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Billet de blog 6 octobre 2010

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Bart De Wever ou le diktat d'un dictateur

Allez les Belges : tout n'est pas perdu en cette mauvaise tragi-comédie à laquelle se livrent depuis près de quatre mois, la conscience étrangement tranquille et un effarant sens du devoir accompli malgré l'énormité de l'échec, bon nombre de leurs politiciens.

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Allez les Belges : tout n'est pas perdu en cette mauvaise tragi-comédie à laquelle se livrent depuis près de quatre mois, la conscience étrangement tranquille et un effarant sens du devoir accompli malgré l'énormité de l'échec, bon nombre de leurs politiciens. Car, après 113 jours d'âpres quoique très fumeuses négociations, où de très improbables compromis se tramaient à l'ombre de très antidémocratiques secrets, la Belgique, paradoxalement, y voit désormais un peu plus clair, depuis cette fatidique date du 4 octobre 2010, au sein de son très brouillon paysage politico-médiatique : un apprenti mais fieffé dictateur qui s'avançait jusque là masqué - sauf pour de trop rares esprits lucides - vient en effet de jeter subitement, sans crier gare et à la surprise générale, le masque, révélant enfin ainsi au grand jour son véritable visage. Et il n'est, sur le plan politique, franchement pas avenant.

Certes : ce genre d'énergumènes, qui se réveillent un beau matin, soudain démangé par on ne sait quel prurit de pouvoir absolu, en voulant envers et contre tout changer la face, sinon du monde, du moins de leur pays, nous les connaissons, hélas, de sinistre mémoire. Ils pullulaient même dans l'Europe des années quarante et, un plus récemment, dans certaines régions d'Amérique du Sud. Mais enfin : que ce type de zigoto, qui dit tout et quasi simultanément son contraire avec un aplomb défiant tout cynisme, à moins que ce ne soit la simple raison à lui faire parfois défaut, pût encore sévir, de nos jours, en plein cœur de l'Europe moderne et civilisée, voilà qui, assurément, ne laisse pas de surprendre, même le plus avisé des observateurs. Car que la Belgique démocratique ne s'y trompe pas. L'inqualifiable méthode par laquelle le très flamingant Bart De Wever vient de rompre aussi inopinément qu'unilatéralement toute négociation avec ses partenaires politiques, au mépris de tout cadre constitutionnel et sans consulter personne, pas même ses alliés flamands (ne parlons pas du Roi, quantité négligeable selon ce faux républicain !), possède, à l'inverse, un qualificatif, lui, bien précis : il s'agit là d'un diktat,proféré, comme son nom l'indique très explicitement, par un dictateur, fût-il encore rampant. Avec, pour effet aussi brutal qu'immédiat, l'intolérable prise en otage, contre la volonté d'une importante frange de la population (et non seulement, contrairement à ce que ce démagogue hors pair veut bien nous faire gober, les francophones), de tout un pays.

Certes savait-on déjà cet habile mais douteux personnage un historien de pacotille doublé, après qu'il ait osé accuser les Belges francophones d'occulter leur supposé passé collabo, d'un révisionniste de bas étage.

Certes savait-on également que son parti indépendantiste, la NVA, dont il est l'apparent leader incontesté, quoique très contestable, puisait ses troubles origines, via ses ancêtres la Volksunie puis le Vlamms Blok, dans l'ancienne et très nauséabonde VNV (Ligue Nationale Flamande), parti à l'idéologie résolument nazie.

Certes savait-on aussi que quelques-uns de ses aïeux (desquels, laissons-lui le bénéfice du doute, il ne peut évidemment être tenu pour responsable des méfaits) étaient proches et même très intimes collaborateurs (sans vouloir faire ici de vilains jeux de mots) d'un certain Staf de Clerq, fondateur de cette même VNV, mais dont les propos surtout, le salut infailliblement romain et jusqu'au port ostentatoire de la croix gammée, dépassaient parfois - ce qui n'est pas peu dire ! - les pires ignominies et autres élucubrations de cette odieuse peste brune.

