Appel des intellectuels en faveur des Rohingyas

Il y a presque cinq mois déjà, nous lançions, quelques-uns de mes amis intellectuels et moi, un appel en faveur des Rohingyas, de la libération des deux journalistes birmans ayant dénoncé leur massacre (leur procès aura lieu ce lundi 3 septembre) et de la destitution d'Aung San Suu Kyi de son prix Nobel de la paix. Nous le renouvelons aujourd'hui, avec les aménagements de circonstance.

APPEL A LA LIBERATION DES DEUX JOURNALISTES BIRMANS AYANT DENONCE LE MASSACRE DES ROHINGYAS

Il y a presque cinq mois déjà, nous dénoncions publiquement et avec force (http://plus.lesoir.be/151882/article/2018-04-18/birmanie-appel-la-liberation-de-deux-journalistes) (https://www.marianne.net/debattons/tribunes/birmanie-appel-la-liberation-des-journalistes-ayant-denonce-le-massacre-des), portés par la double éthique de conviction et de responsabilité, l’absurde et mensongère sentence - « atteinte au secret d’Etat » - que la justice birmane a émise, par l’intermédiaire du juge Ye Lwin, à l’encontre de deux jeunes journalistes de l’agence Reuters, Wa Lone (32 ans) et Kyaw Soe Oo (27 ans), pour justifier leur emprisonnement, depuis le 4 avril 2018, suite à l’objective et courageuse enquête qu’ils ont menée, au seul nom des droits de l’homme et preuves photographiques à l’appui, sur le massacre commis en toute impunité, en septembre 2017, par des militaires d’obédience bouddhiste, en province de Rakhine, contre des civils Rohingyas, minorité musulmane persécutée sans relâche, depuis plusieurs mois, dans cette région du sud-est asiatique.

POUR LA LIBERTE DE LA PRESSE

Pis : cette même justice birmane a refusé à plusieurs reprises, au mépris de l’avis des instances internationales les plus crédibles, dont les Nations-Unies, Amnesty International et Reporters Sans Frontières, d’arrêter les poursuites, et donc leur remise en liberté, fût-elle conditionnelle, à l’encontre de ces deux excellents et braves journalistes, lesquels, en bons professionnels qu’ils sont, n’auront pourtant accompli ainsi, au nom de la liberté de la presse comme de la nécessité d’informer en toute impartialité, que leur devoir le plus strict et sacré tout à la fois. Leur procès, déjà reporté de nombreuses fois, devrait avoir enfin lieu, théoriquement, ce 3 septembre 2018. Ils risquent rien moins que quatorze ans de prison !

Bref : un énième abus de pouvoir, dans la foulée d’un procès aussi sommaire qu’arbitraire, de la part de ce pays, la Birmanie, qui, s’il n’est certes plus aujourd’hui l’horrible et sanglant régime militaire qu’il fut jusqu’il y a peu, n’en demeure pas moins, pour autant, une dictature n’ayant à offrir à l’opinion publique internationale, en guise de paravent démocratique afin de mieux cacher ses crimes, et contre l’humanité en cette terrible circonstance, que le piètre alibi d’un prix Nobel de la paix, Aung  San Suu Kyi, nommé Premier Ministre, depuis les élections prétendument « libres » de 2015, d’un Gouvernement civil de pacotille puisqu’il s’avère encore et toujours, de fait, à la botte d’une armée réputée impitoyable envers ses hypothétiques « ennemis » !

C’est pourquoi nous, signataires de cet appel, nous demandons à nouveau, mais plus solennellement que jamais, la libération immédiate de ces deux journalistes !

