Je suis un Juif de Gaza

15 mai 2018: l'Etat d'Israël, qui commémorait le 70ème anniversaire de sa création, en même temps que les Etats-Unis transféraient leur ambassade à Jérusalem, se livrait à un abominable massacre : 60 Palestiniens tués, et 2000 blessés ! Ainsi, exprimant ici toute ma compassion envers le peuple palestinien, qui a droit lui aussi à son Etat, l'intellectuel juif que je suis se sent un Juif de Gaza.

JE SUIS UN JUIF DE GAZA

Nul, plus que moi, n’est attaché à l’Etat d’ Israël : sa création, en 1948, fut une compréhensible réponse à l’innommable martyre - la Shoah - que 6 millions de Juifs, dont quelques-uns de mes propres pères, eurent à endurer, sous l’abjecte férule du nazisme et du fascisme conjoints, durant la Seconde guerre mondiale. A cette importante nuance près, cependant : J’ai toujours amèrement regretté que les inconditionnels du sionisme se soient crus obligés, pour cela, de chasser manu militari de leurs tout aussi ancestrales terres plus de 700.000 Palestiniens, lesquels se voient ainsi privés, depuis ce qu’ils appellent à juste titre la « Nakba » (la « catastrophe »), de pays tout autant que de patrie. Avec, comme inacceptable conséquence sur le plan humain, 5 millions de réfugiés, au sein de leurs descendants, à travers le monde et, principalement, dans quelques-uns des principaux pays du Proche et Moyen-Orient (Jordanie, Liban, Syrie, Irak…).

MON FRERE PALESTINIEN

Tel est précisément ce motif aussi profond qu’universel, par-delà même mes intérêts particuliers ou mes sympathies personnelles, pour lequel, contrairement à bon nombre de mes pairs juifs d’aujourd’hui, je ne me suis jamais senti autorisé à fêter égoïstement, sans le moindre sentiment de compassion envers ces pauvres Palestiniens, la naissance, en d’aussi cruelles et injustes conditions, de ce même Etat d’Israël. Ainsi, conscient qu’un Juif ou un Israélien ne vaut ni plus ni moins, tant sur le plan éthique que politique, et a fortiori anthropologique, qu’un Palestinien ou un Arabe, ne puis-je que m’insurger contre cet indigne papier d’un intellectuel tel que Bernard-Henri Lévy lorsque, dans l’hebdomadaire « Le Point » de ce 27 avril 2018, il ne craint pas d’écrire, à l’occasion des soixante-dix ans de la création de cet Etat d’Israël, qu’il y a « 70 raisons de célébrer et aimer Israël » (http://www.lepoint.fr/editos-du-point/bernard-henri-levy/bhl-70-raisons-de-celebrer-et-aimer-israel-27-04-2018-2214047_69.php). Je laisserai bien sûr choir ici un voile charitable sur ce circonstanciel mais abject jeu de mots. Car, plus gravement encore, pareil type de nationalisme, où se mêlent mauvaise foi et esprit partisan, l’aurait-il donc rendu à ce point aveugle, sourd et muet par rapport aux indicibles souffrances du peuple palestinien ? Ce peuple qui, après avoir été aussi violemment expulsé de ses terres hier, se voit aujourd’hui massacré par ce que ce même BHL ose encore nommer, pour qualifier la soldatesque israélienne, d’ « armée la plus morale du monde » !

LES JEUNES DE GAZA FACE A L’ARMEE D’ISRAËL : UN REMAKE CONTEMPORAIN MAIS INVERSE DE DAVID ET GOLIATH

On croit certes rêver. Mais non : il y a pire encore, si tant est que cela soit possible. Car, pas plus tard que ce 15 mai 2018, jour où Israël commémorait ce 70ème anniversaire de sa création, et où l’inénarrable Donald Trump avait donc décidé de transférer l’ambassade des Etats-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem, 60 jeunes palestiniens de la Bande de Gaza, cette immense prison à ciel ouvert, étaient tués, sans pitié, pour avoir manifesté, de dérisoires frondes à la main, face aux puissants chars de Tsahal. Un remake contemporain mais surtout inversé, ce tragique épisode du conflit israélo-palestinien, de l’antique lutte, comme le donne à voir l’une des histoires bibliques les plus célèbres, entre le jeune David, futur roi des Juifs alors muni de sa seule mais légendaire fronde, au géant Goliath, chef philistin, armé au contraire jusqu’aux dents, réputé invincible ! Davantage : à ces 60 jeunes gens tués, en une seule journée, aussi sommairement, il faut encore ajouter, pour compléter cet abominable drame, plus de 2000 blessés, femmes, enfants et vieillards confondus. Quant à prétexter ici la sécurité d'Israël contre les terroristes du Hamas, rien, absolument rien, ne peut justifier, pour autant, une telle hécatombe !

