Ainsi notre Europe dite démocratique, celle que l’on croyait animée par les idéaux de progrès et d’humanisme, de liberté et de solidarité, est-elle en train de fabriquer, par les flagrantes injustices sociales que sa désastreuse et contreproductive politique économique engendre, un nouveau type de citoyens : les suicidés, plus encore que les pauvres !

         C’est là ce que vient de démontrer de manière particulièrement criante, en ce matin du mercredi 4 avril 2012, ce geste terriblement tragique par lequel un retraité grec, Dimitris Christoulas, vient de se donner la mort, en se tirant une balle dans la tête sur la très centrale place Syntagma d’Athènes (en face de laquelle se trouve le Parlement grec), pour ne pas crouler davantage sous un poids de dettes qu’il ne pouvait plus honorer suite à la très drastique cure d’austérité imposée par l’encore plus impitoyable diktat des différentes instances financières de la planète.

         Une nouvelle preuve, cet acte dramatique sur le plan humain, de ce que je stigmatisais, il n’y a guère si longtemps, dans une de mes tribunes lorsque j’y dénonçais une Europe dont la faillite politique la menait insensiblement, mais à présent de manière toujours plus visible, vers la dictature économique.

         Carla Grècen’est pas le seul pays de l’Union Européenne, hélas, à devoir subir la très technique et mécanique loi, au détriment de ses citoyens les plus faibles ou démunis, de la haute finance et autres spéculateurs véreux (au premier desquels on placera ces honteux profiteurs de l’inégalité sociale que sont les grands patrons d’industrie lorsqu’ils ne craignent pas de s’auto-délivrer de faramineuses sommes d’argent, en plus de leur salaire déjà mirobolant, en guise de « bonus » et autres « parachutes dorés »). Ainsi, par exemple, l’Italie, pour ce seul trimestre (les trois premiers mois de cette année 2012), a-t-elle déjà pu compter, parmi sa population la plus fragilisée à cause de ces mêmes coupes budgétaires, quinze suicides, que ce soit par immolation ou par pendaison, dus à la pauvreté galopante.

         D’où, cette observation qui, pour cruelle qu’elle soit humainement, n’en demeure pas moins réaliste socialement : cette saisissante mais juste formule par laquelle Antonin Artaud qualifia jadis Vincent Van Gogh de « suicidé de la société », en raison de sa douloureuse existence de peintre mal aimé et sans le sou, ne s’applique plus seulement, désormais, aux artistes maudits ; elle s’applique aussi à présent, et peut-être surtout, à cette nouvelle catégorie de pauvres, toutes professions confondues, que génèrent effectivement, sans le moindre état d’âme, les technocrates en col blanc et complet veston de l’Union Européenne, à Bruxelles, ou du Fonds Monétaire International, à Washington.

         Attention, cependant. Car, plus profondément encore, le tout récent suicide de ce retraité grec, le 4 avril dernier donc, ne s’avère pas, à y regarder de plus près, que le geste définitivement tragique d’un simple désespéré ne sachant plus comment survivre, ou même manger à sa faim, demain. Non : il est d’abord, quand l’impuissance sociale confine à la lucidité morale, un immense et héroïque acte de résistance politique !

Preuve en est le très visionnaire billet, écrit de sa propre main, que ce nouveau martyr des temps modernes qu’est Dimitris Christoulas, pharmacien de longue date, laissa expressément dans sa poche, tel un véritable manifeste idéologique plus encore qu’un testament spirituel, avant de quitter cette ingrate terre : « Je pense que les jeunes sans avenir, dans ce pays, prendront un jour les armes et pendront les traîtres. »

         Certes ne souhaitons pas à l’actuel chef du Gouvernement grec, Lucas Papadémos (un de ces oligarques jadis gouverneur, de 1994 à 2002, dela BanqueCentralede son pays), de finir, lynché par une foule en furie avant que d’être pendu par les pieds en place publique, comme, autrefois, un tyran nommé Benito Mussolini. Mais il n’empêche : ce que cet acte éminemment révolutionnaire de Dimitris Christoulas signifie également – geste, qui plus est, d’une infinie noblesse d’âme, tout autant que de générosité de sentiment, puisque ce malheureux se refusa ainsi, en se donnant la mort au pied d’un très majestueux cèdre, de léguer trop de dettes à ses enfants – c’est peut-être d’abord, à l’instar du sacrifice de l’étudiant Jan Palach lors du « Printemps de Prague » en 1968,  le début de la fin de cet odieux totalitarisme économique que notre Europe pourtant tant aimée est en train, nantie certes des meilleures intentions sociales mais surtout de ses hypocrites alibis financiers, de nous faire vivre quotidiennement.

         Davantage : la portée symbolique, alliée au sens réel, de ce suicide de Dimitris Christoulas, témoin bouleversant de la souffrance de tout un peuple, ressemble étrangement, par-delà l’émotion qu’il aura suscité aux quatre coins du globe, à celui-là même qu’accomplit, en un geste tout aussi emblématiquement fatidique, Mohamed Bouazizi, ce jeune tunisien qui, le 17 décembre 2010, s’immola par le feu, allumant ainsi, grâce lui aussi à ce suicide, l’inextinguible mèche de ce qui allait devenir quelques mois plus tard, à cette même époque de l’année précisément, l’historique « printemps arabe ».  

         D’où, en toute logique, ce sage conseil, comme pour un certain Ben Ali hier, en forme de cri d’alarme : peut-être faudrait-il que nos divers maîtres es libéralisme sauvage « dégagent » eux aussi, pour reprendre un fameux slogan, avant que ces peuples qu’ils auront ainsi contribué à mettre à bout, jusqu’à les faire ployer sous une indigne misère humaine et parfois même les affamer, ne leur fassent vraiment la peau.

         Car, comme le clame aujourd’hui haut et fort la population grecque elle-même, ce suicide de son nouveau, courageux et émouvant martyr, c’est aussi un meurtre politique, fût-il à l’insu des responsables de la nation, qui, comme tel, ne restera pas impuni ainsi qu’en décideront très certainement, lors des prochaines élections législatives, les urnes.

         Hommage et respect, donc, à Dimitris Christoulas, et nos plus sincères condoléances à ses chers enfants pour lesquels, comme il s’est lui-même écrié avant de mourir, il s’est aussi tué !

 

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

 

*Philosophe, auteur de « Critique de la déraison pure – La faillite intellectuelle des ‘nouveaux philosophes’ et de leurs épigones » (François Bourin Editeur).

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