Qui aurait dit que la conjugaison de deux drames aussi épouvantables que les massacres à « Charlie Hebdo » et à l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes, auxquels il convient d'inclure l'odieux assassinat de trois policiers, aurait conduit à la renaissance, paradoxalement, de ce que la France possède de mieux dans sa séculaire et glorieuse Histoire : l'admirable Siècle des Lumières, au sein duquel émergent, au premier rang, ces imprescriptibles valeurs morales que sont la liberté (fût-elle de pensée, de parole, d'expression ou de culte), la tolérance et la fraternité.
Car, depuis maintenant une semaine très exactement, c'est bien cette France-là, celle de Voltaire et de Rousseau, de Montesquieu et de Diderot, de l'humanisme et de la démocratie, qui se donne à voir fièrement et debout, par-delà son deuil national et son incommensurable chagrin, aux six coins de son hexagone.
Cette exemplaire réveil de la France - résurrection dont le monde entier est aujourd'hui le témoin ébloui -, son Premier Ministre vient d'en offrir une indéniable preuve, assortie d'une rare noblesse d'âme et d'autant plus précieuse justesse de ton, lors du discours qu'il a tenu, ce mardi 13 janvier 2015, à l'Assemblée Nationale : un hémicycle qui, par ailleurs, n'a pas cessé de l'ovationner, à juste titre, après avoir entonné non moins opportunément, comme un seul homme, La Marseillaise.
Oui : ce mémorable discours de Manuel Valls fera date, à n'en pas douter, et restera très certainement, dans les annales de la Cinquième République, comme l'un des plus beaux, des plus émouvants et des plus forts à la fois, jamais prononcés du haut de cette prestigieuse tribune.
L'HUMANISME CONTRE LA BARBARIE
Car il n'est pas, en effet, de civilisation qui vaille, de démocratie qui compte ni de liberté qui tienne, sans humanisme, cet antidote de l'esprit, plus nécessaire que jamais en nos tristes temps de nouvel obscurantisme religieux, à toute (in)humaine barbarie. Ce futdonc également là, à l'audacieux et splendide Siècle des Lumières, le précepte que préconisèrent, sans jamais faillir en leur idéal révolutionnaire, les chers Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Diderot et autres Encyclopédistes.
A ces inaliénables principes universels, du moins en théorie et idéalement, s'ajoute bien sûr, ainsi que l'a encore martelé avec conviction Manuel Valls, la tout aussi indispensable laïcité, pivot conceptuel, matrice philosophique et garantie politique tout à la fois, de l'obligatoire séparation des pouvoirs, si l'on veut échapper au totalitarisme idéologique, ainsi que l'a écrit Montesquieu en son indépassable Esprit des Lois.
Ainsi que l'on se souvienne donc pour toujours, telle la plus impérieuse des leçons d'éthique, de ces formidables paroles prononcés, en la circonstance, par le Premier Ministre : la France, désormais en guerre contre tout terrorisme, et plus particulièrement contre cette barbarie à visage islamiste, doit être un pays - mieux, une nation - où les juifs n'ont pas à avoir peur face aux nauséabonds relents d'antisémitisme et où les musulmans n'ont pas à avoir honte de leur ancestrale et très respectable culture.
Magnifique ! Oui, la France, dont on a pu parfois douter de la réelle grandeur ces dernières années, retrouve en effet là, intact et même plus vivant que jamais, l'esprit des Lumières. Ce n'est certes pas là, après l'immense sacrifice de ces artisans de la liberté que sont les défuntes plumes de « Charlie Hebdo », véritables martyrs (paradoxalement, là encore, pour ces incurables athées) des temps modernes, la moindre des consolations.
VOLTAIRE : « JE SUIS CHARLIE »
Quant au président de la République, François Hollande, si souvent brocardé, décrié, si ce n'est méprisé, il s'est montré lui aussi, dans la difficile gestion de ces graves événements, exemplaire de justesse, d'humanité et de grandeur. Un sans fautes !
Une seule ombre néanmoins, mais de taille, au tableau : l'absence très remarquée, lors de l'historique marche de ce 11 janvier 2015, en hommage aux victimes de ces abominables attentats et où étaient présents près de cinquante chefs d’État, du président américain, Barack Obama : la regrettable et consternante preuve, pour la énième mais définitive fois, que son prix Nobel de la paix fut amplement immérité, sinon usurpé.
Qu'à cela ne tienne : que l'an de grâce 2015 soit donc, dans le sillage des philosophes des Lumières précisément, une éclairante année-lumière (mais probablement n'est-ce là, hélas, qu'une utopie) : le monde en a désespérément besoin !
Oui, Voltaire lui-même aurait pu ainsi le clamer haut et fort lui aussi, s'il avait vécu aujourd'hui : « Je suis Charlie ».
L'AUTRE, SELON EMMANUEL LEVINAS
Enfin, qu'il me soit permis de rappeler, avant de clore cette réflexion, les mots d'Emmanuel Levinas, l'un de mes maîtres en philosophie, dans son essai intitulé, très emblématiquement, Humanisme de l'autre homme : « La crise de l'humanisme a notre époque a, sans doute, sa source dans l'expérience de l'inefficacité humaine qu'accusent l'abondance même de nos moyens d'agir et l'étendue de nos ambitions ». A méditer, de toute urgence, cette pensée de Levinas, si l'on veut éviter le retour de la bête immonde, de la peste brune et, à présent, non moins ignoble et peut-être plus périlleux encore (car la dictature politico-idéologique se double, dans cet effroyable cas, de la tyrannie religieuse), du fascisme vert !
DANIEL SALVATORE SCHIFFER*
*Philosophe, auteur de La philosophie d'Emmanuel Levinas - Métaphysique, esthétique, éthique (Presses Universitaires de France)Oscar Wilde - Splendeur et misère d'un dandy (Éditions de La Martinière) et Lord Byron (Gallimard - Folio Biographies, à paraître).