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Billet de blog 1 mai 2020

Chronique de la misère en temps de confinement. 9/ « Il y a pénurie de poissons »

Confinement J 45. Témoignage accablant d'un pêcheur comorien, habitant un village côtier du sud de Mayotte. 0ù l'on voit que la population étrangère est empêchée d’exercer son métier et de nourrir sa famille. Sans compensation car ne lui sont pas destinées les aides distribuées sous ses yeux exclusivement aux nationaux. Pourtant cet homme contribue par sa souffrance à la lutte contre la pandémie.

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retour de pêche et vente de poissons. Mamoudzou, 2012 © daniel gros

Mayotte se dirige vers une prolongation du confinement d’une semaine après le 11 mai. Pourquoi s’en priver ? Le nombre de malade augmente tous les jours. La population pauvre ne parvient pas à respecter un confinement . Il faut bien se nourrir. Et les autorités échouent à l’imposer. Alors les médias déplorent le massacre des tortues, les cambriolages, les rassemblements nocturnes malgré le couvre-feu décrété de 19 heures à 5 heures du matin.

Il devient évident que les populations pauvres non nationales n’ont pas été secourues et ne le seront pas. L’association en charge de l’aide aux populations précaires de la commune de Mamoudzou où se concentrent les bidonvilles, n’a reçu en tout et pour tout de la préfecture que 500 bons d’achat  ! La population compte 75 000 habitants.

Quelles sont les intentions de l’État ?

Mais la situation de la population dite « étrangère » en brousse n’est guère plus enviable. Le témoignage d’un pêcheur montre que la pêche en mer n’est interdite que pour les travailleurs sans permis. Sur un total de 30 barques dans le village, seulement deux prennent la mer ; il montre également que les aides ne sont distribuées qu’à la population de nationalité française.

Il en appelle au président de la République car, dit-il, la France est « responsable de nos vie ».

*   *   *

« En fait le problème avec nous ici ça fait presque deux mois qu’on est confiné. Nous, on n’a pas le droit de sortir, mais nous on est pas comme les autres, on n’a pas un travail comme les autres, on ne peut pas bénéficier des allocations. Et puis on nous dit de ne pas sortir, on reste cloitré à la maison, on n’a rien à manger, ça complique les choses en fait. On nous avait dit qu’il y aurait des distributions alimentaires, mais les gens qui distribuent ça, ils se partagent entre eux. Nous, on reçoit rien. Il y a eu une distribution, mais ça n’a pas concerné tout le monde, elle était pas totale.
« Si une personne a des enfants, qu'elle a la nationalité française, elle reçoit. Parce que c’est la municipalité qui distribue. Elle va aider les gens qui vont voter pour eux. Ceux qui n’ont pas des enfants qui peuvent aller voter ils ne reçoivent rien. Il y a des gens qui ont bénéficié, mais 35 euros pour deux mois, c’est rien du tout. Et je ne parle pas des mahorais. Eux ils bénéficient. Mais les comoriens, la majorité des comoriens, ils n’ont rien reçu.
« Même ceux qui ont des enfants qui sont nés ici, ils sont obligés de rester avec les enfants à la maison, ils ne reçoivent rien. Les gens qui distribuent, en quelque sorte ils ont de la haine pour les étrangers, 80% des mahorais n’aiment pas les comoriens. Comment voulez-vous qu’un Mahorais distribue de l’aide alimentaire à un comorien ?

« Moi je suis arrivé à Mayotte il y a un an et demi, je suis demandeur d’asile. Du coup je n’ai pas le droit de travailler normalement. Je peux vivre de petits boulots. C'est tout. Avant le confinement, je pêchais, je ramenais du poisson, je vendais la moitié et je consommais l’autre moitié avec ma femme et mes deux enfants. Du coup depuis le confinement moi je suis resté à la maison, je peux pas travailler. Quand je sors sur la route, la gendarmerie ou bien le policier municipal, il m’interpelle et me dit de retourner à la maison, c’est tout. Il ne me demande pas ce que j’ai mangé hier, ou bien ce que je vais manger aujourd’hui. Rien du tout. Il me dit tout simplement «  rentre chez toi ». Et rentrer chez moi comment ? Je peux même pas sortir dehors pour profiter du soleil, juste deux minutes ? Je dois rester chez moi dans une surface de 9 m2, il fait chaud, toute la journée, toute la nuit il fait chaud, j’ai pas de clim, j’ai pas de ventilateur, être enfermé dedans, et attendre que le confinement soit terminé ?

« Moi personnellement je peux m’en sortir parce que j’avais quelques économies. Mais j’ai des amis qui vivent mal le confinement, qui n’ont rien à manger. C’est moi qui leur donne à manger, parce que je ne peux pas manger si les autres n’ont rien. On vit comme ça. Ici la majorité des étrangers vivent de la pêche. Récemment on nous a interdit la pêche. Quelques jours plus tard, seuls les pêcheurs professionnels ont eu l’autorisation d’aller pêcher. Du coup on se retrouve avec des bouches à nourrir et rien à manger.