Certes savait-on encore que Bart De Wever avait jadis nourri, très logiquement au vu de cet incomparable pedigree, quelques fort peu recommandables sympathies, quoi qu'il le nie aujourd'hui (mais le négationnisme historique n'est-il pas une de ses spécialités ?) pour l'encore plus infréquentable Jean-Marie Le Pen, effronté histrion lui aussi, comme par hasard, d'un Front National pour qui les chambres à gaz d'Auschwitz, où périrent six millions de Juifs, sont un « détail historique ».

Et certes, enfin, les Flamands ont-ils le droit de voter pour qui ils l'entendent, y compris pour Bart De Wever si cela leur chante, quitte à se faire passer ainsi, aux yeux du monde, sinon pour d'inquiétants nostalgiques du fascisme, du moins, à l'heure où la planète tend à l'unification, pour de très étriqués tenants d'un nationalisme aussi dépassé que néfaste.

Mais entendons-nous : les Belges francophones - Wallons et Bruxellois confondus - ont, eux, le devoir, bien plus encore que le droit, de dire enfin résolument « non », ne fut-ce que par dignité et pour sauver leur honneur tout autant que leur liberté, à ce danger potentiel, à en juger par ses incessantes gesticulations populistes, que représente, pour la stabilité politique comme pour la santé socio-économique d'une nation, un individu aussi peu fiable intellectuellement, sinon psychologiquement, que Bart De Wever.

Bref : c'était là, avec ce putsch institutionnel auquel il vient donc de s'adonner sans réserve ni pudeur, le diktat, plus encore que le chantage, de trop ! Car la Belgique est en train de vivre, malheureusement pour elle, un étrange mais prévisible paradoxe, façon boomerang : c'est qu'à force de se vouloir démocratique - ce qui est bien sûr louable en soi - elle finit par se paralyser, s'auto-aliéner et s'autodétruire, favorisant ainsi - le comble - l'émergence d'un dictateur se présentant alors, face à une opinion publique aussi consternée que fataliste, sinon toujours conquise, comme une figure providentielle, voire salvatrice : c'est là, très exactement, ce qu'a fait, ce 4 octobre 2010, face à une presse convoquée pour l'occasion et avec une arrogance sidérante, Bart De Wever, comme, avant lui (je n'oserais citer ici, par peur d'un procès en diffamation, certains des plus sombres exemples d'un très noir passé), tous les dictateurs en herbe. Ce jeu de rôles, mais surtout de dupes, est certes pervers politiquement, et malhonnête intellectuellement, mais redoutablement efficace idéologiquement. A l'alarme donc, une fois encore, citoyens : vigilance et résistance s'avèrent, plus que jamais, de mise ! Ainsi que ce dictateur naissant, mais dont l'ego hypertrophié semble le pire des pièges au regard de ses propres ambitions, le sache une bonne fois pour toutes : c'est de lui, toute honte bue, dont tous les Belges - francophones et néerlandophones unis, pour une fois - devraient désormais, s'ils ne veulent pas se voir embarqués malgré eux en de très périlleuses et encore plus aléatoires aventures, faire « table rase », pour reprendre ses propres mots lors de cette fameuse et encore plus funeste conférence de presse.

Car Bart De Wever, ce n'est pas seulement un discours aux contours parfois fascisants, c'est aussi, ainsi que nous venons de le constater amèrement, des méthodes de plus en plus souvent dictatoriales, qui, comme telles, ne laissent présager rien de bon, loin sen faut, pour l'avenir de la démocratie en Belgique. Autant dire que s'évertuer à pactiser avec un tel personnage équivaudrait, en d'aussi regrettables conditions, à démissionner, de la manière la plus lâche qui soit, face à nos valeurs morales les plus inaliénables.

Je n'ose croire que nos politiciens, qui sont censés nous représenter dans le concert des nations, vendront aussi chichement, pour quelques euros de plus, notre âme au diable !

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