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Le Club de Mediapart jeu. 29 sept. 2016 29/9/2016 Dernière édition

A la recherche de l'intellectuel perdu

Réponse à «Marianne», II. Longtemps j'ai cru qu'un intellectuel était un penseur, philosophe ou écrivain qu'il fût, dont l'action politique - ce que Sartre appelait « l'engagement » - puisait sa légitimité, sorte d'autorité morale suprême, dans l'importance incontestée, tant aux yeux de l'opinion publique que des sphères universitaires, de son œuvre théorique.

Réponse à «Marianne», II. Longtemps j'ai cru qu'un intellectuel était un penseur, philosophe ou écrivain qu'il fût, dont l'action politique - ce que Sartre appelait « l'engagement » - puisait sa légitimité, sorte d'autorité morale suprême, dans l'importance incontestée, tant aux yeux de l'opinion publique que des sphères universitaires, de son œuvre théorique. Quant à ses combats, il les menait, à ses risques et périls, au seul nom, plus encore qu'en défense de telle cause ou de telle personne, de principes universels : la vérité, la liberté, la justice, l'égalité, la tolérance, la fraternité, la démocratie, la raison. Bref : toutes ces valeurs sur lesquelles se fonde ce qui deviendra la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme. Ce fut déjà le cas, entre autres illustres et courageux exemples, de Voltaire au temps de l'affaire Calas, de Bernard Lazare et de Zola au temps de l'affaire Dreyfus, de Malraux et d'Hemingway au temps de la guerre d'Espagne, de Georges Canguilhem, de Desnos et d'Adorno au temps d'Auschwitz, de Soljenitsyne et d'Andrei Sakharov au temps du Goulag, de Bertrand Russell au temps de la guerre du Vietnam. C'est toujours le cas, aujourd'hui, de Salman Rushdie, Taslima Nasreen et autre Shirin Ebadi, pour ne citer là encore que les plus connus, en cet obscurantiste temps du fondamentalisme islamique.

C'est là, du reste, ce que Bernard-Henri Lévy, que l'hebdomadaire « Marianne » vient de consacrer numéro un au hit parade des intellectuels français, en dit lui-même, se basant sur la célèbre Trahison des clercs de Julien Benda, en un bref mais significatif texte ayant pour emblématique titre « La fin des intellectuels ? » : « Relire, de ce point de vue, Julien Benda. Relire le bel essai de définition que constitue sa « Trahison des clercs ». Pas d'intelligentsia, dit-il à peu près, sans pari sur l'universel. Pas d'intellectuel digne de ce nom qui ne croie dans un certain nombre de valeurs - le Vrai, le Juste, le Bien... - indépendantes des lieux, des temps, des circonstances. Et pas d'intellectuels, surtout, qui n'ait la prétention, folle ou fondée peu importe, de s'autoproclamer intercesseur privilégié entre ces valeurs et la cité. L'analyse n'est pas seulement belle. Elle est décisive. », y établit-il opportunément en cet article inséré en ses « Questions de principe trois - La suite dans les idées ».

Soit : la position de Bernard-Henri Lévy est, sur ce point, indiscutablement juste ; son argumentation s'avère même, objectivement, aussi forte qu'imparable. Salut, l'artiste-philosophe ! Mais s'il a ici raison - ce que, honnêtement, je crois -, alors c'est tout le sens de ce grotesque hit parade de « Marianne », celui-là même à la tête duquel se trouve Lévy précisément, qui, du coup, s'écroule, par le plus grand mais cruel des paradoxes, en un indescriptible fatras. Car j'ai beau le regarder de près, le sonder en profondeur et le retourner dans toutes les directions, je n'y vois pour ma part, hormis quelques notables et estimables exceptions (Elisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Badiou, Jacques Rancière), que l'exact contraire - des trublions médiatiques sans œuvre réelle ni véritable pensée - de ce qu'entendait Benda dans sa définition de l'intellectuel.

