Le livre de Christiane Taubira: le métier d'écrivain ne s'improvise pas !

Il y a des ministres qui, décidément, ne manquent pas d'air, même si leurs convictions idéologiques, si ce n'est leur courage moral, ne peuvent certes pas être remises en question. C'est le cas, ces jours-ci, de Christiane Taubira avec son livre "Murmures à la Jeunesse", empli d'approximations, sinon d'erreurs. Le métier d'écrivain, contrairement à celui de politicien, ne s'improvise pas!

LE LIVRE DE CHRISTIANE TAUBIRA : LE METIER D'ECRIVAIN NE S'IMPROVISE PAS !

 

Il y a des ministres qui, décidément, ne manquent pas d'air, même si leurs convictions idéologiques, si ce n'est leur courage moral, ne peuvent certes pas être remises en question. C'est le cas, ces jours-ci, de Christiane Taubira qui, cinq jours seulement après avoir démissionné du Ministère de la Justice, où elle officia pendant trois ans et demi, du 16 mai 2012 au 27 janvier 2016, sort un livre, « Murmures à la Jeunesse », qu'elle a donc écrit dans le plus secret, et surtout à très vive allure, sinon en toute hâte, sans en avoir apparemment jamais parlé, de surcroît, à ses deux mentors en politique : Manuel Valls, son ex chef au sein du Gouvernement, et, surtout, François Hollande, président de la République, auquel, sans craindre de devoir affronter là quelque évidente contradiction pour le sens commun, elle se dit par ailleurs, le plus sérieusement du monde, restée « fidèle ».

 

FIDELITE OU TRAHISON ?

 

On admirera certes là le tour de force sémantique et, bien plus encore, la grande élégance morale : surprendre de manière aussi inattendue que tonitruante, fût-ce en murmurant à l'oreille des jeunes, ceux qui l'on créée en politique, a quelques relents, sinon de lâcheté, du moins de trahison. Cracher dans la soupe, fût-elle en l'occurrence « socialiste », où on a si longtemps trempé sa langue, fût-ce en y avalant parfois des couleuvres, n'est guère, en effet, du meilleur goût !

 

Les prétendues icônes, pour paraphraser à ce sujet le cher Jean-François Kahn dans le quotidien belge « Le Soir » (http://pdf.lesoir.be/leSoirPlus/anonyme.php?backurl=http%3A//plus.lesoir.be/23823/article/2016-02-01/le-cas-taubira-quand-la-haine-cree-licone), peuvent-elles donc tout se permettre, y compris de planter des couteaux dans le dos de leurs anciens amis, alliés ou complices ? Il est vrai que le sens de l'honneur n'est plus, en ces temps maussades, ce qu'il était : la liberté n'exclut pas la probité, ni la fidélité à soi le respect des autres.

 

Tout, décidément, fout le camp ! Et pas seulement le sens de l'éthique : le sens de la précision des idées aussi. Consolons-nous : l'opportunisme, lui, reste bien ancré, à n'en pas douter, dans les mœurs !

 

LA QUÊTE... DE SENS : BREL N'EST PAS FERRAT

 

Ainsi, encore, de la brave Christiane Taubira, qui, dans ce livre écrit donc plus vite que son ombre, confond le grand Jacques Brel, ou plus exactement une de ses plus belles et célèbres chansons - La Quête, extraite de la comédie musicale L'Homme de la Mancha, d'après le Don Quichotte de Cervantès -, avec le non moins admirable Jean Ferrat, auquel elle attribue erronément cette même "Quête" (http://www.lexpress.fr/culture/livre/christiane-taubira-confond-brel-et-ferrat-dans-son-livre_1759502.html). Je la cite donc ici volontiers, même si sa phrase se pare, en cette triste circonstance, d'une envolée à ce point grandiloquente que, lamentablement dépourvue ainsi du lyrisme escompté, le ridicule y frise fatalement, malgré les bons sentiments qui y sont affichés, et dont personne ne doute de la sincérité bien évidemment, le pathétique : « Que sait-on des ailes que donne l'ivresse de l'autre si l'on n'a pas pris la leçon de Jean Ferrat se perdant dans La Quête  jusqu'à la déchirure ? » En quête de sens, et surtout du bon sens, oui !

