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Billet de blog 30 janv. 2012

Le petit Nicolas et la mère Merkel ou la France et son complexe allemand

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               L’Allemagne, l’Allemagne, et encore l’Allemagne : c’est bizarre – vous avez dit bizarre – cette façon dont Nicolas Sarkozy, président de la France, ne cesse de prendre l’Allemagne, ainsi qu’il l’a encore fait lors de son intervention télévisée de ce dimanche 29 janvier 2012, comme modèle de société. Sarko, face aux journalistes qui l’interrogeaient prioritairement sur l’avenir de leur propre pays, n’avait que ce mot là à la bouche : l’Allemagne, véritable ritournelle obsessive, plus encore que la France, dont il est pourtant censé être le premier et plus glorieux des citoyens, comme si celle-ci devait absolument imiter, parce que l’Allemagne est aujourd’hui le pays le plus fort d’Europe sur le plan économique, celle-là.

         Les Français, qui auraient préféré que leur président s’intéresse plus directement à eux plutôt que d’en passer toujours pour cela par les concitoyens d’Angela Merkel, apprécieront ! Tout comme ils apprécieront, par ailleurs, que la responsable politique d’un pays étranger, la mère Merkel toujours, prétende s’immiscer de manière aussi inopportune, en déclarant publiquement qu’elle soutiendra son petit Nicolas lors de la campagne électorale, dans un débat national où elle n’a, théoriquement, rien à dire, ni même à redire !  

         D’où la question : pourquoi, de la part de certains responsables politiques français, cette étrange fascination qu’exerce sur eux, de manière périodiquement récurrente, la puissance allemande ? Et, me gardant bien de comparer certes ici l’incomparable, évitant de verser ainsi en un révisionnisme historique de mauvais aloi tout autant que de mauvais goût, je ne fais pas nécessairement allusion là à certains épisodes par trop douloureux, et surtout indiciblement honteux, du vingtième siècle européen…

Car, certes, l’Allemagne est-elle une grande nation ! Mais enfin : de là à se mettre systématiquement à sa botte (sans vouloir faire, là encore, de mauvais jeux de mots), comme le fait trop souvent la France historiquement, il y a là un pas, qui là non plus n’est pas nécessairement celui de l’oie (Dieu nous en préserve), à ne pas franchir ! Aussi serait-il peut-être temps que la France sorte enfin, et définitivement, de son complexe allemand.

UN DISCOURS DE PREMIER-MINISTRE PLUS QUE DE PRESIDENT

Du reste, de quoi nous a-t-il entretenu là, lors de l’intervention télévisée de ce 29 janvier précisément, Nicolas Sarkozy, sinon, encore et toujours, et seulement surtout, d’économie, de stratégie financière et de plans d’austérité ? Oui : on aurait dit un éternel premier-ministre, attardé qui plus est, plutôt que le président de la cinquième puissance mondiale, qui s’exprimait là. Tout y était désespérément petit, convenu, banal, prévisible, répétitif, fabriqué, artificiel, ennuyeux, étriqué, aseptisé, inodore et incolore. Aucune analyse de fond ! Aucune vision d’ensemble ! Aucun projet de société ! Aucune vision politique, pas même à court terme ! Aucune réflexion, pas la moindre, sur l’avenir ! Aucune dynamique ! Aucun élan ! Aucun rêve (je n’ai pas dit, la nuance conceptuelle est là de taille, chimère) Rien que des comptes d’apothicaire ! De sordides et misérables chiffres, d’un réalisme aussi creux que négatif, de calculette déréglée : le comble pour un présidant soucieux de réguler les non-règles de ce capitalisme forcené qu’il aura pourtant contribué à forger, paradoxalement et malgré ses dénis, en France comme en Europe !

Pis : le mot « culture », par exemple, n’a pas été prononcé une seule fois par Sarkozy, dans ce discours aux allures, déjà, de défaite annoncée ! Ni les mots « civilisation », « humanité », « intelligence », « esprit », « pensée » ou « liberté ». Bref, tout ce qui fait la hauteur de vue, la noblesse d’un homme et la grandeur d’une nation.

Non : ce fut là, véritablement, un discours au rabais, vide de toute signification profonde, d’une rare platitude et inquiétante pauvreté, sans aucun souffle, sans aucune perspective, sans nouveauté ni originalité, sans imaginaire ni idée, si modeste fût-elle !

La politique au service de l’économie, et non, comme cela devrait être dans une démocratie correctement entendue, l’inverse. Consternant ! Affligeant ! Pas même, en cette triste circonstance, l’illusion de la rhétorique, le plaisir de la formule ! Au secours, De Gaulle, Pompidou, Giscard, Mitterrand et même Chirac : votre sens de l’Etat, de la grandeur et de la beauté de la France, nous manque ! A l’aide, les grands présidents de la Cinquième République, toutes tendances politiques confondues et par-delà tout clivage idéologique : revenez-nous !

Car la France, en ces jours terriblement moroses, où l’on confond la vraie humilité du devoir présidentiel avec la fausse modestie de la personne élue, se repaît, à l’Elysée, d’une insatiable, et injuste pour les Français, médiocrité.

Davantage, et pour le pire, Nicolas Sarkozy serait-il donc à la politique ce que Carla Bruni est, pour s’en référer à une analogie plus que familière, à la chanson : un refrain certes bien appris, à défaut d’être toujours bien écrit, mais néanmoins sans âme, ni même cœur ?

Bref : un texte sans voix !

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

* Philosophe, auteur de « Critique de la déraison pure – La faillite intellectuelle des ‘nouveaux philosophes’ et de leurs épigones » (François Bourin Editeur).

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