En cette "journée de la laïcité"

EN CETTE « JOURNEE DE LA LAÏCITE »

 

110 ans ! Oui, il y a aujourd'hui, 9 décembre 2015, cent dix ans, jour pour jour, que la loi sur la laïcité était votée, le 9 décembre 1905 très exactement, en France.

 

Une date particulièrement significative, donc, pour toute démocratie correctement entendue, puisqu'elle établissait là, de fait, la séparation, au sein de la société civile, entre le pouvoir politique (l’État) et le pouvoir religieux (l’Église).

 

Car, afin de dissiper une bonne fois pour toute le malentendu (la confusion régnant généralement dans les mentalités), la laïcité c'est bien cela : non pas la négation, encore moins l'interdiction, de la foi, c'est-à-dire d'une quelconque croyance religieuse, laquelle appartient à l'inaliénable sphère privée de l'individu, mais bien la simple, quoique primordiale, distinction, dans la sphère publique cette fois, entre ces mêmes croyances religieuses, certes subjectives mais néanmoins éminemment respectables, et le fait politique, censé appartenir, ainsi que l'indique le sens même du mot « démocratie », à tous, tel un bien public. La nuance conceptuelle, pour subtile qu'elle soit, est, on le voit aisément, de taille !

C'est très précisément cela, du reste, que veut dire, étymologiquement, le terme de « république », dérivé du latin - ou, mieux, de la culture gréco-romaine, depuis un philosophe tel que Platon jusqu'à un juriste tel que Cicéron - « 
res publica » : littéralement, la « chose publique ».

 

Mieux : c'est encore en ce sens-là qu'il faut comprendre ce que Montesquieu, l'un des esprits les plus doctes et raffinés du Siècle des Lumières, entendait déjà développer, comme par anticipation par rapport à cette loi de 1905 sur la laïcité, en son célèbre « Esprit des Lois ». Le grand Voltaire, en son non moins fameux « Traité sur la Tolérance », livre à la thèse indépassable sur ce point-là, ne dira pas fondamentalement, mutatis mutandis, autre chose !

 

La laïcité, c'est donc, avant tout, la liberté de conscience, sur le plan théorique, et la liberté de culte, sur le plan pratique. Mieux : la laïcité, c'est donc en premier lieu - le paradoxe n'est qu'apparent - la pluralité des religions, le respect des différences, dans cette mesure même où elles se voient donc infailliblement protégées, justement, par le cadre de la loi.

 

Bref : la laïcité, c'est, en définitive, l'acceptation de l'Autre (qu'il soit croyant, athée ou agnostique), au noble et magnifique sens dans lequel un philosophe tel qu'Emmanuel Levinas l'entendait. Ainsi la laïcité se révèle-t-elle être aussi, finalement, la garante morale, plus encore que politique, de la liberté individuelle, la quintessence même du libre examen !

 

D'où, en ce 9 décembre 2015, ce malheureux constat : on ne pourra que regretter, très amèrement, que la France d'aujourd'hui, glorieuse mère de toutes les républiques modernes depuis sa Révolution de 1789 et insigne patrie des droits de l'homme, n'accorde pas plus d'importance, en la commémorant à sa juste valeur, avec le profond souvenir qui sied à pareille circonstance, à cette belle « journée de la laïcité ».

 

Pis : cet élémentaire manquement, de la part de nos dirigeants politiques, à ce qui constitue, essentiellement, l'esprit même de la République, s'avère d'autant plus affligeant qu'il advient, en ces douloureux temps de retour à l'obscurantisme religieux en ce qu'il a de plus rétrograde et barbare tout à la fois, après les récents et tragiques attentats de Paris. Le silence est assourdissant, et l'oubli coupable : une insulte, à la mémoire de la nation, par omission !

 

Et là, pour le coup, en ces jours où ce sont les élections régionales qui font invariablement la « une » des médias, inondant tout aussi systématiquement les discours politiques et autres pathétiques courses aux votes, ceux-là mêmes qui se disent aujourd'hui les garants de la République - qu'ils s'appellent François Hollande, Manuel Valls ou Nicolas Sarkozy (surtout lui, l'auto-proclamé « Républicain ») - ne valent guère mieux que celle - Marine Le Pen - réputée incarner idéologiquement, de triste mémoire, la France de Vichy.

 

Lamentable ! Car la laïcité, c'est aussi, surtout par rapport aux jeunes générations, présentes et à venir, une certaine idée, sinon de la civilisation, du moins de la démocratie, voire de l'humanisme. C'est dire si l'enjeu, en ces temps où les fous d'Allah font la guerre à la liberté, est important : vital !

 

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

 

 

*Philosophe, auteur de « Requiem pour l'Europe » (Éditions L’âge d'Homme) et « Le Testament du Kosovo - Journal de guerre » (Éditions du Rocher).

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