David Bowie: Blackstar Requiem

Ce 10 janvier 2018 marque le deuxième anniversaire de la disparition, deux jours seulement après la sortie de son ultime chef-d’œuvre, « Blackstar », de David Bowie. Il venait d’avoir, le 8 janvier de la même année, 69 ans. Hommage, donc, à travers ces premières lignes de mon nouveau « Traité de la mort sublime – L’art de mourir de Socrate à David Bowie » (Alma Editeur).

 

DAVID BOWIE: BLACKSTAR REQUIEM

 

 

Ce 10 janvier 2018 marque le deuxième anniversaire de la disparition, deux jours seulement après la sortie de son ultime chef-d’œuvre, « Blackstar », de David Bowie. Il venait d’avoir, le 8 janvier de la même année, 69 ans. Hommage, donc, à travers ces premières lignes de mon nouveau « Traité de la mort sublime – L’art de mourir de Socrate à David Bowie » (Alma Editeur).

 

CHRONIQUE D’UNE MORT ANNONCEE

 

La scène se passe à New York, en janvier 2015. C'est l'hiver. Il fait froid. Un vent glacial, venu du Nord, se faufile, coupant comme une lame, à travers les buildings de Manhattan. Il gèle à pierre fendre. La météo prévoit une tempête de neige. La ville, après les excès des fêtes de fin d'année, a retrouvé son rythme normal : l'atmosphère y est certes moins frénétique, mais la vie toujours aussi trépidante. David Bowie, icône des temps modernes, l'une des plus grandes stars de la « pop music », sinon de la culture pop tout entière, y a appelé Tony Visconti, un vieil ami, mais, surtout, son producteur de toujours. Il a une importante nouvelle, a-t-il dit au téléphone, à lui annoncer, et leur entrevue, insiste-t-il auprès de son confident, doit rester secrète. Visconti, qui ne sait pas encore s'il doit s'en réjouir ou s'en inquiéter, arrive, de Londres, immédiatement. Il s'assied, impatient de connaître la suite des événements, face à Bowie, qui, sans se perdre en d'inutiles circonvolutions verbales, sans même s'encombrer de belles mais stériles paroles, va alors droit au but. Il ôte son chapeau et lui montre son crâne devenu chauve. Même ses sourcils - Visconti s'en aperçoit à présent - ont disparu, comme brûlés. Ce sont là, précise Bowie, quelque peu fatigué mais la voix claire, les malencontreux et douloureux effets de la chimiothérapie. Il a, lui avoue-t-il enfin, certes affaibli mais non pour autant résigné, un cancer du foie, incurable et qui, probablement, ne lui laisse plus que quelques mois, un an tout au plus, à vivre !

 

Visconti, malgré une rumeur persistante, depuis quelques semaines, quant à la maladie de Bowie, n'en croit pas ses yeux, ni ses oreilles. Se peut-il, pense-t-il en silence, la gorge nouée et le visage blême, que cette légende vivante, mémorable créateur de Ziggy Stardust, incarnation artistique de l'éternelle jeunesse, soit déjà ainsi, à le voir rongé par cet inexorable mal, aux portes de la mort ? C'est le mythe même d'où il naquit - celui de l'immortalité, tel le Faust de Goethe ou le Dorian Gray d'Oscar Wilde - qui se voit là, du coup, infirmé, songe-t-il encore, de la manière la plus cruelle qui soit.

 

Visconti, soudain pris de vertige, s'effondre sur son siège, les bras ballants et le souffle coupé, comme pétrifié, abasourdi à l'annonce de la terrible nouvelle. Il est des verdicts de médecins qui ressemblent, étrangement, à des sentences de mort, et des cliniques à des cimetières ! Baudelaire, pour décrire ce type de sentiments, a, dans « Harmonie du soir », poème inséré en ses « Fleurs du mal », des mots aussi ciselés que bouleversants :

 

« Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir !

