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Billet de blog 12 janv. 2015

Porte de Vincennes, de l'émotion à la raison

Ce samedi matin, avec un autre camarade élu comme moi du 20e arrondissement, nous avons fait le tour des cafés et des commerces du quartier de la Porte de Vincennes où ont eu lieu les terribles évènements de vendredi, loin des médias toujours présents. C’était important pour nous d'écouter, parler et échanger. Comprendre les perceptions et réactions des citoyens est essentiel pour tirer les enseignements des combats politiques à mener. 

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Ce samedi matin, avec un autre camarade élu comme moi du 20e arrondissement, nous avons fait le tour des cafés et des commerces du quartier de la Porte de Vincennes où ont eu lieu les terribles évènements de vendredi, loin des médias toujours présents. C’était important pour nous d'écouter, parler et échanger. Comprendre les perceptions et réactions des citoyens est essentiel pour tirer les enseignements des combats politiques à mener. 

C'était pour nous essentiel de témoigner de notre totale solidarité avec nos concitoyens si éprouvés, que les victimes leur soient personnellement connues ou non. Cette matinée fut globalement très réconfortante. L’écrasante majorité des personnes croisées avaient d’abord et avant tout le besoin absolue d’exprimer de la solidarité, de la fraternité.

L’assassinat politique de Charlie Hebdo, contre les défenseurs de la liberté d’expression et de conscience visait à nous faire taire. L’assassinat d’une représentante de la Police républicaine garante de notre sureté visait à nous faire peur. L’assassinat antisémite des personnes du supermarché Casher visait à nous diviser. Mais nous ne nous tairons pas, nous n’avons pas peur et nous ne nous diviserons pas !

Dans ces rencontres, j’ai d’abord été fière. Fière de la force, de la solidarité, de la responsabilité des habitants du quartier. Comme nous nous sommes sentis fiers dimanche dans les grandes marches citoyennes à travers toute la France.

Ces rencontres m’ont permis également d’appréhender tous les aspects des principaux débats qui sont devant nous, ou plutôt de la bataille politique à mener :

Nous n’avons pas peur !

L’angoisse du prochain assassinat, du prochain attentat est forcément présente dans toutes les têtes. Et en même temps, de nombreuses personnes fièrement reprennent le slogan qui passe : « Nous n’avons pas peur ! ». La compréhension qu’il ne faut pas céder au but recherché par ces assassinats, semer la terreur, m’est apparue très forte.

Les habitants ressentaient aussi fortement le besoin d’exprimer de la reconnaissance du boulot exemplaire mené par la police, les pompiers et les urgentistes. C’est très important que les citoyens se sentent fiers de leurs services publics et de celles et ceux qui en assurent le fonctionnement. Cela témoigne du sentiment d’appartenance à l’organisation sociale des intérêts collectifs.

Le risque devant nous est néanmoins celui des tentations sécuritaires et liberticides. Un habitant a pu ainsi me déclarer « Mais il faut prendre des mesures, comment se fait-il que nous laissons ces dingues en liberté ? ».  Il va donc falloir batailler pour montrer que oui, la Police doit avoir des moyens, mais que non, de nouvelles lois sécuritaires sont inutiles et dangereuses, précisément pour nos libertés fondamentales !

Il y a fort à parier que dès mardi, nous soyons face à un discours de Valls avec des annonces antiterroristes et des annonces d’interventions militaires. Notamment est prévu un vote sur l’engagement des forces armées en Irak.

Toutes les manipulations de récupération via la justification « organisationnelle » de la marche de dimanche, menées par le PS, le gouvernement et le Président de la République ont eu pour fonction d’imposer « l’unité nationale », « l’union sacrée ». L’objectif tant du point de vue de la politique nationale qu’internationale, est de détourner l’élan populaire « Nous sommes Charlie », vers le discours belliciste « nous sommes en guerre contre le terrorisme.. ». La théorie du choc des civilisations est très pratique pour les tenants du système et ils vont l’exploiter au maximum…. Cela permet d’interdire la contestation des politiques antisociales et de renforcer les dérives sécuritaires. Cherchez donc l'énnemi de l'intérieur, divisez-vous que nous puissions poursuivre nos politiques libérales et mieux vous contrôler. Cela permet également au niveau géostratégique, aux atlantistes d’accélérer leurs grandes manœuvres "va t'en guerre". Mais je reviendrai sur les coulisses de ces grandes manip’ de la récup’ géostratégique dans une prochaine note, puisque j'en ai été témoin.

