Espagne: la raison d'Etat a ses raisons que le coeur de l'Europe ne peut reconnaître

Ce 2 novembre 2017 restera un jour funeste, au regard des droits de l'homme, pour l'Europe: l'Espagne vient de mettre en prison, avant tout procès, huit membres du gouvernement catalan déchu, en plus d'avoir lancé un mandat d'arrêt européen à l'encontre de son ancien président, Carles Puigdemont, et quatre de ses ministres. Une insulte, ce relent de dictature franquiste, à la démocratie !

ESPAGNE-CATALOGNE: LA RAISON D’ETAT A SES RAISONS QUE LE CŒUR DE L’EUROPE NE PEUT RECONNAÎTRE

Ce 2 novembre 2017 restera un jour funeste, au regard des droits de l’homme, pour l’Union Européenne : un de ses pays membres, l’Espagne, vient en effet de mettre en prison, avant même tout procès, et a fortiori tout jugement juridiquement fondé, huit membres du gouvernement catalan aujourd’hui déchu, tous inculpés, par le parquet espagnol, des délits de « sédition », « rébellion » et « malversation ». Davantage : un mandat d’arrêt européen a également été lancé ce 3 novembre, par ce même parquet, à l’encontre de son ancien président, Carles Puigdemont, ainsi que quatre de ses ministres, lesquels, après avoir été eux aussi sommairement destitués par le pouvoir central de Madrid, se sont réfugiés à Bruxelles, capitale de la Belgique mais surtout - le message politique est fort - de l’Europe, censée garantir le respect, précisément, des droits de l’homme. Une insulte donc, cette arbitraire décision de l’Espagne à l’encontre des anciens élus de la Catalogne, à la démocratie elle-même !

REPRESSION DE L’ETAT ET DROITS DE L’HOMME BAFOUES

Entendons-nous. Il ne s’agit pas ici de prendre position, sur le plan politique, quant à l’indépendance, ou non, de la Catalogne. Là n’est pas, dans la présente tribune, la question, que seuls les Espagnols peuvent, bien sûr, trancher. Loin de moi donc la volonté de m’immiscer dans un débat qui ne me regarde pas directement, quoique je m’en sente concerné sur le plan humain, si ce n’est, à l’échelon philosophique, des idées. Je serais même plutôt, pour ma modeste part, en faveur d’une Espagne unifiée, comme, du reste, de la Belgique, de la France, de l’Italie ou du Royaume-Uni, pays parfois menacés eux aussi, de la part de certaines de leurs régions, de revendications sécessionnistes. Mais ce qui toutefois ne cesse de m’interpeler, en tant qu’individu profondément attaché aux principes comme aux valeurs de la démocratie, c’est cette dictatoriale méthode avec laquelle la justice espagnole, manifestement aux ordres du gouvernement central, traite, quels que soient leurs supposés torts sur le plan légal, ces personnes. Aujourd’hui s’abat sur eux, avec leur arrestation effective ou demandée, une inadmissible répression !

Qu’il n’y ait en outre pas là, à l’évidence, de séparation, au sein de cet épineux dossier, entre les pouvoirs exécutif et judiciaire, conformément à toute démocratie digne de ce nom, voilà qui pose véritablement question – c’est un euphémisme – quant au respect de l’Etat de droit dans l’Espagne d’aujourd’hui !

L’HISTOIRE D’UN REFERENDUM

Quelques mots d’explication, à ce propos, quant à l’historique de ces événements.

27 octobre 2017, à 15h30’ : ce jour-là, à cette heure-là, un parlement légitime – le parlement catalan – déclarait, au nom de l’autodétermination des peuples, l’indépendance de la région – la Catalogne – dont il était censé être le représentant politique, démocratiquement élu. Il le faisait, en outre, après un référendum populaire qui, bien qu’il ait été considéré comme anticonstitutionnel par le pouvoir central de l’Espagne, avait recueilli, un peu plus de trois semaines auparavant, le 1er octobre, 90% des suffrages sur une participation de 2 millions de votants. La grande majorité des maires officiant dans les villes et villages de cette même région, y compris dans sa capitale Barcelone, étaient, de surcroît, présents, lors de cet événement, entonnant alors tous en chœur, leur symbolique bâton d’élu à la main et levé haut vers le ciel, l’hymne de ce qu’ils pensaient être, à tort ou à raison, leur nouveau pays : la Catalogne, précisément. Avec, en guise d’inaliénable slogan pour ponctuer leur chant patriotique, le magnifique mot de « liberté », valeur que tout authentique humaniste souhaiterait, idéalement, universelle. Enfin, pour couronner le tout, de la manière la plus pacifique et honorable qui fût, pas une once de violence, malgré les nombreuses entraves à ce scrutin (motif pour lequel il n’y eut que 2 millions de votants sur une population de plus de 7 millions d’habitants), ne fut alors commise, sinon celle perpétrée, au contraire, par la répression policière de la « guardia civil », envoyée autoritairement, sans la moindre volonté de dialogue, de compromis ou d’entente, par Madrid. De cette brutalité, injustifiable pour toute démocratie digne de ce nom, et a fortiori d’un pays (l’Espagne) faisant partie intégrante de l’Union Européenne, le monde entier, scandalisé, a été, face à ces terribles images télévisées, comme venues d’un autre temps (celui, de sinistre mémoire, du fascisme franquiste), le témoin horrifié. Je me suis déjà publiquement exprimé à ce douloureux sujet, dès le lendemain, sur le site de la RTBF (Radio Télévision Française Francophone). Voici le lien de cette tribune critique: https://www.rtbf.be/info/opinions/detail_espagne-catalogne-la-liberte-democratique-outragee?id=9724747