 

Au secours : Rimbaud, Baudelaire, Saint-John Perse, Paul Valéry et autre René Char, revenez  ! En matière de poésie, Taubira, effectivement, ferait mieux de prendre des leçons, et pas seulement chez Brel ou Ferrat. Jean-François Kahn, qui, c'est bien connu, en connaît un bout sur l'histoire de la chanson française, ne manquera certes pas l'occasion, à cet inepte propos, de lui faire gentiment remarquer sa colossale bévue. Et dire que Vals et Hollande la pressentaient comme possible Ministre de la Culture dans un futur gouvernement remanié !

 

Morale de cette confondante histoire ? Voilà ce qui arrive quand, en plus de trahir ses amis, on se pique d'écrire des livres (et pas nécessairement à deux balles) à toute vitesse chez un éditeur de seconde zone (que n'est bien sûr pas Philippe Rey).

 

De même, en ce qui concerne le trop facile « name dropping », dont Taubira semble être également une championne, a-t-on du mal à imaginer, même pour un esprit doté d'une grande mobilité intellectuelle, le lien logique pouvant exister, par exemple, entre l'ex-barbie Jane Fonda et le très rationnel, sinon austère, Descartes. Un inaudible, incompréhensible brouhaha nominaliste. Et, pour son éditeur, un vulgaire mais très rentable coup médiatique et financier.

 

 

Ah, ces politicards qui, lorsque la politique leur fait défaut, se trouvent soudain des vocations d'écrivain ! Ils oublient une chose essentielle : c'est que le métier d'écrivain, qui demande patience, humilité, abnégation, rigueur et sérieux, ne s'improvise pas, contrairement à celui de politicien.

 

BOTUL ET BHL

 

Notons que, en matière de citation approximative, si ce n'est carrément d'erreurs littéraires ou de bourdes philosophiques, on a déjà fait mieux, et chez de bien plus sérieux éditeurs. Je me souviens, en particulier, d'un certain Bernard-Henri Lévy qui, dans un livre bizarrement intitulé De la guerre en philosophie, publié chez Grasset, maison germanopratine s'il en est, avait réellement cru que le fantaisiste Botul, personnage inventé de toutes pièces par le satirique mais compétent Frédéric Pagès (alors stipendié par « Le Canard Enchaîné »), était un personnage réel, éminent et historique penseur critique de Kant. Son éditeur, Jean-Paul Enthoven, n'avait pas, à l'évidence, revu sa (mauvaise) copie malgré l'énormité de cette bêtise, scrupuleusement consignée depuis, et à jamais désormais, dans les annales de la loufoquerie éditoriale !

 

Cette « boulette atomique qui soulève pas mal de questions sur les méthodes de travail béhachéliennes », c'est Aude Lancelin qui, dans un article subtilement intitulé BHL en flagrant délire, publié par le site littéraire du « Nouvel Observateur » du 8 février 2010 (http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20100208.BIB4886/bhl-en-flagrant-delire-l-039-affaire-botul.html), l'avait fort intelligemment mise à jour, faisant dès lors pouffer de rire l'intelligentsia française, et un peu internationale aussi, tout entière.

 

Conclusion : Christiane Taubira, par son inénarrable, quoique tragique, art de confondre Brel et Ferrat, pourtant monstres sacrés de la chanson française et même insignes figures du patrimoine culturel national, serait-elle donc devenue subitement, par quelque inconsciente contamination botulienne, la BHL de la politique ?

 

Reste à espérer qu'elle gérait mieux ses dossiers juridiques, surtout pour une matière aussi importante et délicate sur le plan humain, que ses références culturelles! 

 

DANIEL SALVATORE SCHIFFER

 

 

Philosophe, auteur, notamment, de « Critique de la déraison pure - La faillite intellectuelle des 'nouveaux philosophes' et de leurs épigones » (François Bourin Éditeur), « Oscar Wilde - Splendeur et misère d'un dandy » (Éd. de La Martinière), « Lord Byron » (Gallimard-Folio Biographies), « Le clair-obscur de la conscience - L'union de l'âme et du corps selon Descartes » (Académie Royale de Belgique), « Le Testament du Kosovo - Journal de guerre » (Éditions du Rocher). A paraître : David Bowie, le dandy absolu.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.