Entretien avec Jean-Claude Zylberstein. Ses "Memoires": un chef-d'oeuvre littéraire !

C’est l’autobiographie d’un grand homme de culture, dont la finesse d’esprit n’a d’égale que la sensibilité de sa personne, que Jean-Claude Zylberstein, brillant avocat, remarquable critique de jazz et l’un des meilleurs éditeurs français des XXe et XXIe siècles, donne à lire avec son dernier livre : « Souvenirs d’un chasseur de trésors littéraires »*.  Une perle !

ENTRETIEN AVEC JEAN-CLAUDE ZYLBERSTEIN: DES « MEMOIRES » EN FORME DE CHEF-D’ŒUVRE LITTERAIRE

 

Daniel Salvatore Schiffer : L’émouvant et superbe livre que vous publiez aujourd’hui, chez Allary Editions, se révèle, pour qui le lit attentivement, bien plus que de simples quoique importants « Souvenirs d’un chasseur de trésors littéraires ». Ce sont là, tant par la densité de leurs pages que par la richesse de leurs thématiques, d’authentiques « Mémoires » : autant de lignes qui parcourent plus d’un demi-siècle de vie culturelle et éditoriale, mais surtout votre propre existence, y compris dans ses aspects les plus secrets, sinon intimes !

Jean-Claude Zylberstein : Il s’agit plutôt là, en effet, d’une autobiographie, depuis ma plus tendre enfance, à l’âge de trois ans, et même un peu moins, jusqu’à aujourd’hui. Mais comme je suis plus connu comme éditeur que comme personnage – j’ai dirigé des collections, dont certaines sont devenues véritablement historiques au sein du panorama éditorial français, telles que « 10/18 », « Grands détectives », « Domaine étranger », « Pavillons » ou « Texto » – j’ai donc préféré centrer le titre de ce livre, de manière à la fois plus humble et efficace, sur ce que le public connaît de moi : l’éditeur en quête de pépites littéraires, mais aussi à la recherche d’auteurs tombés dans l’oubli, injustement négligés ou occultés. Bref : des écrivains, tout autant que des textes, à découvrir, sinon à redécouvrir !

D.S.S. : Vous aviez songé, du reste, à d’autres titres, tout aussi évocateurs, pour ce livre : un récit à l’écriture limpide et au style ciselé, fait de phrases courtes mais de mots très précis, choisis avec soin !

J.-C.Z. : Oui, j’avais pensé à deux autres possibles titres, chacun étant révélateur, au gré des épisodes les plus marquants de ma vie, de mon état d’esprit. Le premier était inspiré par une phrase de Jean Paulhan, l’âme, en son temps, de la fameuse NRF de Gallimard et grâce auquel je suis entré dans l’édition en rassemblant ses œuvres complètes : « Je ne suis pas intéressant tous les jours ». Le deuxième de ces titres était un mot que m’avait un jour dit François Mauriac en me reconduisant sur le seuil de sa porte : « On a pu rêver mieux, mais enfin… ».

D.S.S. : Jean Paulhan s’avère l’une des personnes les plus présentes, par l’influence déterminante qu’il a eue sur vous, au sein de votre livre !

J.-C.Z : C’est vrai ! Il a été comme une révélation, une illumination, pour moi. C’est son engagement social et politique qui, avec sa magnifique « Lettre à un jeune partisan », dans laquelle il a mis des mots sur tout ce que je ressentais alors, m’a libéré, moralement, de tout esprit dogmatique, de tout préjugé. Je me suis senti comme « élu », au sens quasi biblique, par lui ! Telle est la raison pour laquelle il a toujours conservé à mes yeux, encore aujourd’hui, ma reconnaissance la plus totale : un mélange de gratitude, d’estime, de respect et d’admiration tout à la fois !

LA LECTURE EST UNE FÊTE

D.S.S. : Jean Paulhan n’est cependant pas le seul intellectuel à être aussi présent dans votre livre. Il y a là aussi, et peut-être surtout, deux des plus grands éditeurs dans la France de la seconde moitié du XXe siècle : Christian Bourgois et Bernard de Fallois, que vous remerciez nommément à la fin de votre livre !

J.-C.Z. : C’est exact ! Leur rencontre a été, pour moi, fondamentale, sinon fondatrice. Ainsi leur devais-je bien, en ces sortes de « Mémoires » que constituent ces pages, une mention particulière. Ils sont ceux, en effet, qui ont le plus compté par rapport à ce que je suis devenu dans ma vie professionnelle, aussi bien comme avocat (j’ai notamment défendu les intérêts de Salman Rushdie, Françoise Sagan, Ingrid Betancourt, Daft Punk, ou le droit d’auteur en général) que comme éditeur. C’est Bernard de Fallois qui, le premier, m’a incité, encouragé à reprendre le chemin de l’édition, que j’avais abandonné momentanément. Je peux même dire, très honnêtement, que, sans lui, sans ses conseils toujours avisés, je n’aurais jamais fait cette féconde rencontre avec Christian Bourgois, qui fut, à mon sens, le plus grand éditeur français du XXe siècle. Aujourd’hui, je suis surtout lié aux Editions des Belles Lettres, où je dirige trois collections, dont « le goût des idées ».

