MAYOTTE AFFAMÉE. Revue critique.

Au terme de deux semaines de confinement, les médias de Mayotte commencent à se préoccuper de la crise alimentaire et sanitaire annoncée. Ils miment en cela la stratégie de l'autruche que semblent avoir adoptée les autorités. Pire, par-ci par-là s'entrevoit l'espoir insensé que la fracturation de la société préservera du virus les quartiers les plus pauvres. Effectivement personne n'y va.

Corvée d'eau. Magatele. Kaweni. 2014 © daniel gros Corvée d'eau. Magatele. Kaweni. 2014 © daniel gros

 La crise alimentaire qui s'annonce est tellement prévisible qu'elle n'est même pas un sujet dans les médias. Au terme de deux semaines de confinement, aucune autorité ne s'est penché avec sérieux sur la catastrophe imminente. Seul Mayotte-hebdo assume cette responsabilité en publiant dès le 25 mars  une interview de Jamel Mekkaoui sous le titre : "A Mayotte, l'impossible confinement des plus pauvres".

Monsieur Mekkaoui aborde d'emblée la notion de chez soi : "Pour rester chez soi, il faut de l’argent et des conditions de vie qui permettent de stocker. Actuellement, dans un logement en tôle, il fait 40 °C. C’est impossible d’y rester en journée, on n’y rentre que la nuit quand la fraîcheur est revenue. Ce type de logements est plus un dortoir provisoire qu’une habitation à proprement parler. D’autant que l’équipement y est rudimentaire. La TV peut y être fréquente, mais on ne s’y occupe pas avec Internet sous la climatisation par exemple."

Il insiste : "il y a une population pauvre qui bénéficie rarement des minimas sociaux. Dans ces conditions, et même si le confinement est une bonne chose, évidemment, il faut malgré tout que cette population trouve des ressources au quotidien, qu’elle survive. Alors, comment faire pour que ces familles subviennent à leurs besoins sans avoir à être dehors ? Est-ce que, même s’ils le souhaitaient, ces ménages sont en mesure de rester chez eux ?"

Voilà pour le rappel aux autorités qui ont accès à tous les tableaux statistiques disponibles permettant d'anticiper la crise et surtout de dicter des mesures adaptées à la situation spécifique de Mayotte. Que se joue-t-il dans leur esprit pour punir une fois de plus les populations les plus pauvres de l'île et qui sont les plus nombreuses. Certes il faut imaginer la frayeur devant cette tâche titanesque : en comparaison un seul des travaux d'Hercule parait une broutille. Mais à qui la faute ?

Depuis des années, les gouvernements successifs ont au minimum accompagné les violences d'une certaine catégorie de population contre des soi-disant "comoriens". Les décasages en 2016 effectués dans de nombreux villages du sud et du nord de l'île sous le regard passif des forces de l'ordre, décasages accompagnés de pillages, de destructions et d'incendies des habitations pauvres constituent des crimes restés impunis. En 2018 la paralysie de l'île par la stratégie de barrages de carrefours visait à contraindre le gouvernement à appliquer une politique anti-comorienne particulièrement sévère qui s'est réalisée par des contrôles sur les emplois dissimulés, sur l'habitat insalubre avec destruction de quartier entier (voir le billet de blog "Séisme de magnitude 6 à Mayotte"),  et la déclaration de l'objectif de l'éloignement annuel de 30 000 ressortissants étrangers. Une saignée dans la société mahoraise ! En passant bien-sûr par le déni du droit du sol aux natifs de Mayotte de parents étrangers en situation irrégulière trois mois avant la naissance de l'enfant.(cf. Libération du 28 septembre 2018)

Ainsi la pandémie du coronavirus vient parachever cette politique en s’attaquant à un territoire qui cumule les fragilités : d'abord une misère endémique que l’administration prétend traiter en assimilant pauvreté et clandestinité : ce faisant elle ne fait que l’aggraver en affaiblissant par les interpellations incessantes les réseaux de solidarité qui la rendent supportable ; ensuite une fracturation sociale qui oppose une population relativement aisée et peu nombreuse à une multitude aux intérêts variés dont la première tente de saper les arrangements et les relations de parenté en inventant un critère de nationalité non pertinent.