L’ISRAËL DE NETANYAHOU : UN DESHONNEUR POUR LES JUIFS PROGRESSISTES ET DEMOCRATIQUES A TRAVERS LE MONDE

Ainsi, face à pareil carnage, devant semblable barbarie, où il n’est pas jusqu’au Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU qui ne perçoive lui aussi, et légitimement, de possibles « crimes de guerre », le discours du Premier Ministre israélien, Benyamin Netanyahou, lors de l’inauguration de cette ambassade américaine, apparaît-il comme particulièrement honteux, sinon choquant pour toute conscience humaine qui se respecte : « jour de gloire » a-t-il en effet eu l’impudence de clamer haut et fort, sans même avoir eu un mot de compassion envers ces Palestiniens, pour définir, un large sourire aux lèvres, le torse bombé, le geste vindicatif et la voix triomphante, cette funeste date du 15 mai 2018. Ignoble, en vérité, tout comme les iniques prières des deux pasteurs évangélistes, comme transportés eux aussi par cet événement jugé « historique », venus tout droit d’une Amérique fanatiquement endoctrinée plus que réellement chrétienne. Disgusting ! Répugnant !

Bref, quel odieux mépris, ce type de cynisme, pour les malheurs d’autrui ! Quel irrespect, quelle foncière insensibilité, ce genre d’indifférence, pour cet Autre dont l’un de mes maîtres en philosophie, Emmanuel Levinas, l’un des plus grands exégètes du Talmud, fit l’essentiel fondement, en même temps que l’indépassable horizon, de sa métaphysique en forme d’éthique !

LA BANDE DE GAZA : UN CAMP DE CONCENTRATION QUI NE DIT PAS SON NOM

Car, oui, cet Israël de Netanyahou, où les hommes et les femmes épris d’humanisme et véritablement démocratiques ne peuvent se reconnaître, est le déshonneur, aujourd’hui, de ces millions de Juifs, à travers le monde, qui, tout comme moi, voient en les Palestiniens les mêmes fils d’Abraham, leurs frères. Pis : ayant désormais fait de Gaza un camp de concentration qui ne dit pas son nom, cette droite israélienne, ainsi arquée sur ses vieux et seuls intérêts idéologiques, ne semble décidément n’avoir rien retenu de ses horribles stigmates du passé, ni donc, hélas pour sa propre conscience historique, de ce mal, unique dans les annales de l’(in)humanité, dont ses ancêtres furent jadis ses innombrables victimes. Sans compter le fait que ce genre d’attitude ne vient que renforcer, tel le plus pervers des effets boomerang, l’un des sentiments les plus condamnables, mais aussi les plus répandus, qui soient : l’antisémitisme, l’une des plaies les plus purulentes, à l’instar de tout racisme, de notre pseudo-modernité !

L’ENSEIGNEMENT MORAL DE MON ANCÊTRE, SINAÏ SCHIFFER

Ainsi, cette impérieuse leçon, cette intime conviction que, en ce qui me concerne, j’ai chevillée au cœur comme à la raison, c’est un de mes illustres aïeux, Sinaï Schiffer, grand rabbin (né à Nameszto, en Hongrie, en 1852 et mort à Karlsruhe, en Allemagne, en 1923) et, surtout, l’un des principaux théoriciens, à l’époque moderne, du droit juif (https://de.wikipedia.org/wiki/Sinai_Schiffer), qui me l’a, par l’enseignement légué à ma famille maternelle, transmise.

Oui : c’est bien cela la grande et véritable judéité, dont se revendiqua un Bernard Lazare au temps de l’affaire Dreyfus ou un Julien Benda en son admirable « trahison des clercs » : un esprit d’ouverture, universaliste et cosmopolite, uni au sens du pardon et au devoir de charité, sans préjugés d’aucune sorte ni sectarisme de mauvais aloi, avec, en guise d’indéfectible clé de voûte à semblable éthique, la tolérance, valeur d’entre les valeurs et, comme telle, autrefois si chère à nos éminents philosophes des Lumières !

POUR DEUX ETATS – ISRAËL ET LA PALESTINE – VIVANT EN PAIX

Aussi, s’il est exact que j’ai toujours plaidé en faveur de l’Etat d’Israël, jusqu’à aller à le soutenir concrètement, à mes risques et périls, lors de la première guerre du Golfe, alors que Saddam Hussein lançait ses « scuds » sur la ville de Tel-Aviv, où je me suis rendu physiquement, en février 1991, après avoir rencontré Benyamin Netanyahou, alors Ministre des Affaires Etrangères dans le gouvernement d’Yitzhak Shamir, à l’hôtel King David de Jérusalem, il est tout aussi vrai que, guidé par le sens de l’équité, je ne milite pas moins, aujourd’hui plus que jamais, pour la création d’un Etat palestinien : une Palestine vivant aux côtés d’Israël, comme l’énonce l’adage diplomatique, dans une paix juste et durable.

En attendant cet avenir que je continue malgré tout à souhaiter proche, je suis, contre l’indigne silence de trop de mes pairs intellectuels (dont Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut), un Juif de Gaza !

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

*Philosophe, auteur, notamment, de « La Philosophie d’Emmanuel Levinas – Métaphysique, esthétique, éthique » (Presses Universitaires de France), « Oscar Wilde » et « Lord Byron » (Gallimard - Folio Biographies), « Critique de la déraison pure – La faillite intellectuelle des ‘nouveaux philosophes’ et de leurs épigones » (François Bourin Editeur) et « Traité de la mort sublime – L’art de mourir, de Socrate à David Bowie » (Alma Editeur).

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