D.S.S. : « Collection dirigée par Jean-Claude Zylberstein » : une formule déjà mythique, voire une marque légendaire et, comme telle, une valeur sûre pour le lecteur, qui a été imprimée sur la couverture de plus de 20 millions d’ouvrages à ce jour. C’est énorme ! Mais, pour être plus précis, quel était donc le sens profond de cette démarche, certes éditoriale, mais, avant tout, intellectuelle ?

J.-C.Z. : Ce qui m’intéressait tout d’abord, et qui a été ma ligne de conduite tout au long de ce travail éditorial, c’était d’exhumer des auteurs, principalement de grands écrivains étrangers, que personne ne se souciait de traduire en français et, par conséquent, d’éditer à Paris. Beaucoup d’entre eux sont devenus, depuis lors, des classiques, comme, parmi de nombreux autres, Jim Harrison, Dashiell Hammett, Robert van Gulik, Somerset Maugham, Evelyn Waugh, Primo Levi, John Fante et même Winston Churchill, ce célèbre Premier Ministre anglais dont nul ne connaissait, cependant, la remarquable œuvre littéraire puisqu’il s’est même vu décerner, en 1953, le prix Nobel de littérature !  

D.S.S. : A la fin de votre livre, significativement intitulé donc « Souvenirs d’un chasseur de trésors littéraires », vous dressez également, dans une sorte de postface ayant pour très joli titre « La lecture est une fête » (allusion au fameux « Paris est une fête » d’Hemingway), une liste des « cinquante écrivains étrangers », assortis de leurs œuvres les plus emblématiques, que vous préférez. Une bibliothèque idéale, en somme !

J.-C.Z. : Outre les écrivains que j’ai déjà cités, il y a là aussi, par exemple, Italo Calvino, G.K. Chesterton, Chester Himes, Kazuo Ishiguro, Arthur Koestler, Curzio Malaparte, Peter Matthiessen, Vladimir Nabokov, Philip Roth, Isaac Bashevis Singer, Alexandre Soljenitsyne, Virginia Woolf, Stefan Zweig. Mais il y en a beaucoup d’autres ! Je renvoie, pour cela, le lecteur à mon livre, s’il le souhaite. Ce qui me touche le plus, chez ces divers auteurs, c’est leur sens de la vérité : cette « âpre vérité » dont parlait le révolutionnaire Danton et que le génial Stendhal a mis en exergue à ce chef-d’œuvre qu’est « Le Rouge et le Noir ».

D.S.S. : Mais le fin connaisseur que vous êtes aussi de la musique de jazz vous a poussé à y établir également la liste des « cinquante jazzmen » que vous préférez là encore !

J.-C.Z. : J’ai contracté très tôt un goût immodéré pour les listes, que beaucoup partagent. Ainsi, par souci de solidarité envers ceux qui, parmi mes lecteurs, voudront bien comparer les leurs aux miennes, me suis-je donc permis d’établir ces listes dans deux de mes domaines de prédilection : la littérature étrangère d’abord, le jazz ensuite.

SOUVENIRS PERSONNELS : UN ENFANT JUIF, PENDANT LA GUERRE, DANS UNE FAMILLE FRANCAISE

D.S.S. : Ce goût pour la littérature et le jazz, vous n’hésitez pas à dire, dans ces « Souvenirs d’un chasseur de trésors littéraires », que vous le devez principalement aux Lauverjon, cette famille française qui, durant la Seconde guerre mondiale, a caché chez elle, à ses risques et périls, l’enfant juif que vous étiez, né, en novembre 1938, d’un père et d’une mère ashkénaze dans l’antisémite Pologne de cet obscur temps-là et qui, pour cette raison, avaient dû immigrer, dans les années vingt, en France, où ils s’étaient établis à Paris !

J.-C.Z. : Je raconte ces cruciales années de ma vie dès, chronologiquement, le premier chapitre, que j’ai intitulé « L’enfant caché », de cette autobiographie. C’est là aussi, pour moi, une manière de rendre un très sincère hommage, à la fois tendre et ému, à cette extraordinaire famille que furent alors, pour moi, les Lauverjon, Albert et Rachel en tête, ainsi que leurs deux fils, Gilbert et Pierre. Ils sont de la trempe de ceux que l’on appellera plus tard, après la guerre, les « Justes ». J’ai longtemps œuvré pour qu’ils soient reconnus aujourd’hui, par l’Etat d’Israël, comme des « Justes parmi les Nations ». Mais, le dossier étant beaucoup trop compliqué à constituer, j’ai dû finalement me résoudre à y renoncer, l’âme en peine et le cœur brisé tant je leur dois !