Nous ne nous tairons pas !

La grande majorité est horrifiée qu’on puisse assassiner pour des dessins, toute origine, CSP ou âges supposés, qu’on puisse assassiner une policière dans l’exercice de son métier sur la voie publique, qu’on puisse assassiner des femmes et des hommes dans un supermarché du fait de leur origine ou appartenance religieuse. L’attachement à la liberté d’expression apparait comme un principe fondateur à défendre fermement. Beaucoup ne connaissaient pas avant Charlie Hebdo. Certains connaissaient et appréciaient ou pas. Mais la grande majorité exprimaient que c’est la fierté de notre démocratie d’avoir une presse libre, des artistes, caricaturistes, journalistes irrévérencieux qui contestent tous les ordres établis, qui assument de nous faire rire et nous forcent à réfléchir.

Néanmoins, une personne rencontrée nous a développé la théorie du complot. « J’y crois pas à ce que dit la presse. On nous fait croire que ce sont eux, mais qu’est-ce qu’on en sait… moi je pense que d’autres y ont tellement intérêt ». Pour cette personne, l’info selon laquelle les assassins feraient parti du même groupe qui a assassiné Choukri Belaïd et Mohammed Brahmi, dirigeants politique du Front de gauche Tunisien, nos camarades de l’autre côté de la Méditerranée, est impensable… Ce déni, cette théorie du complot, a une fonction psychologique et idéologique claire : elle sert à encourager une suraffirmation identitaire communautariste religieuse, par la victimisation, pour déboucher sur le soutien aux fascistes intégristes.

Une autre personne a exprimé qu’au nom de l’antiracisme, du respect des communautés religieuses, personne ne devrait s’autoriser de blasphémer « Respectez notre prophète ! ». Si cette personne dénonçait les crimes, elle estimait que « Ils (les assassins !) sont morts pour vous faire réfléchir... » ; (Sic !). Non. Le proviseur d’un des lycées de la Porte de Vincennes nous a témoigné des efforts de pédagogie et de l’implication forte et essentielle des enseignants dès le lendemain pour permettre aux élèves de comprendre les évènements. Mais, comme en témoignent nombre d’enseignants, si les jeunes ont majoritairement très bien réagi, ils s’en trouvaient toujours quelques-uns pour considérer  « qu’ils l’ont bien cherché ! », que le blasphème devrait être interdit. Considérer que les caricaturistes seraient allés trop loin ne vise qu’à donner une légitimité à l’acte initial dont l’horreur n’a d’égal que la lâcheté. La bataille contre les intégrismes va nécessiter une pédagogie déterminée contre la remise en cause du droit de blasphème, première condition de la liberté de conscience, de la liberté d’expression, du libre arbitre et donc de la République et de la démocratie.

Nous ne nous diviserons pas !

A part une personne, toutes les autres rencontrées tenaient à ce que les évènements n’occasionnent pas une montée des racismes. Les personnes de nationalité étrangères ou se disant « issues de l’immigration », ont exprimé la peur d’être la cible du racisme, parlant à la fois de la montée d’un racisme anti musulman et de l’antisémitisme. L'évidence était majoritairement exprimée que ces assassins n'ont rien à voir avec les valeurs de la religion dont ils se réclament. 

Une personne (la moins calme…) nous a sommés : « Nettoyez le quartier de toute sa racaille étrangère si on ne veut pas que ça se reproduise ». Un bon discours FN compatible et assumé… Eux, on les connait. Pas sûre finalement qu’ils gagnent du terrain dans les consciences après la mise en mouvement de près de 4 millions de personnes dans les manifestations sur toute la France. Mais les rencontres faites ce jour là ne valent pas statistique... La situation reste très fragile et une nouvelle page de l'histoire commence aujourd'hui. 

Ces échanges et témoignages le temps d’une matinée encore très chargée par l’émotion et la stupéfaction sont des enseignements pour la bataille politique à mener. Car c’est bien par la politique que nous devons réagir à ces évènements.

Sur le terrain, les militant-e-s vont avoir un rôle plus que jamais déterminant. Je compte bien poursuivre.

« #JeSuisCharlie » donc je milite ! 

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