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Billet de blog 4 déc. 2012

TPIY: nouvel acquittement d'un criminel de guerre

Bis repetita ! Le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie persiste et signe. Et, là, c’est vraiment gros, gonflé au-delà de toute mesure ! Il vient, ce 29 novembre 2012, de blanchir à nouveau, après les récents et scandaleux acquittements de deux généraux croates, Ante Gotovina et Mladen Markac, trois criminels de guerre, mais kosovars cette fois-ci :

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Bis repetita ! Le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie persiste et signe. Et, là, c’est vraiment gros, gonflé au-delà de toute mesure ! Il vient, ce 29 novembre 2012, de blanchir à nouveau, après les récents et scandaleux acquittements de deux généraux croates, Ante Gotovina et Mladen Markac, trois criminels de guerre, mais kosovars cette fois-ci : Ramush Haradinaj, qui fut aussi Premier Ministre du Kosovo après sa guerre d’indépendance (1998-1999) à l’encontre de la Serbie, et deux de ses proches collaborateurs, anciens membres de l’UCK (Armée de Libération du Kosovo), celle-là même que l’ex-procureure de ce même TPIY, Carla Del Ponte, accuse des pires exactions, dont un ignoble trafic d’organes humains sur leurs prisonniers serbes, lors de ce sanguinaire conflit.

Car la guérilla kosovare fut aussi financée, en grande partie, par le crime organisé et les réseaux mafieux albanais : le trafic d’armes, la traite des êtres humains et la prostitution, dont bien des filles, alors réduites à l’état d’esclavage, arpentent aujourd’hui les trottoirs de Paris, de Marseille, de Milan et de Rome, ou peuplent les bordels de Bruxelles, d’Anvers, d’Hambourg et d’Amsterdam.

Mais il y a plus effarant encore, si cela est possible, en cette intolérable parodie de justice: c’est que Haradinaj et Cie ont été acquittés, non pas par ce qu’ils ont été reconnus innocents, mais faute, tout simplement, de possible jugement, en bonne et due forme ; les témoins à charge, des civils serbes en majorité, ont dû se rétracter, en effet, tant ils craignaient, face aux menaces et intimidations en tous genres de la part des partisans de leurs anciens bourreaux, pour leur vie même !

C’est donc un légitime sentiment d’injustice, doublé d’un non moins compréhensible sentiment de révolte, qui vient de s’emparer à nouveau, toutes tendances politiques confondues, des Serbes. Oui : ce TPIY, conçu par les plus hautes instances de l’ONU et les USA en tête, est bien avant tout - et ce n’est pas ce manifeste « deux poids, deux mesures » qui viendra contredire cette très désagréable impression - un tribunal politique, destiné à juger prioritairement, en ce qui fut pourtant une guerre où tous les belligérants se livrèrent à d’innommables atrocités, les responsables politiques et militaires serbes.

Pis : si épuration ethnique il y eut au Kosovo, c’est bien finalement, après l’intervention de l’OTAN (entre mars et juin 1999) à l’encontre de la Serbie de Milosevic, au détriment de ces mêmes Serbes qu’elle eut, paradoxalement, lieu. Car, hormis pour la région de Mitrovica et quelques enclaves disséminées autour de Pristina, c’est un Kosovo désormais vidé des Serbes que le concert des nations a reconnu : des Serbes qui  auront donc été contraints de quitter cette terre constituant pourtant, historiquement, leur berceau culturel et religieux (à l’instar de Jérusalem pour les Juifs) pour s’en aller trouver refuge en dehors des nouvelles frontières politiques et administratives du Kosovo, devenu quasiment, aujourd’hui, un protectorat américain (avec une gigantesque statue de Bill Clinton trônant au centre de sa capitale).

LA GUERRE DES INTELLOS

De ces longues et anonymes colonnes de réfugiés ainsi abandonnés à leur triste sort, personne, toutefois, ne s’en soucia guère vraiment à l’époque. Les médias en parlèrent à peine : quelques lignes seulement, et jamais les gros titres. Imaginez le contraire, si c’était des Kosovars, Croates ou Bosniaques, qui avaient été ainsi jetés sur les routes, comme autant d’indésirables malotrus, par les Serbes : le tollé, l’indignation, le scandale planétaire! On aurait vu Bernard-Henri Lévy ou André Glucksmann crier au fascisme, et Alain Finkielkraut ou Pascal Bruckner hurler au nazisme. Les éditorialistes, Jacques Julliard et Michel Polac en tête, auraient saisi leur plus belle plume pour dénoncer aussitôt, à grands renforts de formules choc, ce retour, de sinistre mémoire, à la « peste brune ». Mais non : cette forfaiture sans nom passa alors, dans tous les grands journaux du monde, comme une lettre à la poste, dans une indifférence quasi générale. Pis : il y en eut même pour penser, comble du cynisme et conformément à l’ « antiserbisme » ambiant, que ces populations serbes ne méritaient après tout, au vu des innommables méfaits commis par leurs autorités politiques et militaires, que pareil châtiment, aussi cruel fût-il.

Pas la moindre compassion pour les Serbes ! Impitoyables alors, envers eux, les intellos, à de rares mais notables exceptions près (Patrick Besson, Régis Debray, Jean Dutourd, Max Gallo, Jean-François Kahn, Gabriel Matzneff, Guy Sorman, Peter Handke) ! 

Quantité négligeables, donc, les morts serbes ? Apparemment oui, aussi choquant cela puisse-t-il paraître au regard de nos consciences, pour ce TPIY aujourd’hui totalement discrédité sur le plan éthique.

Pis : il pratique là, par cette très suspecte constance qu’il met ainsi à ne juger que les Serbes, une sorte de racisme qui s’ignore ! C’est là, cette très condamnable justice sélective, un grave délit dont les Serbes, qui se sentent piégés et trahis dès lors qu’ils auront été finalement les seuls à livrer tous leurs criminels de guerre (Milosevic, Karadzic, Mladic…), pourraient très légitimement l’accuser, y compris devant les plus hautes instances juridiques internationales.

Le tribunal pour le TPIY !

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

* Philosophe, auteur de « Requiem pour l’Europe - Zagreb, Belgrade, Sarajevo » (Ed. L’Âge d’Homme), « Les Ruines de l’intelligence - Les intellectuels et la guerre en ex-Yougoslavie » (Ed. Wern, préface de Patrick Besson) et « Critique de la déraison pure - La faillite intellectuelle des ‘nouveaux philosophes’ et de leurs épigones » (François Bourin Editeur)

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