoire français et condamnés à l'avenir à demeurer ressortissants de pays qu'ils n'auront pas connu. Dans sa générosité, ou sa négligence, l’État n'est pas allé jusqu'à dénoncer la nationalité des étrangers arrivés en France après 1995, date du décret Balladur qui restreint l'accès au territoire de Mayotte aux étrangers munis d'un visa, visa que les autorités ne délivrent qu'exceptionnellement.

Ce monsieur a également les moyens de savoir que plus de la moitié des ressortissants d’un pays étrangers sont affiliés à la caisse de la sécurité sociale, qui est le seul avantage social dont ils jouissent, mais qu'ils sont exclus de dispositifs complémentaires inexistant à Mayotte, tels que la CMU ou l’AME, une exclusivité mahoraise ! Cette spécificité met en péril une partie de la population qui ne peut acquitter le reste à payer en ces temps de crise sanitaire dramatique d’une pandémie mondiale doublée d’une épidémie de dengue non traitée dans les quartiers des habitations en tôles qui ne disposent pas de moustiquaire ni d'accès l'eau. Certaines personnes ont été atteintes deux ou trois fois !

Il a aussi les moyens de savoir qu’il existe de nombreux ménages mixtes, tous les membres étant français sauf un des deux parents. Et qu'il arrive souvent que le père français attiré par la polygamie, délaisse cette famille ; ainsi se constitue un ménage, voire plusieurs selon les appétits du père, composé d'une mère étrangère et d'enfants français, fragilisé par le projet politique répété de renvoyer aux Comores 30 000 étrangers par an. Ainsi la distinction qu’il opère entre nationaux et clandestins ne correspond à aucune réalité, même si une grande partie de la population pauvre de Mayotte (40 %) vit dans les habitations en tôles des quartiers en lisière des agglomérations, indépendamment de leur nationalité.

Malgré sa position et sa capacité à être bien informé, le président de la CSSM ose laisser accroire que le confinement a privé de revenus les seuls clandestins, dans le sens large qu'il suggère de l’ensemble des étrangers. Cela lui permet d’argumenter dans la direction souhaitée : accuser de tous les maux une population stigmatisée : vol, pillage, phénomène de bandes et propagation du virus. Toutes conduites délinquantes qui relèvent des pouvoirs de police, et par extension du domaine régalien de l’État dont il appelle la protection.

Se permet-il ce raccourci simpliste parce qu’il sait que toutes les personnes étrangères ont été exclues des aides alimentaires et distributions de bons d’achat ?  Ce que les habitants des quartiers oubliés formulent de leur manière en répétant la rumeur selon laquelle les municipalités chargées de distribuer réservent les aides aux nationaux : « les élus, ils donnent à ceux qui peuvent voter pour eux, si t’as pas d’enfants en âge de voter, t’as rien ».

Se demande-t-il comment ces populations abandonnées par la République parviennent à s’en sortir ? Il nous fait part de sa réponse intime : impossible sans méfaits.

Il reste que son intervention serait restée cantonnée dans le flot des commentaires sous pseudo qui se déversent sur les réseaux sociaux si RFI n’avait crédité ses propos d’une (in-)dignité qui témoigne de l’infamie dans laquelle se sont embourbés de nombreux responsables à Mayotte.

*   *   *

Notes

[1]  https://www.mayottehebdo.com/actualite/fait-divers/a-mayotte-deux-mourengue-degenerent-en-simultane

[2] Lire Le Journal de Mayotte : https://lejournaldemayotte.yt/2020/04/17/securite-sociale-aide-durgence-de-500-euros-aux-personnes-en-difficulte/

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