Hommage à Lindsay Kemp, magique poète-danseur

Lindsay Kemp, artiste de génie, l'un des plus grands danseurs et mimes des XXe et XXIe siècles, élève de Marcel Marceau et premier chorégraphe de David Bowie au temps de "Ziggy Stardust", vient de s'éteindre, à l'âge de 80 ans, dans cette nuit du 24 au 25 août 2018. Hommage, non sans rappeler ses influences poético-littéraires, dont celle d'Oscar Wilde, dandy qui inspira également Bowie.

HOMMAGE A LINDSAY KEMP, MAGIQUE POETE-DANSEUR

Les médias n’en parlent guère beaucoup ou, en tout cas, trop peu de l’avis éclairé des vrais et grands artistes. C’est pourtant un géant, à la charnière des XXe et XXIe siècles, de la danse contemporaine qui vient de disparaître, dans la nuit de ce 24 au 25 août 2018, avec la mort, à l’âge de 80 ans, de Lindsay Kemp, né, en Grande-Bretagne, en 1938. Autre fait hautement significatif : c’est dans la ville italienne, située sur la côte toscane, de Livourne, là même où naquit un certain Amedeo Modigliani, l’un des maîtres de la peinture moderne et figurative, que Lindsay Kemp s’est éteint, en un silence aussi élégant que poétique, après y avoir vécu les dernières années de sa belle vie.

C’est dans les années 1960, les fameuses, libres et révolutionnaires, « sixties », celles qui virent éclore, de Londres à San Francisco, les « hippies », que Lindsay Kemp créa, pour la scène anglaise, son premier spectacle de danse. Il avait pour joli mais surtout très symbolique titre « Flowers » : cela ne s’inventait pas, à l’évidence, en cette époque aussi fleurie que colorée, où ces « baba cool » style « peace and love » tenaient des œillets en main, en pleine guerre du Vietnam, plutôt que des fusils à l’épaule, et de bruyantes mais innocentes guitares en guise de canons contestataires !

DAVID BOWIE ET SON MYTHIQUE « ZIGGY STARDUST »

Puis vinrent les années 70, avec, à l’apogée de la pop music - et du très warholien « pop art » en général - l’irruption d’un génie, vaguement décadent et à la silhouette androgyne, nommé David Bowie. Et là, en ce singulier mais glorieux sommet de rock glamour, c’est encore Lindsay Kemp en personne, mime hors pair, élevé à la grande école de Marcel Marceau (souvent orné lui aussi d’une fleur rouge sous son inséparable chapeau claque et son visage grimé en blanc), qui mit au point la chorégraphie de ce qui allait devenir, en 1972, le premier véritable concert-spectacle, auréolé par la suite de tubes planétaires, de Bowie : « Ziggy Stardust », légende et héros, tout à la fois, devenus, aujourd’hui, intergénérationnels !

Davantage : ce mythique, aussi sophistiqué qu’énigmatique, Ziggy Stardust qui, dès l’aube de sa carrière, fera l’ultérieure fortune de son immortel créateur, c’est toujours le même Lindsay Kemp qui l’instilla, d’heureuse mémoire, dans la tête du jeune mais subtil Bowie, lequel suivait alors, à Londres comme à New York, ses magnifiques cours de théâtre et, de manière plus spécifique, ses non moins merveilleuses leçons de pantomime.

LE DANDY OSCAR WILDE ET SON « PORTRAIT DE DORIAN GRAY »

De fait : c’est, peu de gens le savent, en lui faisant découvrir, livre en main, le célèbre Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, le dandy le plus flamboyant de son temps, mais dont l’homosexualité affichée le fit outrageusement condamner, par l’hypocrite puritanisme victorien, à deux ans de prison, que Lindsay Kemp inspira à David Bowie ce fabuleux personnage, fascinant à plus d’un titre, de Ziggy Stardust.    

Ainsi, à tout seigneur tout honneur, ne serait-il pas exagéré de se demander, au vu de semblables parcours biographiques, si David Bowie lui-même aurait existé, par-delà certes son intrinsèque talent musical, sans cette magie opérée à son endroit, dès les premières années de son évolution scénique, par le discret mais efficace, en plus d’être un excellent pédagogue, Lindsay Kemp précisément !  

C’est en tout cas là, cette seule interrogation, une donnée suffisante, à côté de bien d’autres et indéniables mérites, y compris sur un plan plus strictement humain, pour rendre ici au très raffiné Lindsay Kemp l’hommage, au lendemain de sa mort, qui lui est dû. Car il fut, effectivement, un immense artiste, un monument de grâce, de sensibilité et d’intelligence tout à la fois. Mieux : un extraordinaire poète-danseur, à l’esthétique aussi rare que somptueusement délicate !

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

*Philosophe, auteur, notamment, d’ « Oscar Wilde » (Gallimard-Folio Biographies), d’ « Oscar Wilde - Splendeur et misère d’un dandy » (Editions de La Martinière), « Petit éloge de David Bowie » (François Bourin Editeur) et « Traité de la mort sublime - L’art de mourir de Socrate à David Bowie » (Alma Editeur). A paraître: "Léonard de Vinci ou la vie comme oeuvre d'art".

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