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Billet de blog 23 déc. 2013

La Bosnie rêvée, plus que réelle, de Bernard-Henri Lévy

Le 25 novembre dernier, il y a donc un mois presque jour pour jour, Bernard-Henri Lévy se voyait décerner le titre de citoyen d’honneur de Sarajevo, en guise de remerciement, selon les autorités politiques et administratives de cette ville, pour ses « témoignages des souffrances du peuple bosnien pendant la guerre intercommunautaire de 1992-1995 ».

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Le 25 novembre dernier, il y a donc un mois presque jour pour jour, Bernard-Henri Lévy se voyait décerner le titre de citoyen d’honneur de Sarajevo, en guise de remerciement, selon les autorités politiques et administratives de cette ville, pour ses « témoignages des souffrances du peuple bosnien pendant la guerre intercommunautaire de 1992-1995 ». Soit : tant mieux pour Lévy, qui se trouve ainsi gratifier, fût-ce de manière exagérée, de cette prestigieuse récompense. Le discours (http://laregledujeu.org/bhl/2013/11/28/vite-tres-vite-sarajevo-dans-leurope/) qu’il prononça, lors de cette très protocolaire cérémonie, était d’ailleurs assez beau, empli des plus nobles idéaux de l’humanisme quoique truffé d’inexactitudes et même si son ego hypertrophié ne put certes l’empêcher d’en profiter, une fois de plus, pour mettre sa propre personne en évidence, tout en écornant, par la même occasion, celle de François Mitterrand, dont il ne craignit pas de déclarer là, au mépris de toute réalité, qu’il avait en fait « voté contre la Bosnie-Herzégovine et contre Sarajevo asphyxiée par un siège de plus de mille jours. »

REVISIONNISME HISTORIQUE

Il est vrai que BHL, philosophe aussi médiatisé que discrédité en France, n’en est plus, n’en déplaise aux autorités de la ville de Sarajevo, à une imposture près. Car il faut avoir une bien frauduleuse vision de l’histoire, doublée d’un encore plus retors sens de la vérité, pour oser affirmer, comme il le fit lors de ce discours, que la Bosnie-Herzégovine est « l’héritière », depuis les « années 1940 », des « partisans », et Sarajevo, la « mémoire », aujourd’hui, des « antifascistes ». C’est en effet là pur, bien que paradoxalement du plus mauvais aloi, révisionnisme historique !

Devrais-je donc rappeler à cet amnésique Lévy que ces partisans qu’il encense à juste titre furent le glorieux lot, au contraire de ce que son manichéisme caractérisé soutient ici de manière éhontée, de la Serbie, laquelle fut la plus héroïque et résolue, au sein de ce magnifique ensemble multiethnique et pluriconfessionnel que constitueront ensuite les républiques de l’ex-Yougoslavie, dans son combat, aux côtés de la France et des Alliés, contre les nazis, qui avaient alors envahi aussi bien la Croatie, dont les tristement célèbres oustachis d’Ante Pavelic s’avérèrent les disciples les plus zélés des Allemands, que la Bosnie-Herzégovine, où sévissaient, en plein cœur de Sarajevo, la division SS « handzar », que dirigeait alors, d’une main de fer, le grand Mufti de Jérusalem ? C’était, en cet obscur temps-là, l’impitoyable et très cruelle alliance, au point qu’elle effraya parfois jusqu’aux nazis eux-mêmes, entre le fascisme noir et le fascisme vert, contre les résistants serbes et monténégrins.

C’est, du reste, pour ce même motif, pour rendre justice à la résistance serbe, que le chef des partisans, le maréchal Tito (lequel était par ailleurs d’origine croate), fit de Belgrade, et non de Zagreb ou de Sarajevo, la capitale de la Yougoslavie.

Davantage : c’est en mémoire de ces Résistants, précisément, que l’un des plus grands clubs de foot et de basket de la Serbie contemporaine s’appelle, encore aujourd’hui, « Partizan Belgrade » !