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Le Journal de Mayotte a mis en ligne le matin du 30 mars un article intitulé "Mutation des violences en période de confinement", qui aborde très discrètement le problème des conditions de vie dans les habitations en tôles et le problème de l'accès à la nourriture. Il est vrai que cet article est écrit à partir d'un entretien avec un général de gendarmerie. Il est question d'un juste dosage entre « la propagation du virus et permettre aux habitants de vivre » [qui]  suit une directive, « que le Covid-19 ne pénètre pas dans les quartiers où les conditions précaires et la promiscuité faciliteront la contamination. » A commencer par les files d’attente pour les bouteilles de gaz, « nous faisons respecter les distances de un mètre, ça doit devenir un acte réflexe. »

L'article se termine en faisant état d'un cambriolage que la journaliste relie aux conditions d'existence aggravées : "avec le confinement, les petits boulots et leurs lots de vente d’oignons, ou même les marchés ont disparu. Des habitants vont commencer à manquer de denrées alimentaires (...) Un cambriolage particulièrement violent s’est d’ailleurs déroulé dans la nuit de vendredi à samedi à la Communauté des frères du Bon Samaritain, à Tsoundzou II. Elle fait office de gîte, pour financer un orphelinat au Congo. « Dans la nuit, nous avons été dévalisés par une bande très organisée, munie de shombo, qui a tout saccagé, en prenant la caisse de 2.500 euros environ, et dévalisé les réfrigérateurs et le téléviseur".

Il est hélas prévisible que ce forfait inaugure une série.

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Car Mayotte-Hebdo qui décidément est un rare média à s’inquiéter de la catastrophe en cours, a publié le 30 mars un excellent papier sur la situation dramatique dans laquelle le confinement a plongé les familles : « Des familles mahoraises avec enfants nous appellent parce qu'elles ne peuvent plus se nourrir ».

Depuis deux semaines d'inconséquences, et alors que la question de la sécurité alimentaire trop prévisible pouvait être traitée simultanément à la décision du confinement, l'île de Mayotte est confrontée à un problème qui risque de dépasser tous les acteurs : "Alors que 84 % de la population locale vit sous le seuil de pauvreté, le confinement creuse encore un peu plus la précarité des publics et des familles les plus vulnérables, dont beaucoup dépendent du travail au noir notamment, et ne pourront pas prétendre au chômage partiel. Pis, avec la fermeture des écoles, de nombreux enfants se retrouvent privés de collation, qui pour certains, constituait le seul repas de la journée."

"Ainsi, seulement deux semaines après l'arrivée du premier cas de Covid-19 sur le territoire, les associations croulent déjà sous les appels au secours de ces populations. « Sur la seule journée de samedi, près de 60 familles avec enfants nous ont appelés parce qu'elles ne pouvaient plus se nourrir », déplore, la voix tremblante, Christine Raharijaona, présidente du mouvement pour une alternative non violente (MAN) à Mayotte. « Je suis vraiment inquiète face au nombre de demandes. »

Le problème vital de l'accès à l'eau n'est pas encore abordé ! Alors que l'accès gratuit à l'eau potable était à l'étude, dès le premier jour du confinement, aucun dispositif telles des rampes de robinets, ou des distributions de bidons n'a encore été mis en place.

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Enfin, dans l'après-midi du lundi 30 mars, la Préfecture de Mayotte a publié un communiqué de presse, intitulé :"Soutien alimentaire pour les plus fragiles", dans lequel le préfet donne quelques directives et fait appel à la générosité publique, appel aux associations, appel aux grandes surfaces et aux distributeurs, appel au Recteur même, auquel il demande de réorienter  "les moyens jusqu'alors affectés à la politique nutritionnelle au sein du système scolaire, vers des distributions alimentaires, effectuées à compter du vendredi 3 avril, par les forces armées et des citoyens volontaires et encadrés, dans les six poches de pauvreté les plus précaires identifiées par l'INSEE."

Le vendredi 3 avril, soit au terme de trois semaines de confinement !

Ceci après avoir accompagné pendant des années les hostilités contre ces populations pauvres, toujours identifiées à la population étrangère, intruse coupable de tout maux dont il faut se débarrasser.

Ceci après avoir poursuivi et empêché les petits boulots de l’économie informelle que le confinement a comme par bonheur quasiment éradiquée.

Ceci après avoir sans cesse traqué cette population prétendue « clandestine » sur la voie publique et même dans les domiciles pour des contrôles d’identité brutaux, précédant des éloignements immédiats.

Des personnes qui représentent au moins la moitié de la population totale de Mayotte !

150 000 âmes. Le corps avec.

 

 

 

 

 

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