L’HONNEUR PERDU D’AUNG SAN SUU KYI, INDIGNE PRIX NOBEL DE LA PAIX

D’où, au vu de cette flagrante injustice, et nantie de cette urgence propre à tout principe éthique qui se respecte, cette autre question : qu’attend donc le fameux comité du prix Nobel de la paix, s’il ne veut pas se discréditer et se déshonorer davantage encore, pour, face à cet assourdissant et complice silence de la part de son indigne lauréate de 1991, la déchoir de sa trop prestigieuse récompense ? Et ce, quand bien même le statut de cette vénérable institution ne le permettent pas officiellement. Il en ressortirait grandi, et ne serait même pas le premier, en l’occurrence, à poser un tel acte de courage moral, puisque, constatant cet évident manque de « solidarité » tout autant que cette flagrante « passivité », de la part d’Aung San Suu Kyi, face à l’ampleur de ce qu’il convient d’appeler là, sinon un génocide, du moins un « nettoyage ethnique » à l’encontre des Rohingyas, le Musée de l’Holocauste de Washington se prononça lui-même, le 7 mars dernier, en ce sens et à juste titre, en lui retirant le prix Elie Wiesel (autre prix Nobel de la paix) dont il l’avait un peu trop vite gratifiée, lui aussi, six ans auparavant, en 2012. (http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2018/03/07/97001-20180307FILWWW00397-le-musee-de-l-holocauste-des-etats-unis-retire-un-prix-accorde-a-aung-san-suu-kyi.php)

JUSTICE ET VERITE

Que justice et vérité triomphent donc enfin en ce tragique dossier concernant cet indicible et honteux martyre des Rohingyas, dont près de 700.000 personnes innocentes (femmes, enfants et vieillards confondus) ont dû fuir à ce jour, depuis un an déjà et dans une indifférence quasi générale, leurs terres natales, afin d’échapper à une mort atroce, pour aller se réfugier, en des conditions misérables, indignes de toute humanité, dans le Bangla Desh voisin, pays lui-même exsangue.

L’innommable atteint, là, son intolérable paroxysme, dont, soulevés par notre conscience d’humanistes, nous ne pouvons plus décemment être, en continuant lâchement à fermer les yeux sur les prétendus mérites d’Aung San Suu Kyi, la caution morale et intellectuelle ! Quant à cet autre prix Nobel de la paix que fut Andreï Sakharov, il doit aujourd’hui se retourner dans sa tombe, lui qui endura naguère les sévices de l’exil de Gorki sous la stalinienne férule de l’Union Soviétique, à l’idée que cette même Aung San Suu Kyi ait pu être, là encore, la lauréate, par la non moins aveugle volonté du Parlement Européen, du prix portant son glorieux nom !

SILENCE, ON TUE !

Morale de l’histoire ? Les enfants morts des Rohingyas seraient-ils donc moins dignes de compassion, de soins humanitaires à défaut d’intérêt géopolitique, de la part de l’Occident, que ceux de Syrie, où nous intervenons, parfois massivement, à coups de missiles ? Il est vrai, comble du cynisme, que la lointaine Birmanie, pas plus que la pauvre Bande de Gaza, ne revêt guère, aux hypocrites yeux des puissances occidentales, la même importance stratégique… Silence donc, on tue en Birmanie !

SIGNATAIRES :

DANIEL SALVATORE SCHIFFER : philosophe, écrivain, professeur-invité au Collège Belgique (sous le parrainage du Collège de France).

VERONIQUE BERGEN : philosophe, écrivain.

BOUZOUK : styliste, artiste plasticien.

JEAN-MARIE BROHM : professeur émérite de sociologie à l’Université de Montpellier III-Paul Valéry.

JACQUES DE DECKER : écrivain, dramaturge, Secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique.

NADINE DEWIT : artiste-peintre.

LUC FERRY : philosophe, ancien Ministre français de l’Education Nationale.

ELSA GODART : philosophe, psychanalyste.

MICHELE GOSLAR : écrivain, fondatrice du Centre International de Documentation Marguerite Yourcenar (Bruxelles).

JACK LANG : président de l’Institut du Monde Arabe (Paris), Ministre français de la Culture sous la présidence de François Mitterrand.

DANIEL MESGUICH : metteur en scène, comédien, écrivain.

FABIEN OLLIER : directeur de publication de la revue « Quel Sport ? ».

ROBERT REDEKER : philosophe.

PIERRE RIZZO : vice-président de l’association humanitaire « Médecins du Désert », en lien avec l’association caritative « Enfants de Birmanie ».

LOUIS SALA-MOLINS : professeur émérite de philosophie politique à Paris 1 Panthéon Sorbonne  et à Toulouse 2 Jean-Jaurès.

ISA SATOR : artiste-peintre (Paris).

JEAN SOLER : historien des religions, philologue.

PIERRE-ANDRE TAGUIEFF : philosophe, historien des idées, directeur de recherche au CNRS.

VALERIE TRIERWEILER : journaliste, écrivain.

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