MYSTIFICATION

Mais il y a pis encore, si cela est possible, dans le révisionnisme historique, concernant ce passé bien peu reluisant de la Bosnie, de Bernard-Henri Lévy. Il a trait, cette fois, à ce portrait dithyrambique que ce mystificateur hors pair n’a jamais cessé de dresser, comme il le fit encore tout récemment dans un de ses « bloc notes » (intitulé Le Discours de Sarajevo, paru le 24 octobre dernier) de l’hebdomadaire « Le Point » (http://www.lepoint.fr/editos-du-point/bernard-henri-levy/le-discours-de-sarajevo-24-10-2013-1747295_69.php), d’Alija Izetbegovic, premier Président de la Bosnie indépendante, mais, surtout, fondamentaliste musulman dont la fameuse « Déclaration Islamique », parue à Istanbul dès 1970 avant que d’être republiée à Sarajevo en 1990, affirme textuellement, niant là les valeurs de nos sociétés laïques, qu’ « il n’y a pas de paix ni de coexistence entre la religion islamique et les institutions sociales et politiques non islamiques ». Et encore, ces mots terribles, dignes de l’intégrisme religieux le plus dangereux pour la sauvegarde de nos démocraties mêmes, sinon du sens de la fraternité entre les peuples : « Avant le droit de gouverner lui-même et son monde, l’islam exclut clairement le droit et la possibilité de la mise en œuvre d’une idéologie étrangère sur son territoire. Il n’y a donc pas de principe de gouvernement laïc, et l’Etat doit être l’expression et le soutien de concepts moraux de la religion ». Edifiante, cette étrange et contradictoire conception de la tolérance chez BHL !

C’est dire si ce que soutient Lévy, dans son Discours de Sarajevo, se révèle tout simplement faux lorsqu’il y écrit qu’Alija Izetbegovic fut « l’infatigable héraut » de l’ « islam modéré » et que, plus ahurissant encore, il « refusa » les « brigades internationales » et autres « fous de Dieu » que « certains de ses amis lui proposaient » pour venir en aide à son armée. Une preuve irréfutable en est le documentaire, remarquable d’objectivité journalistique et de déontologie professionnelle, que France 3 diffusa, le 12 novembre 2012, dans le cadre de ses reportages ayant pour très emblématique titre « Docs Interdits ». J’écrivis d’ailleurs à ce à propos, dans la foulée, une chronique, intitulée « Bosnie-Kosovo, quand Allah s’en allait en guerre », dont voici le lien électronique :  http://www.lepoint.fr/societe/bosnie-kosovo-quand-allah-s-en-allait-en-guerre-15-11-2012-1529277_23.php

ERREUR DE JUGEMENT

Conclusion ? J’ai bien peur que cette Bosnie dont Bernard-Henri Lévy s’évertue, depuis maintenant plus de vingt ans, à nous vanter les prétendus mérites historiques, après avoir en outre passé son temps à diaboliser aussi systématiquement qu’outrageusement les Serbes (dont les chefs politiques et militaires, lors de cette sanglante guerre en ex-Yougoslavie, ne furent certes pas eux non plus, la nuance étant ici de mise, des anges), ne soit rêvée plus que réelle, comme surgie des fantasmes d’une subjectivité toute narcissique : ce séduisant mais illusoire miroir cérébral déformant toute perspective et, comme tel, induisant les faits à se plier, comble du narcissisme, au gré de son propre et seul imaginaire personnel. Le résultat, extrêmement dommageable pour la raison, en est une énorme erreur de jugement.

Aux philosophes épris d’honnêteté intellectuelle (ce nécessaire mixte de ce que le grand sociologue allemand Max Weber nomma jadis, dans un essai intitulé Le Savant et le Politique, « l’éthique de conviction » et « l’éthique de responsabilité ») de rétablir donc, à ce douloureux et important sujet, la vérité historique !

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

*Philosophe, auteur de Requiem pour l’Europe – Zagreb, Belgrade, Sarajevo (Ed. L’Âge d’Homme, 1993) et de Critique de la déraison pure – La faillite intellectuelle des « nouveaux philosophes » et de leurs épigones (François Bourin Editeur, 2010).

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