La France et ses "gilets jaunes": ce sont eux, la République en marche !

Les "gilets jaunes" marqueront une étape majeure, sinon décisive, dans l'histoire moderne des révolutions démocratiques en Europe. Comment, face aux immenses injustices sociales et inégalités économiques, toujours plus flagrantes, ne pas y adhérer? C'est ce que fait cette tribune libre ! Mais en tentant d'en comprendre aussi le sens profond, sur le plan moral, politique et philosophique.

LA FRANCE ET SES « GILETS JAUNES » : CE SONT EUX, LA REPUBLIQUE EN MARCHE !

Le 17 novembre 2018, date de la première mobilisation des « gilets jaunes », marquera sans aucun doute l’histoire moderne et contemporaine de la France : près de 300.000 personnes (selon les chiffres officiels du Ministère de l’Intérieur), toutes tendances politiques confondues et par-delà tout clivage idéologique, on en effet bloqué tout le pays, revêtues de très symboliques « gilets jaunes », afin de manifester leur hostilité à l’encontre des diverses taxes – et  non seulement celle attenant à la fameuse « transition écologique », qui n’est somme toute que la goutte d’eau qui fait déborder le vase – décidées  par le Gouvernement.

En d’autres mots, et la question s’avère ici parfaitement légitime : faut-il nécessairement, pour réduire l’empreinte énergétique, appauvrir toute une population ? La réponse est « non », bien évidemment ! Au contraire : la solution préconisée ici, par le pouvoir exécutif en place, se révèle être pire que le problème posé au départ, et qu’il prétend ainsi malencontreusement résoudre. On frise même là le ridicule, sinon l’absurde, voire le mépris vis-à-vis du peuple : comment vouloir en effet guérir un mal (la pollution atmosphérique et autre réchauffement climatique, que nul ne nie) en créant un autre mal (la diminution, avec cette constante hausse des prix, du pouvoir d’achat), peut-être plus grave encore, que ce soit à court, moyen ou long terme ?

LE ROITELET EST NU

Ainsi, cette révolte populaire est-elle allée, pour s’exprimer, jusqu’à entonner une très patriotique Marseillaise, en guise de contestation, jusqu’aux portes de l’Elysée. L’image, de mémoire de philosophe ou d’historien, est, certes, forte : ces manifestants chantant ainsi leur mécontentement à deux pas du palais de l’Elysée, parfois le drapeau français à la main (telle l’emblématique « Liberté guidant le peuple » du peintre Eugène Delacroix), n’étaient pas sans rappeler les accents de ceux criant jadis leur colère, en 1789, devant les grilles du château de Versailles ! Macron, ce roitelet du Faubourg Saint-Honoré, serait-il donc, après moins de deux ans seulement d’un mandat tenant plus de l’arrogance monarchiste que de l’humilité démocratique, presque nu ? 

BHL ET LES INTELLECTUELS DE SALON

C’est là précisément, cet immense mais légitime ras-le-bol socio-économique, ce que ne semblent pas correctement entendre, non seulement le Président de la République, Emmanuel Macron, et son Premier Ministre, Edouard Philippe, mais, chose plus étonnante, bon nombre de ces commentateurs pérorant à longueur de journée ou de soirée sur les divers plateaux de télévision, parmi lesquels figure, non moins étrangement, le leader même de Mai 68, Daniel Cohn-Bendit, qui, nanti de sa légendaire faconde et, accessoirement, de ses notoires accointances avec les actuelles sphères du pouvoir, ne cesse de minimiser, lui qui vécut pourtant une révolte similaire en sa jeunesse, l’ampleur tout autant que la profondeur de ce mouvement populaire desdits « gilets jaunes ». Idem, et pire encore, pour l’inénarrable Bernard-Henri Lévy, figure type, jusqu’à la caricature de lui-même, de l’intellectuel de salon, aussi fat que dérisoire et qui, sur cet épineux mais important dossier, multiplie bévues et contre-sens, complètement dépassé, à l’instar de bon nombre de ses pairs people, par les événements !

DEUX SYMBOLES POPULAIRES FORTS : DU PRIX DU PAIN EN 1789 AU COÛT DE L’ESSENCE EN 2018

Car ce que la plupart de ces « opinion leaders » et autres politologues patentés ne comprennent manifestement (c’est le cas de le dire en pareille circonstance !) pas, c’est que cette fameuse taxe écologique sur l’essence n’est que l’impôt de trop : un symbole particulièrement négatif, étroitement lié, de surcroît, à cet autre symbole de notre technologique modernité qu’est la voiture, sans laquelle il n’est pratiquement plus possible aujourd’hui de se rendre au travail ou de faire ses courses, c’est-à-dire de vivre tout simplement, comme pouvait l’être par le passé, lorsque notre société était plus rurale ou paysanne, l’augmentation du prix du pain.