UN DENI DE DEMOCRATIE

Ainsi, s’aligner unilatéralement, aussi docilement, sur l’avis, en la matière, de la plupart des grandes puissances internationales, Union Européenne et Etats-Unis d’Amérique en tête, me semble une attitude à la fois irrationnelle et contreproductive : leur refus catégorique, aussi absolu qu’obstiné, sans nuances ni réserves, de prendre en considération, ne fût-ce que sur un plan strictement théorique, le simple fait de cette déclaration d’indépendance, laquelle émane pourtant d’institutions jusque là reconnues officiellement, a de paradoxales allures, en plus de leur étrange cécité, de déni de démocratie. A cela s’ajoute, plus grave encore, une non moins suspecte négation d’un principe élémentaire en matière de psychologie : la négation du principe de réalité, avec, parallèlement, celle d’un peuple. Le comble pour cette sempiternelle donneuse de leçons, prix Nobel de la paix, qu’est, à ce propos, l’Union Européenne !

Pis : prétendre résoudre cette crise hispano-catalane en supprimant, via l’article 155, l’autonomie de cette même Catalogne, et la mettant sous tutelle du gouvernement central, jusqu’à bâillonner sa presse, emprisonner ses leaders et destituer son président, s’avère, de la part de Madrid, un intolérable acte de répression socio-politico-idéologique, en plus de son aspect expéditif. Balayer d’un revers de main la volonté d’une bonne partie du peuple catalan n’est pas, loin s’en faut, une solution. Au contraire : ce type d’autoritarisme ne fait qu’attiser, tel un boomerang, le sentiment, chez les indépendantistes d’hier comme chez les modérés à présent, d’avoir affaire là à un gouvernement ne connaissant, pour faire taire l’opinion publique, que l’oppression, sourde et aveugle.   

LES ELECTIONS REGIONALES DU 21 DECEMBRE PROCHAIN : JUGE DE PAIX

Reste à espérer, la sagesse aidant malgré certains fantômes du passé, dont celui de Franco et de sa guerre civile à l’encontre des Républicains (auprès desquels combattit le grand Malraux), que ce genre de scénario, le pire d’entre tous, ne fera pas l’abominable lit, en Espagne, des extrémistes de tous bords et autres infâmes nostalgiques de la peste brune. Les élections régionales prévues pour le 21 décembre prochain devraient en être le très souhaitable juge de paix !

L’AFFAIRE CARLES PUIGDEMONT : UN CITOYEN EUROPEEN RéFUGIé POLITIQUE AU CŒUR DE L’EUROPE ?

Mais, en attendant, imagine-t-on un seul instant Carles Puigdemont, président déchu de cet ancien exécutif catalan, mais citoyen européen surtout, obligé, pour échapper à cette outrancière inculpation de « rébellion », « sécession » et « malversation », et donc à un procès qui pourrait le conduire à trente ans d’emprisonnement en Espagne, de demander l’asile politique à Bruxelles, capitale de l’Europe ? Ce serait là, en cas de refus de la Belgique, pour le moins contradictoire, aussi choquant qu’absurde, au regard des principes et valeurs de ladite Union Européenne : un ressortissant espagnol, européen donc, réfugié politique au cœur de l’Europe ! Avec, pour corser l’affaire, un de ses propres pays membres, l’Espagne, à nouveau hanté, toute honte bue pour l’Europe, par ses vieux démons totalitaires, sinon fascisants. L’actuel Premier-Ministre espagnol, Mariano Rajoy, ne flirta-t-il d’ailleurs pas, par le passé, avec le franquisme puisque l’un de ses mentors politiques, Manuel Fraga, fut malheureusement un ministre zélé du tristement célèbre Franco ? 

LA CREDEBILITE DE L’EUROPE AU REGARD DES DROITS DE L’HOMME

C’est là, cette délicate mais importante affaire Puigdemont, une question fondamentale pour la crédibilité comme pour l’avenir de l’Europe au regard de son indispensable défense, en son sein même comme partout ailleurs dans le monde, des droits de l’homme, imprescriptible socle philosophico-éthique, tel un impératif catégorique, de toute démocratie qui se respecte !

Carles Puigdemont, lequel a toujours appelé à un dialogue pacifique avec Madrid et qui prône encore aujourd’hui une « résistance démocratique », n’est ni un terroriste ni un criminel, pas plus que les autres membres de ce gouvernement catalan destitué, pour mériter une sentence, aussi grotesque qu’excessive, allant de 15 à 30 ans de prison. A moins que ce ne soit là qu’une parodie de justice : un procès politique pour des prisonniers politiques, contraints effectivement, ainsi privés de leurs droits à un procès équitable, à l’exil !

La raison d’Etat a ses raisons que le cœur de l’Europe, s’il est vraiment démocratique et se soucie réellement des droits de l’homme, ne peut reconnaître.

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

*Philosophe, auteur, notamment, de « Requiem pour l’Europe – Zagreb, Belgrade, Sarajevo » (Ed. L’Âge d’Homme), « Philosophie du dandysme – Une esthétique de l’âme et du corps » (Presses Universitaires de France), « Oscar Wilde » et « Lord Byron » (Gallimard – Folio Biographies), « Critique de la déraison pure – La faillite intellectuelle des ‘nouveaux philosophes’ et de leurs épigones » (François Bourin Editeur), « Le Testament du Kosovo – Journal de guerre » (Editions du Rocher). A paraître : « Traité de la mort sublime – L’art de mourir, de Socrate à David Bowie » (Alma Editeur).

 

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