Hommage à Armand De Decker: la distinction faite homme

Aujourd'hui, 20 juin 2019, ont lieu les funérailles d'Etat de mon ami Armand De Decker, l'un des grands hommes politiques de notre temps en Belgique, mais de stature internationale aussi. Ce fut surtout, plus simplement, un grand homme: un humaniste, animé par un bel esprit de tolérance, doté d'une vaste culture et d'une rare élégance. Je lui rends ici un hommage public.

 

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Aujourd’hui, 20 juin 2019, à l’heure où j’écris ces lignes, à 11h00 ce matin, ont lieu les justes et méritoires funérailles d’Etat d’Armand De Decker, décédé le 12 juin dernier, à l’âge de 70 ans. Homme politique belge d’une exceptionnelle qualité, il fut en effet, parmi bien d’autres distinctions honorifiques, tant nationales qu’internationales, Président du Sénat, Ministre de la Coopération au Développement, Président du Conseil de la Région Bruxelles-Capitale, Bourgmestre (Maire) d’Uccle, Membre de l’Assemblée du Conseil de l’Europe, Président de l’Assemblée de l’Union de l’Europe Occidentale, Officier de l’Ordre National de la Légion d’Honneur (France), Lauréat du Prix Benelux-Europe des Sciences, de la Culture et de l’Humanité (Pays-Bas).

Ce n’est toutefois pas ici le lieu, ni le moment, de m’appesantir, en ces tristes et douloureuses circonstances, sur l’immense stature politique de ce grand homme, incomparable serviteur de l’Etat de Droit. Aussi est-ce sur le merveilleux souvenir qu’il a instillé en mon esprit, sur un plan plus spécifiquement humain, que je souhaiterais donc, en ce court mais sincère hommage public, revenir.

UN « HONNÊTE HOMME »

Car mon ami Armand De Decker incarna toujours à mes yeux cette belle et mémorable figure de ce que les humanistes d’autrefois, d’Erasme à Zola, en passant par Descartes et Voltaire, appelaient l’ « honnête homme » : un homme d’une riche et vaste culture, doté d’un inestimable esprit de tolérance, toujours respectueux d’autrui, et dont l’élégance naturelle, tant sur le plan moral que physique, n’avait d’égale que sa noblesse d’âme.

J’aimais, profondément, cet être qui, lorsque je le rencontrais, m’accueillait toujours d’un sourire bienveillant, d’une voix claire mais chaleureuse, et d’un regard pétillant – chose trop rare aujourd’hui – de bonté plus encore que d’intelligence. Armand, gentleman parmi les gentlemen,  toujours animé d’un rare bon goût dans son impeccable allure de dandy, c’était le charme incarné, l’amabilité personnifiée, la douceur tempérée, l’intelligence vive mais posée, la discrète et pourtant réelle générosité de cœur. Bref : la distinction, tans spirituelle que comportementale, faite homme !

Oui, Armand De Decker fut un grand homme : trop grand, peut-être, pour être véritablement compris, à sa juste et haute valeur, par la petitesse, sinon la bassesse, des nauséabondes intrigues, sans fondement et souvent dictées par le seul mais sordide calcul politique, qui, ces derniers temps, l’auront injustement cloué, à l’instar de beaucoup d’autres grands et beaux esprits par le passé, au pilori de la calomnie et donc, dans son odieux sillage, de l’infamie. Une honte ! C’est apparemment là, trop souvent hélas, la médiocre mais cruelle rançon, non pas tant de la gloire, mais bien plutôt, malheureusement, de l’idéalisme. Le temps – je n’ai point de doutes à ce sujet – lavera cet affront, et saura ainsi lui rendre grâce et justice !

IDEALISME, NOBLESSE D’ÂME ET DIGNITE

Et, de fait, Armand De Decker, fut également – j’en suis le témoin aussi fier que privilégié – un pur et bel idéaliste, au sens le plus noble du terme, tant en matière de diplomatie que dans le domaine de la pensée. En cela, il ne s’éloignait guère de son grand et cher frère, Jacques De Decker, actuel Secrétaire Perpétuel de l’Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique : l’un des êtres, lui aussi, que je porte, avec une affection toute particulière, dans mon cœur, mais aussi chevillé – j’en connais les plus authentiques motifs – à ma raison en ce qu’elle a de plus lucide !

Et puis, en cet hommage d’un humble philosophe pleurant aujourd’hui ce grand homme que fut en effet Armand De Decker, comment ne pas avoir également une pensée émue, certes tissée en ce douloureux moment dans les larmes du chagrin plus que de la gratitude, à sa tendre et belle épouse, Jacqueline Rousseaux, femme, à l’instar de son défunt mari, d’une indéfectible dignité, aussi courageuse dans sa peine intérieure que dévouée dans ses devoirs professionnels, et dont je m’honore d’être, à son égard aussi, le fidèle et loyal ami.

IN MEMORIAM

Oui, cher Armand De Decker, je pleure aujourd’hui ta disparition comme la perte d’un être précieux, admirable jusqu’en ton dernier souffle. Je soupçonne, quelque part, la politique – ou, plus exactement, une conception aussi misérable qu’erronée de la politique – de t’avoir, finalement, tué ! Ainsi, toi aussi paré de cette dignité qui te distinguait tant, es-tu parti en silence, certes plus tôt que prévu, mais ton éloquente mémoire brille néanmoins, au firmament de mon âme endeuillée, à jamais. Repose donc en paix, désormais, pour cette éternité que tu mérites assurément.

A toi, avec toute mon estime intellectuelle et humaine : face à ton insigne dépouille, je m’incline aujourd’hui, nanti du respect qui t’est dû, comme devant toute mort !

Adieu...

                                                   DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

*Philosophe, auteur, notamment, de « Umberto Eco – Le labyrinthe du monde » (Editions Ramsay), « La Philosophie d’Emmanuel Levinas – Métaphysique, esthétique, éthique » (Presses Universitaires de France), « Critique de la déraison pure – La faillite intellectuelle des ‘nouveaux philosophes’ et de leurs épigones » (François Bourin Editeur),  « Lord Byron » (Gallimard – Folio Biographies), « Traité de la mort sublime – L’art de mourir de Socrate à David Bowie (Alma Editeur), « Divin Vinci – Léonard de Vinci, l’Ange incarné (Editions Erick Bonnier).

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