Entendons-nous : je ne dis pas, soucieux de la nuance conceptuelle, qu'un Bernard-Henri Lévy, un André Glucksmann, un Jacques Attali, un Alain Minc, un Jean d'Ormesson, un Alain Finkielkraut ou un Pascal Bruckner, puisque ces faiseurs de « best seller » (car ils ne sont fondamentalement rien d'autre aux yeux des vrais philosophes) figurent parmi les 22 élus de cet échantillon arbitrairement décrété représentatif de l'intelligentsia française, ne soient pas intelligents ni brillants. Et animé par cette vertu qu'est l'humilité, qui suis-je, de toute façon, pour même prétendre à une autre et nouvelle liste, non moins ridicule ou subjective, de noms ? Mais, enfin, la question, elle, se pose, néanmoins, très objectivement : que valent réellement leurs livres et que pèsent véritablement leurs réflexions, malgré leur indéniable notoriété auprès du grand public, face à ces pierres angulaires de la pensée française contemporaine que sont, pour me limiter aux vivants, un Edgar Morin, un René Girard, un Jean Daniel, un Jacques Bouveresse, un Alain Touraine, une Elisabeth Roudinesco, un Emmanuel Le Roy Ladurie, un Jacques Le Goff, une Michelle Perrot, un Jean-Luc Nancy, un Marcel Gauchet, un Jean-François Mattéi, un Paul Virilio, un Georges Didi-Huberman, un Yves Michaud, un Marc Fumaroli, une Sylviane Agacinski, un Michel Wieviorka, un François Jullien, une Monique Canto-Sperber, une Jacqueline de Romilly ou un Michel Serres ? Rien, ou si peu ! Car ces derniers, pourtant grands absents de ce sondage, à la fois pathétique et risible, de « Marianne », ont, eux, qu'on les apprécie ou qu'on ne les apprécie pas sur le plan théorique, une œuvre considérable, substantielle et sérieuse, et qui, pour certains d'entre eux, passera certainement, qu'on le veuille ou non, à la postérité.

C'est dire si ce très conformiste hebdomadaire - c'est là le reproche majeur que je lui adresse en ce fameux et fumeux hit parade - confond, en la circonstance, « célébrité » (et, encore, à l'intérieur des seules frontières de l'Hexagone) et « influence » (ce qui, à l'une ou l'autre exception près, n'est guère le cas).

Aussi ne suis-je pas loin de partager ce qu'Yves Charles Zarka, autre phare de l'intelligentsia française, écrit, concernant cette regrettable situation, en sa récente « Destitution des intellectuels » (PUF) : « Aujourd'hui l'intellectuel est devenu un histrion sans œuvre ni autorité, mais doté d'une place dans les réseaux de pouvoirs pour se maintenir dans la visibilité médiatique. Agis de telle sorte que tu continues à être visible ! Tel est son impératif catégorique, la loi qui commande ses faits et gestes », y observe-t-il judicieusement. Et d'ajouter, non moins lucidement : « C'est là l'aspect dramatique de l'affaire : quelques prédateurs médiatiques ont entraîné le monde intellectuel dans le discrédit, parce qu'ils ont discrédité la prise de parole, l'intervention dans l'espace public. La traduction directe de cela est que la parole intellectuelle est désormais réduite à un bavardage continu dans les émissions de radio ou sur les plateaux de télévision. (...). L'intellectuel de divertissement, telle est la figure dérisoire de l'intellectuel déchu. ».

Conclusion ? Savait-il, Bernard-Henri Lévy, combien le titre de son article que j'ai cité plus haut - « La fin des intellectuels ? » - se révélait, en réalité, tragiquement prophétique ? Mais combien surtout, paradoxalement, il en est, de cette mort annoncée, l'un des principaux responsables, n'en déplaise à « Marianne » et à son intellectuel perdu ? Tel est le véritable crime contre l'esprit ! Rien d'étonnant, en d'aussi funestes conditions, à ce que, de ce cadavre qu'est aujourd'hui l'intellectuel français, BHL en soit, par ses postures tout autant que ses impostures, le plus visible et bruyant fossoyeur.

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

* Philosophe, auteur des essais « Les Intellos ou la dérive d'une caste - de Dreyfus à Sarajevo » (Ed. L'Âge d'Homme), « Grandeur et misère des intellectuels - Histoire critique de l'intelligentsia du XXe siècle » (Editions du Rocher) et « Critique de la déraison pure - La faillite intellectuelle des ‘nouveaux philosophes' et de leurs épigones » (Bourin Editeur).

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Tous les commentaires

Le billet de DSS visait à dénoncer la stupidité d'un magazine comme Marianne qui présentait un "palmarès des intellectuels".

En cela , ce billet est tout à fait pertinent.

Quant à la liste qu'il se propose de substituer, non pas à titrede palmarès, mais de réflexion, elle ne souffre que d'un choix franco-français, même pas francophone.

Encore un qui croit que la France reste le nombril du monde ?

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L'auteur

Daniel Salvatore Schiffer

Philosophe, Ecrivain, Professeur de Philosophie de l'Art
Bruxelles - Belgique

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