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;

Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.[1] »

 

Bowie, bien que se sachant condamné par la science, ne s'en laisse toutefois pas compter, admirable de courage et de persévérance, de lucidité tout autant que de générosité : la mort, si elle le gagne chaque jour un peu plus, ne l'a pas encore définitivement vaincu. La rémission, fût-elle provisoire, s'avère toujours, espère-t-il, possible. C'est donc à une ultime tâche, comme s'il se livrait là à une dernière mais peut-être salutaire bataille, que Bowie s'adonnera, spécifie-t-il à Visconti, dans les prochaines semaines : ce sera, pareil à un cadeau d'adieu pour ses millions de « fans », la composition, dont certains titres étaient déjà esquissés, de « Blackstar », véritable chant funèbre, testament spirituel en même temps que tombeau musical, qui sortira, un an tout juste après cette rencontre avec son ami producteur, le 8 janvier 2016, date de son soixante-neuvième anniversaire ; mais, surtout, deux jours, seulement, avant son décès, advenu, à New York toujours, le 10 janvier 2016.

 

« Blackstar » ou le traité du vain combat, pour paraphraser l'intitulé de l'un des meilleurs romans de Marguerite Yourcenar ! Quelques heures après que Bowie se soit éteint, ses proches - son épouse Iman, son fils Duncan et sa fille Alexandria - tinrent à délivrer au public, à la fois attristé et consterné par cette mort inopinée, ce message : « David Bowie est mort (...) après un courageux combat de dix-huit mois contre le cancer ».

 

PHILOSOPHER, C’EST APPRENDRE A MOURIR

 

Il y avait donc dix-huit mois déjà, depuis que ses médecins lui avaient diagnostiqué son cancer, que Bowie luttait avec bravoure et opiniâtreté contre la maladie, souffrant parfois en secret, mais paré d'une indéfectible dignité, le martyre. Il y eut certes, en mai 2015, une rémission. On le crut même, à l'époque, guéri. Peine perdue ! Simple illusion ! Six mois après, en novembre 2015, vint la fatidique rechute : le cancer de Bowie entrait, impitoyable, dans sa phase terminale. L'issue était fatale. Il ne lui restait plus que deux mois à vivre, ou à survivre : le temps de terminer, stoïque et résolu malgré l'adversité, comme indifférent même au sort qui s'acharnait ainsi sur lui, son « Blackstar ».  

 

Tony Visconti, son ami intime, impressionné par tant de force morale face à une si inéluctable fin, une si douloureuse conclusion de la vie en ce qu'elle a de plus précieux, rédigera, quant à lui, ce tweet, qui en dit long, mieux que tout autre commentaire, sur l'état d'esprit de ce Bowie alors pourtant entré, déjà, dans les affres de l'agonie : « Il était si brave et si courageux, et son énergie toujours si débordante en dépit de la maladie. Il n'a manifesté aucun signe de peur. Il ne pensait qu'à faire son album : un cadeau d'adieu ». Bowie : une mort, par sa discrète grandeur, d'où jamais rien ne filtra avant ce définitif au-revoir, exemplaire ! Elle s'apparente même là, par-delà sa tragédie, à celle des premiers philosophes grecs, pour qui, ainsi que le professa Socrate au seuil de son propre trépas, alors qu'il s'apprêtait à boire sa vénéneuse ciguë, la philosophie, cet art de la sagesse, consiste, avant tout, à apprendre à mourir. C'est là, d'ailleurs, ce qu'écrit son principal disciple, Platon, en son « Phédon », l'un de ses plus beaux dialogues, et, à sa suite, un humaniste tel que Montaigne dans ses admirables « Essais » :

 

« Ceux qui philosophent droitement s'exercent à mourir, et il n'y a pas homme au monde qui ait moins qu'eux peur d'être mort.[2] »  

 

So, « Rest in Peace », my dear David !

 

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

 

*Philosophe, auteur de « Traité de la mort sublime – L’art de mourir de Socrate à David Bowie » (Alma Editeur, Paris).

 

https://www.youtube.com/watch?v=y-JqH1M4Ya8

 

[1]Charles Baudelaire, Harmonie du soir, dans « Les Fleurs du mal », in Œuvres complètes, vol. I, Gallimard, « Bibliothèque de La Pléiade », 1975, p. 47.

[2]Platon, Phédon, GF Flammarion, Paris, 1991, p. 218 (trad. Monique Dixsaut).

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