Noir Dandy: effigie pour Karl Lagerfeld

Karl Lagerfeld, icône moderne et star planétaire, âme de Chanel et de Fendi, vient de nous quitter, ce 19 février 2019, à l'âge de 85 ans. Hommage à celui qui, féru d'art, de littérature et de philosophie, ne fut pas seulement un prodigieux créateur de mode, mais, plus profondément, un impeccable dandy, sur les historiques traces d'un Brummell, d'un Byron, d'un Baudelaire ou d'un Oscar Wilde.

NOIR DANDY: EFFIGIE POUR KARL LAGERFELD

Je me souviens. C’était un froid mais lumineux matin de décembre 2011, quelques jours avant la Noël. Je venais de publier, un peu plus d’un mois auparavant, aux Editions François Bourin, ce que le langage éditorial appelle un « beau livre » : « Le Dandysme - La création de soi » en est le titre (https://www.amazon.fr/dandysme-cr%C3%A9ation-Daniel-Salvatore-Schiffer/dp/2849412678). Cet ouvrage, plutôt luxueux quoique d’un prix abordable, trôna pendant plusieurs semaines, en cette fin d’année-là, dans l’attrayant vitrine de quelques-unes des meilleures librairies de France, dont la magnifique Galignani, située au n° 224 de la rue de Rivoli, en plein cœur de Paris, juste en face du jardin des Tuileries et du musée du Louvre, à quelques pas, en allant vers la place de la Concorde, de l’historique maison Chanel de la rue Cambon.

MA RENCONTRE AVEC KARL LAGERFELD

C’est là, dans l’enceinte de cette somptueuse librairie, que, ce matin-là donc, je rencontrai pour la première fois, à ma grande surprise, Karl Lagerfeld. Et pour cause, me chuchota alors à l’oreille un des vendeurs : c’est là, à l’un des étages de cet illustre bâtiment, tout en pierres de taille, que le prestigieux couturier, directeur artistique et surtout âme de la française Chanel tout autant que de l’italienne Fendi, avait élu, sinon son domicile, du moins un de ses bureaux. Mieux : Lagerfeld venait justement d’y acheter, me confia encore ce vendeur, mon propre livre : ce « Dandysme – La création de soi » précisément, où il occupait par ailleurs, debout au sein d’une splendide photo imprimée sur une pleine page en papier glacé, une place de choix.

LA CREATION DE SOI : FAIRE DE SA VIE UNE ŒUVRE D’ART, ET DE SA PERSONNE UNE ŒUVRE D’ART VIVANTE

Ce qui toutefois me frappa le plus lorsque je le vis, tout de noir vêtu dans son costume cintré, s’approcher aussi humblement, la démarche légère, quasi flottante, de ma modeste personne afin de me demander très gentiment, discrètement, une dédicace, ce fut, par-delà cette attitude hiératique, son port altier mais son extrême sobriété, la mystérieuse élégance, toute en mesure et finesse, de son allure : un vrai, très rare et très sophistiqué, presque graphique, dandy, sous ses lunettes noires et son catogan blanc, pour qui, suivant en cela l’un des aphorismes-clés, en ses « Formules et maximes à l’usage des jeunes gens », du flamboyant Oscar Wilde, le dandysme consiste à faire de sa vie une œuvre d’art et de sa personne une œuvre d’art vivante. Karl Lagerfeld, paré de son indéfectible panache et toujours extrêmement soigné, c’était, effectivement, cela, et en majesté !

A cette silhouette étonnamment svelte, fruit d’une stricte hygiène de vie comme d’une irréprochable diététique, pour un homme de cet âge-là, se mêlaient ainsi, par la plus subtile des synthèses, un classicisme vestimentaire, pourvu d’une impeccable chemise blanche relevée d’un haut col rigide, et une modernité digne d’une rock star mâtinée, avec ses gants de cuir noir et une grosse chaîne entourant sa cravate-jabot de soie moirée, d’un look vaguement punk !

C’est là, cet iconique personnage à l’apprêt harmonieux mais à la silhouette ascétique, à l’instar jadis d’un Lord Byron, ce qu’entendait dire, très exactement, Charles Baudelaire, autre grand dandy devant l’Eternel, dans cette superbe « critique d’art » qu’est « Le peintre de la vie moderne » (1863), lorsqu’il y écrivait, pour caractériser le dandy, en qui il percevait, par les règles qu’il s’impose et la discipline à laquelle il s’astreint, un « prêtre selon (son) cœur », cette sentence : « le dandysme confine au spiritualisme et au stoïcisme (…), comme une espèce de religion ».

LE DANDYSME : UN MODE D’ÊTRE PLUS QU’ÊTRE A LA MODE

Une nuance, capitale pour bien comprendre l'essence du dandysme, et celui de Karl Lagerfeld plus singulièrement encore, s'impose donc ici. Car s'il s'avère légitime, et même en tout point fondé, de le définir comme un « mode d'être », bien plus, inversant ici l'équation sémantique, qu' « être à la mode », c'est qu'il relève avant tout, trop peu le savent, d'une véritable philosophie, sinon d’une réelle métaphysique.