D.S.S. : Pourriez-vous nous en dire un peu plus, concrètement, sur cette famille qui vous a tant marqué, hormis le fait qu’elle vous ait certes sauvé la vie ?

J.-C.Z. : C’était au début de l’année 1941, peu après les lois anti-juives de 1940. Je n’avais pas encore trois ans. Albert et Rachel Lauverjon, que j’ai toujours considérés comme mes grands-parents adoptifs, étaient alors propriétaires, dans la petite localité de Brunoy, située dans la région parisienne de l’Oise, d’un hôtel-restaurant, « Le Portalis », où mon père et ma mère avaient l’habitude de déjeuner le dimanche. C’est là que, pour fuir les Allemands et la déportation vers les camps de concentration, dont celui d’Auschwitz, j’ai été caché, jusqu’à la Libération, durant toute la période de la guerre : une petite enfance relativement heureuse malgré ces années noires ! C’est à Albert Lauverjon, artiste polyvalent qui avait un grenier rempli de quantité d’objets insolites, d’accessoires de théâtre, d’instruments de musique, d’albums illustrés, de vieux tableaux, de livres et de journaux, que je dois, en grande partie, l’éveil de ma curiosité, mon attirance pour l’univers du livre, le monde de la peinture et de la musique. Bref : des arts et des lettres ! J’étais tombé, sans le savoir, dans la marmite de la culture, dont je ne suis plus jamais sorti.

D.S.S. : Les deux fils Lauverjon, Gilbert et Pierre, qui étaient plus âgés que vous, furent aussi, à vous lire, comme deux grands frères !

J.-C.Z. : Oui, je les suivais souvent dans leurs escapades nocturnes, lorsqu’ils allaient courir les filles ou retrouver, à la dérobée, leur fiancée. C’est à eux, ainsi, que je dois probablement mes premières envies de liberté, sinon mon esprit critique, comme mes premières leçons de galanterie. Car j’ai toujours beaucoup aimé les femmes, qui me le rendaient bien et avec lesquelles, ayant eu un certain succès auprès d’elles, j’adorais, les respectant cependant infiniment, danser. J’aurais pu être un excellent danseur mondain !

UNE STELE POUR MARIE-CHRISTINE

D.S.S. : Une seule et unique femme, malheureusement trop tôt disparue, a toutefois marqué grandement, jusqu’à l’obsession, votre vie : votre épouse, Marie-Christine, cette « petite fée qui avait transformé une citrouille en carrosse », comme vous l’écrivez joliment, à la mémoire de laquelle vous dédiez, sans jamais y dissimuler votre émotion à ce sujet, ce très beau livre. Son dernier mais sublime chapitre en particulier, que vous avez intitulé tout simplement « Pour Marie-Christine », se révèle être, de votre part, une bouleversante mais magnifique déclaration d’amour !   

J.-C.Z. : J’ai édifié là, en ces ultimes pages, comme une stèle à ma chère et douce Marie-Christine : une femme qui, par-delà son élégante discrétion, sa réserve naturelle et son raffinement inné, était d’une grande beauté, vaste culture et profonde intelligence tout à la fois. Je l’ai, en effet, beaucoup aimée, et continue encore aujourd’hui, malgré cette immense solitude qui m’entoure désormais et cet énorme silence qui me pèse tout autant, à l’aimer passionnément, peut-être plus que jamais ! A chacun de mes pas, chaque jour et à chaque heure, elle m’accompagne, toujours présente, infailliblement. Elle ne me quitte pas malgré, paradoxalement, sa douloureuse absence. Elle me manque terriblement, nos dialogues et nos promenades surtout ! C’est elle, Marie-Christine, ma petite fée, qui a finalement donné un sens à ma vie. Sans elle, sans ce généreux et patient amour qu’elle me prodiguait quotidiennement, je ne serais pas l’homme que je suis aujourd’hui : elle m’a rendu meilleur, et m’a fait grandir. Je lui serai toujours pour cela, jusqu’à ma mort, jusqu’à mon dernier souffle, d’une reconnaissance infinie. C’est pour elle, en définitive, que j’ai écrit ce livre !

*Publié chez Allary Editions (Paris), 461 pages, 22,90 euros.

            DANIEL SALVATORE SCHIFFER**

**Philosophe, auteur notamment de « Philosophie du dandysme – Une esthétique de l’âme et du corps » (Presses Universitaires de France), « Oscar Wilde » et « Lord Byron » (publiés tous deux chez Gallimard-Folio Biographies), « Le Dandysme – La création de soi » (François Bourin Editeur), « Du Beau au Sublime dans l’Art – Esquisse d’une Métaesthétique » (Ed. L’Âge d’Homme) et « Traité de la mort sublime – L’art de mourir de Socrate à David Bowie » (Alma Editeur). A paraître : « L’ange incarné – Léonard de Vinci ou la vie comme œuvre d’art ».

 

 

 

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