L’AUTOGESTION : UN COMBAT MORAL CONTRE L’INJUSTICE SOCIALE ET ECONOMIQUE

Aussi, ce contre quoi ces « gilets jaunes » protestent ainsi massivement, c’est, en premier lieu, l’aggravation de la précarité chez les classes sociales les plus défavorisées et, parallèlement, l’accroissement des inégalités, toujours plus flagrantes en France (comme dans toute l’Europe), entre les riches et les pauvres.

Bref : c’est là, avant tout et plus généralement, un combat, y compris sur le plan moral, contre l’injustice et, en l’occurrence, tant sociale qu’économique ! Avec, en filigrane, l’amorce, par son côté spontané, populaire, autodéterminé et protéiforme, d’un mouvement d’autogestion – un début de démocratie directe, critique et participative – conformément à l’idéal premier de la véritable social-démocratie, contre les abus successifs, souvent frauduleux, du pouvoir. Le mouvement des "gilets jaunes", c'est donc, en première analyse, une révolution pacifiste et citoyenne, au sens le plus noble du terme.

L’ADEQUATION ENTRE LA « REPUBLIQUE » ET LA « CHOSE PUBLIQUE » 

Mieux : s’il est exact que le mot même de « république » signifie en bon français, comme l’atteste son étymologie latine « res publica », la « chose publique », alors est-il encore plus vrai que cette révolte populaire, exprimée ainsi collectivement par ces « gilets jaunes », s’avère bien celle de la « république en marche » au sens premier du terme, et non celle, incarnée par les seules élites, du parti politique, comme l’indique erronément son appellation, qu’a fondé, afin de se voir ainsi élu à la tête de l’Etat, le Président de la République, Emmanuel Macron !

D’où cette conclusion, que ce dernier ferait bien de méditer avec tout le sérieux qui sied en pareille circonstance : ce que les « gilets jaunes » sont en train de faire aujourd’hui, en réalité, c’est mener logiquement à son terme, conformément au souhait de départ de Macron en personne, mais sans lui désormais tant il s’est montré incapable de le réaliser dans les faits, cette « République en Marche » qu’il avait naguère lui-même appelée de ses vœux. Avec, au bout du compte et grâce à cela, une union nationale enfin retrouvée !

MACRON, VICTIME DE L’ARROGANTE OUVERTURE DE SA PROPRE BOÎTE DE PANDORE

Pis : comme il arrive très souvent dans la plupart des processus révolutionnaires, qu’il aura donc personnellement enclenché sans pour autant prévoir ses inévitables conséquences, le trop jeune et inexpérimenté Macron risque-t-il ainsi de se faire finalement avaler, paradoxalement, sous les douloureux quoique salutaires clapets de cette énorme boîte de Pandore qu’il aura lui-même un peu trop hâtivement, et de manière aussi politiquement démagogique qu’imprudente socialement, ouverte ! 

Oui : ce roitelet, bizarrement autiste devant la colère pourtant aussi tangible que visible de la part de ces milliers de manifestants battant le pavé à travers toute la France depuis maintenant deux semaines, paraît bien nu aujourd’hui, ainsi subitement dépouillé, face à la cruelle réalité des faits quotidiens, de sa pharaonique superbe lors de son premier discours présidentiel sous le fastueux mais trop idéalisé, sinon facile, décorum de la Pyramide du Louvre.

CONTRE LA VIOLENCE, POUR LE DIALOGUE : AU NOM DE LA DEMOCRATIE DIRECTE, CRITIQUE ET PARTICIPATIVE

Reste que, tout ceci étant dit, la violence, qu’elle soit à l’encontre des biens matériels ou des personnes physiques, des politiques ou des journalistes, est injustifiable, stérile et indéfendable à la fois, et que, dans ces conditions, le dialogue – mais un dialogue franc et sincère, constructif, et non un dialogue de sourds ou de façade, fictif et de pure quoique insuffisante rhétorique – entre les différentes parties qui s’opposent s’avère plus que jamais nécessaire. Il en va, sans être alarmiste outre mesure, de l’avenir même de la démocratie, de l’Etat de Droit, sinon de l’Europe !

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

*Philosophe, auteur notamment de « La Philosophie d’Emmanuel Levinas – Métaphysique, esthétique, éthique » (Presses Universitaires de France), « Oscar Wilde » (Gallimard-Folio Biographies), « Lord Byron » (Gallimard-Folio Biographies) et « Traité de la mort sublime – L’art de mourir de Socrate à David Bowie » (Alma Editeur). A paraître : « Divin Vinci – Léonard de Vinci, l’ange incarné ».

 

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