Hommage à Léo Ferré, malgré le temps

Avec le temps, va, tout s'en va... même, apparemment pour notre trop amnésique France d'aujourd'hui, le souvenir des plus grands poètes !

Avec le temps, va, tout s'en va... même, apparemment pour notre trop amnésique France d'aujourd'hui, le souvenir des plus grands poètes ! Car c'est dans une bien injuste et ingrate indifférence, en effet, que fut commémoré avant-hier, 14 juillet 2013, le vingtième anniversaire, jour pour jour, de la mort de cet immense artiste que fut Léo Ferré, immortel auteur, au sein de cette belle tradition française qu'est celle des chansons à textes, d'Avec le temps, précisément,et autre Mémoire et la mer. Sauf que, face à cet oubli inexcusable, y compris de la part de notre actuelle Ministre de la Culture, la trop timorée Aurélie Filippetti, ce serait plutôt « la mémoire et l'amer » qu'il faudrait chanter en cette triste circonstance.

 

Il est vrai que cet incorrigible anarchiste et empêcheur de tourner en rond que fut Léo Ferré eut l'impudence de mourir, après avoir quitté bruyamment la partie de Voltaire pour s'en aller s'éteindre discrètement dans celle de Dante, au beau milieu des vignobles toscans, un 14 juillet : jour sacré, malgré ce « sang impur » (dixit la très patriotique mais trop belliqueuse Marseillaise) alors versé par les nombreuses têtes coupées sous l'infâme couperet de la guillotine, pour la République Française !

 

LE HOLLANDAIS VOLANT DE L'ELYSEE

 

C'était aussi avant-hier, du reste, le jour de gloire, malgré un discours aussi faux que creux face aux caméras des télévisions nationales, pour celui que j'avais déjà qualifié l'année dernière, à cette époque-ci, de « Hollandais volant de l’Élysée » outre que de pilote, au vu de son inconsistance présidentielle, de « vaisseau fantôme » (Richard Wagner me pardonnera cet emprunt aux deux titres, allemand et français, de l'une de ses œuvres les plus célèbres). http://blogs.mediapart.fr/blog/daniel-salvatore-schiffer/200812/le-silence-du-president-de-la-republique-le-hollandais-fa

 

Mais il n'empêche : Léo Ferré, dont des chansons telles que C'est extra !  ou Jolie Môme, pour ne citer que les plus emblématiques de son répertoire, sont désormais inscrites au patrimoine de la culture française, méritait incontestablement mieux, avant-hier, que ces fleurs fanées.

 

Tiens, j'ai osé prononcer là le mot « culture » : un terme que le même François Hollande ne connaît manifestement pas tant, préférant à l'évidence s'empêtrer dans ses risibles comptes d'apothicaire et autres calculettes financières, il est inexistant dans sa bouche. Son prétendu mentor, François Mitterrand, qui fut le plus grand bâtisseur de monuments culturels de la Cinquième République, depuis la pyramide du Louvre jusqu'à la grande arche de la Défense, en passant par l'Opéra-Bastille et autres colonnes de Buren, doit se retourner dans sa tombe, probablement aiguillonné en cela par celui, Jack Lang, qui fut alors son infatigable et très efficace Ministre de la Culture.

 

Et, pourtant, n'est-ce pas Aurélie Filippetti elle-même qui vient de soutenir il y a quelques jours à peine, et très opportunément là, que la culture était le meilleur rempart contre l'inexorable montée du Front National ? C'est dire si, en ne réagissant pas même à cette judicieuse déclaration de sa Ministre de la Culture, le Hollandais fantôme de l’Élysée est sourd.

 

LE DEUIL DE LA CULTURE

 

Aux poubelles de la République, donc, ce résidu mitterrandien, du moins à l'entendre nonobstant son très suspect silence sur la question, qu'est la culture, comme d'ailleurs l'écologie (on appréciera le paradoxe) elle-même, puisque Delphine Batho, dont le bateau (sans vouloir faire ici d'indus jeux de mots) surfait pourtant plutôt bien sur la vague écologique, vient elle aussi de se voir éjectée, sans ménagement ni état d'âme, du vaisseau fantôme.

 

Ainsi, pour nous consoler face à pareil et malheureux deuil de la culture, nous reste-t-il effectivement, malgré cette ingratitude crasse que lui témoigne ces jours-ci la République, le grand Léo Ferré, qui, alors animé comme plus personne aujourd'hui de son très révolutionnaire « amour, anarchie », sut si superbement bien mettre en musique également, du moins à nos yeux d'éternels nostalgiques de la haute et belle littérature, ces merveilleux poètes maudits, dandys à leurs heures tragiquement perdues, que furent Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Apollinaire, Aragon ou Villon.

 

Charles Baudelaire, "La servante au grand coeur" ("Les Fleurs du Mal"), chanté par Léo Ferré: http://www.youtube.com/watch?v=Q0oigwJngtc

 

Oui, décidément, avec le temps, va, tout s'en va ! Pis : avec le temps, tout s'évanouit, et la France, par la même et dramatique occasion, fout, elle aussi, le camp !

 

LES CHANTS DE LA FUREUR

 

Mais heureusement nous reste-t-il aussi, pour ne pas voir ce vaste et mémorable pan de notre culture la plus louable disparaître complètement dans les oubliettes de l'histoire, une maison d'édition aussi prestigieuse, et surtout très précieuse par son incomparable fonds littéraire, que Gallimard, qui vient de publier, à l'occasion de ce vingtième anniversaire de la disparition de Léo Ferré, l'intégrale de ses textes : Les chants de la fureurs'intitule cette anthologie inédite, où figure également, outre des feuillets tenus longtemps secrets, son roman, Benoit Misère, paru en 1971 déjà, mais injustement demeuré méconnu du grand public.

 

A lire aussi, à ce propos, l'excellente biographie, écrite par Ludovic Perrin et magnifiquement intitulée On couche toujours avec des morts : la remontée fleuve de l'enfant Ferré, que ces mêmes Éditions Gallimard ont publié, dans la collection « hors-série littérature », en mai dernier.

 

Léo Ferré, puisque l'on en était à parler de ces « chants de la fureur », l'avait d'ailleurs déjà dit et redit en son légendaire temps : « les plus beaux chants sont des chants de revendication ». A quoi nous lui répondrons à notre tour, comme en un immortel et sublime écho, par son propre et inaliénable cri de liberté : « ni Dieu ni Maître » !


Vidéos de "Ne chantez pas la Mort", texte de Jean-Roger Caussimon, chanté par Léo Ferré, puis "Requiem":

Léo Ferré - Ne chantez pas la mort (Caussimon) © videosleoferre

 

YouTube


DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

 

* Philosophe, auteur de Philosophie du dandysme – Une esthétique de l'âme et du corps (Presses Universitaires de France), Oscar Wilde (Gallimard – Folio Biographies), Du beau au sublime dans l'art – Esquisse d'une métaesthétique (L'Âge d'Homme), Manifeste dandy (François Bourin Éditeur).

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.