« Maintenant il y a la Ramadan, et le Ramadan, ça nécessite beaucoup de nourriture. On se retrouve dans une situation catastrophique. Je peux pas dire autrement, c’est catastrophique, c’est insupportable. C’est dur à vivre. Je ne peux pas dire autrement. On attend le déconfinement. Ici à Mayotte, chaque jour on enregistre beaucoup de coronavirus. Et je crains qu’ici à Mayotte le 11 mai le déconfinement ne sera pas possible. Et on devra vivre encore le confinement.
« On est désespéré , on ne nous aide pas, parce que personne ne nous connait, on n’a même pas d’adresse. Moi j’ai une adresse parce qu’un ami me l’a donnée. Nous on est ici à Mayotte, ce sont les autorités de Mayotte qui sont responsables de nos vies. C’est pas les Comores qui sont responsables de nous, on est en France ici, c’est la France qui doit prendre en charge les difficultés du confinement.
« En fait ici au village, il y a une trentaine de bateaux qui pêchaient. Ici on pratique la pêche vivrière, c’est familial. C’est pour la famille. Actuellement il n’y a que deux bateaux qui sortent, qui ont le permis de pêche. Les autres bateaux ne peuvent pas sortir. Il y a pénurie de poissons. Nous on ne mange pas des mabawa [ailes de poulets, vendues conditionnées par paquet congelé de 10 kg au prix d'environ 30 €], des produits surgelés ! On ne mangeait que du poisson local. C’était bien pour nous parce que c’est un produit naturel. Et maintenant on est obligé de manger du mabawa, et le mabawa ça se trouve pas au bord de la route, il faut l’acheter alors qu’on n’a rien. On est obligé d’acheter tout. Avant on ramenait du poisson, on vendait la moitié pour avoir de l’argent pour les achats, pour payer le loyer et l’électricité. Maintenant on n’a rien, on doit acheter le mabawa, payer les loyers, l’électricité, tout et on a rien du tout.
« La barque que j’utilise ne m’appartient pas.  Moi, je ne l’utilise qu’une ou deux fois par semaine parce qu’il faut la laisser à d’autres. La barque, je l'emprunte quand je fais une sortie en mer. Au retour, je partage la pêche en trois parts, une pour le propriétaire de la barque, une pour le pêcheur avec qui je fais la sortie et une pour moi. On part toujours à deux ; tout seul c’est trop dangereux.
« Mon logement, personnellement en ce moment, je … je suis quelqu’un de très débrouillard, j’arrive toujours à trouver une solution pour m’en sortir. Aux Comores, je suis connu comme un garçon qui se débrouille. Donc avec le propriétaire on a convenu , il a compris qu’il n’y a pas de moyen pour payer, donc quand ce sera redevenu normal, on s’arrangera, Moi, je paie mon loyer à 100 €. Neuf mètres carrés. C’est une maison en briques, Il n’y a pas de cour. Je fais tout à l’intérieur, je cuisine, il y a tout. Pour les toilettes il faut faire une distance de 40 mètres. C’est aussi là-bas qu’on se baigne [se lave]. C’est le même endroit.

« L’électricité et l’eau, quand vient la facture, on paie. Pour l’électricité, on paie par une carte, on recharge, parce que je suis pas le seul. Par mois, ça revient à peu près à 20 euros par personne. C’est l’eau qui cause de la dépense parce que la facture est à 800 € quelque chose comme ça, et quand on divise avec les autres, ça nous fait entre 80 et 100 € chacun. Tous les deux mois. En fait il n’y a même par deux semaines, la facture de l’eau est arrivée mais on ne peut pas payer parce qu’on n’a pas de quoi.

« Moi j’ai quatre enfants, j’ai deux filles et deux garçons, les deux filles sont aux Comores, ici il y a les garçons, l’aîné et le dernier. L’aîné, j’ai pas pu l’inscrire à l’école parce qu’il n’est pas vacciné. Le dispensaire m’a dit qu’il fallait attendre quatre mois car en ce moment il ne vaccinait pas. Moi j’ai fait des enfants comme des escaliers; J’ai deux filles la plus grand a cinq ans et l’autre a trois ans et demi. Je les ai laissées aux Comores. L’une est avec ma mère l’autre avec ma grande sœur. J’ai pas planifié l’arrivée de mes filles car je ne connais pas mon sort. J’attends de savoir. J’ai fait ma demande d’asile, j’ai fait la visio-conférence, c’était fin novembre 2019 mais j’ai pas la réponse. j'attends la réponse. J'ai un récépissé de six mois.
Je suis venu dans mon village ici car je connaissais quelqu’un, c’est ma famille, depuis mon grand-père. C’est assez éloigné.
Je voudrais m’adresser aux autorités, aux responsables en fait, aux maires au chef de l’État. Je voudrais lui demander de nous regarder en fait de nous aider à nous en sortir de ce malheur. Parce que nous on n’en peut plus. On ne peut pas s’habituer à la situation. On ne peut pas s’habituer. Chaque jour, c’est pire que la veille. Aujourd’hui c’est pire qu’hier. Comment on pourrait s'habituer. Je demande qu'on nous aide à nous en sortir. Parce que on ne sait pas ce qu’il va arriver. »

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