Jules Barbey d’Aurevilly, dans le très précieux opuscule, intitulé Du dandysme et de George Brummell (1845), qu’il consacra naguère à cet « arbitre des élégances » et « prince des dandys », spécifie à cet éminent sujet : « Les esprits qui ne voient les choses que par leur plus petit côté ont imaginé que le Dandysme était surtout l'art de la mise, une heureuse et audacieuse dictature en fait de toilette et d'élégance extérieure. Très certainement c'est cela aussi ; mais c'est bien davantage. Le Dandysme est toute une manière d'être, et l'on n'est pas que par le côté matériellement visible. C'est une manière d'être, entièrement composé de nuances (…) Pour ce jeu, il faut avoir à son service toutes les souplesses qui font la grâce, comme les nuances du prisme forment l’opale, en se réunissant. » C’est là, précisément, ce qu’avait ce Beau Brummell des XXe et XXI siècles que fut le grand Karl Lagerfeld !

DE LA DISTINCTION

Baudelaire, dans son « Peintre de la vie moderne » à nouveau, confirme, tout en y faisant du dandy un être dont l'esprit naturellement aristocratique (« hyperboréen », dirait le « Zarathoustra » de Nietzsche) le rapproche d'une certaine élite intellectuelle, laquelle, étant de culture bien plus que de naissance, n'a certes rien à voir avec le rang social : « Le dandysme n'est même pas, comme beaucoup de personnes peu réfléchies paraissent le croire, un goût immodéré de la toilette et de l'élégance matérielle. Ces choses ne sont pour le parfait dandy qu'un symbole aristocratique de son esprit. Aussi, à ses yeux, épris avant tout de distinction, la perfection de la toilette consiste-t-elle dans la simplicité absolue, qui est, en effet, la meilleure manière de se distinguer. » Une manière de corroborer là ce que, faisant lui aussi allusion ici à Lord Brummell, pour qui, toujours sobrement vêtu de bleu, l'élégance d'une mise consistât à ce qu'elle ne se remarque point, prôna Balzac dans son Traité de la vie élégante (1830) lorsqu'il y proclama que « l'effet le plus essentiel de l'élégance est de cacher les moyens » !

Enfin, c'est là, encore, ce qu'atteste Wilde, parlant là de son jeune et séduisant héros, dans son emblématique Portrait de Dorian Gray (1890) : «  La mode, qui confère à ce qui est en réalité une fantaisie une valeur provisoirement universelle, et le dandysme qui, à sa façon, tente d’affirmer la modernité absolue de la beauté, le fascinaient. (…) Il désirait pourtant, au plus profond de son cœur, être plus qu'un simple arbiter elegantiarum (...) Il cherchait à inventer un nouveau système de vie qui reposât sur une philosophie raisonnée et des principes bien organisés, et qui trouvât dans la spiritualisation des sens son plus haut accomplissement. » Paradoxale sublimité du dandysme noir : c’était bien cela, avant tout, l’incomparable, souverain paradigme esthético-philosophique de Karl Lagerfeld !

UN HOMME DE CULTURE

Mais, féru d’histoire de l’art, de littérature et de théâtre, de musique et de photographie, cet être lucide sur lui-même, par-delà la caricaturale effigie qu’il donnait parfois à voir de sa propre personne, était aussi un être prodigieusement cultivé, dont l’érudition était étayée par l’imposante et vaste bibliothèque – composée de plus de 300.000 ouvrages ! – autour de laquelle s’organisait l’architecture même de son très chic appartement parisien.

UNE ESTHETIQUE DE LA DISPARITION

C’est donc le plus riche intellectuellement, le plus complexe humainement et le plus stylé artistiquement, des dandys noirs qui s’en est allé, en une parfaite esthétique de la disparition par-delà même le chagrin du deuil désormais, ce 19 février 2019, à l’âge relativement avancé de 85 ans.

Nul doute, toutefois, que si l’homme, mortel à l’instar de tout être vivant, s’en est ainsi allé rejoindre définitivement ce ciel étoilé qui plaisait tant à son compatriote Emmanuel Kant, l’artiste, fabuleux sculpteur de lui-même, demeurera, quant à lui, éternel, à l’image de sa propre, planétaire et même universelle effigie !  

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

*Philosophe, auteur notamment de « Philosophie du dandysme – Une esthétique de l’âme et du corps » et « Le dandysme, dernier éclat d’héroïsme » (Presses Universitaires de France), « Le Dandysme – La création de soi » et « Manifeste Dandy » (François Bourin Editeur), « Oscar Wilde » et « Lord Byron » (Gallimard - Folio Biographies), « Traité de la mort sublime – L’art de mourir de Socrate à David Bowie » (Alma Editeur). A paraître : « Divin Vinci – Léonard de Vinci, l’Ange incarné » (Editions Erick Bonnier).

 

 

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