11 mai: une décision non planifiée, opaque et dangereuse

Dans une interview pour le JDD, Anne Hidalgo présente son plan de déconfinement pour Paris. Priorité aux masques et aux tests, anticipation de solutions d’isolement et préservation de nos libertés dans le débat sur les outils numériques. Néanmoins, à la lecture de cette interview, comment croire un seul instant que Paris pourrait être prête pour le déconfinement au 11 mai ?

Réactions au Plan d’Hidalgo pour déconfiner Paris, dans son interview du 19 avril pour le JDD

 

11 mai : une décision non planifiée, opaque et dangereuse

Dans une interview pour le JDD, Anne Hidalgo présente son plan de déconfinement pour Paris. Priorité aux masques et aux tests, anticipation de solutions d’isolement et préservation de nos libertés dans le débat sur les outils numériques. Néanmoins, à la lecture de cette interview, comment croire un seul instant que Paris pourrait être prête pour le déconfinement au 11 mai ? Si le fait que la ville tente de pallier aux manquements de l’Etat est louable, le rapport de force face au gouvernement est essentiel : pas de déconfinement sans masques et tests, sans débat démocratique avec les experts et pas en commençant par les écoles ! 

 

Pour rappel, le confinement a répondu à une nécessité absolue de gagner du temps face à la pandémie dans un contexte de totale impréparation gouvernementale : pas de masques, pas de tests, des services de réanimation sursaturés après des décennies de politique libérale de casse de l’hôpital public. Le choix de la date du déconfinement doit correspondre à minima, à celle qui nous permet d’ici là d’avoir des masques pour toute la population et des tests, ainsi que des solutions d’hébergements avec suivi médical et accompagnement adapté pour contribuer à isoler les personnes contaminées qui le souhaitent et/ou le nécessitent et garantir les capacités d’accueil en réanimation pour les cas les plus graves sans avoir à trier les malades : sauver donc toutes les vies qui peuvent l’être. Le Président Emmanuel Macron, au lieu d’établir une planification et donc de préciser les conditions de la sortie du déconfinement et d’en établir après par déduction la date, semble avoir procédé de façon inversée et aveugle : on fixe une date, et on ajuste les exigences en fonction des moyens… On gère la pénurie et non la pandémie ! 

 

Face aux mensonges et à l’incurie gouvernementale à nous présenter une planification pour respecter les conditions pour un bon déconfinement, cette interview a le mérite de nous donner quelques précisions, notamment sur les masques : 500 000 masques seront distribués d’ici fin avril et mi mai tou.tes les Parisien.nes en auront. On peut néanmoins s’interroger sur la faisabilité de passer en 2 semaines de 500 000 à 2,2 millions  de masques ? Aussi, on voit l’importance des collectivités locales qui plus est quand l’Etat est à ce point défaillant et on peut saluer la réactivité de la ville en ce domaine. Mais qu’en est-il des collectivités moins aisées que Paris ? Pourrions-nous accepter que les Parisien.ne.s aient des masques et que les habitant.es du 93, bien plus touché.es par le covid 19 n’en aient pas parce que le département est bien plus pauvre ? N’est-ce pas enfin le moment de réaliser une réelle solidarité coopérative de territoire ? Que pour une fois, la logique de la métropole du Paris serve à autre chose qu’à la concurrence entre territoires ! Des vies sont en jeu ! 

 

Sur les tests, la maire rappelle qu’on teste 400 personnes par jour à Hôtel-Dieu et on passera bientôt à 1000 (tests PCR). Elle cite également l’hôpital Rothschild qui dispose d’un drive. Voici donc de quoi proposer un petit exercice mathématique aux écoliers parisiens si nous disposions du nombre de tests que ce drive peut passer. Donc au maximum, dans les 22 prochains jours, 22 000 parisien.nes pourront être testés via l’Hôtel-Dieu. Admettons qu’à Rothschild on en fasse le double, on n’aura testé que 66 000 sur les 2,2 millions de parisien.nes, soit seulement 3% de la population. Si Anne Hidalgo déclare à juste titre qu’il faut pouvoir tester, sur la base du volontariat toute la population parisienne, elle n’assume pas de reconnaître qu’en l’état, (et à cause de l’Etat) Paris n’en a absolument pas les moyens ! Il nous faut saluer l’effort de la ville en la matière pour pallier aux insuffisances étatiques, mais ne pas mentir. La maire ne partage très certainement pas la position du Président de la République de ne tester que les personnes symptomatiques. Les personnes asymptomatiques sont reconnues comme contagieuses et bien actives dans la propagation du virus. Il faut donc tester toute personne ayant été en contact avec des personnes testées positives. 

 

La maire de Paris reconnaît que les tests sérologiques ne sont pas encore validés en France et que la fabrication d’anticorps efficaces n’est pas attestée. Dès lors, mesure-t-elle la mise en danger potentielle d’un déconfinement sans tests de toute la population ? Le Président du Conseil Scientifique, Jean-François Delfraissy a bien estimé à 18 millions de personnes, celles qui devraient rester confinées, car plus fragiles (âgées de plus de 70 ans, maladies chroniques, etc.). Macron a heureusement précisé par la suite privilégier la responsabilisation individuelle plutôt que la contrainte. Mais cela signifie bien que la pandémie sera loin d’être derrière nous le 11 mai...

 

La stratégie n’est par ailleurs toujours pas clairement présentée au niveau national : Y a t-il un choix délibéré de la stratégie d’immunité collective ou bien la volonté de contenir au maximum la pandémie pour gagner du temps d’ici la découverte d’un traitement efficace et d’un vaccin ? Si le doute est légitime au niveau national, je ne pense pas que l’on puisse en accuser la maire de Paris. Dès lors, le rapport de force pour que les conditions du déconfinement soient réunis pour le 11 mai est essentiel. La ville de Paris doit y mettre tout son poids politique et le cas échéant, demander un nouveau recul de la date de sortie du confinement sur Paris ou plutôt l'Île-de-France.

 

Ce débat sur les conditions et les modalités du déconfinement exige toujours d’être éclairé par les experts. Non pas que les experts détiendraient la vérité. La science ne détient aucune vérité, elle est expérimentale et avance en assumant ses doutes, ses incertitudes. Mais pour que la connaissance progresse, le débat démocratique entre chercheurs doit avoir lieu : il faut libérer la parole des experts, organiser le débat entre eux de façon pluridisciplinaire, entre médecins, épidémiologistes et modélisateurs. Il faut croiser les travaux entre différents organismes, Inserm, CNRS et institut Pasteur. Le Président Macron a muselé dans un conseil scientifique opaque ce débat. La maire de Paris pourrait ouvrir ce débat. Elle échange avec Philippe Klein, médecin français qui a participé à la gestion de la crise sanitaire à Wuhan en première ligne et a d’ailleurs déconseillé le Président de réouvrir les écoles et déclaré “Dans le cadre d’un déconfinement, la dernière chose que l’on fera c’est de rouvrir les écoles”. Que fait-elle de cette parole ? Aussi, échange t-elle avec Victoria Colizza, Directrice de recherche l’Inserm qui a élaboré des hypothèses de déconfinement pour l’Ile-de-France ? N’est-il pas temps d’établir du point de vue d’abord sanitaire les scénarios de déconfinement des crèches et des écoles ? La majorité des pays ne prévoit la réouverture des écoles qu’à la rentrée de septembre. S’il fallait commencer par la fermeture des écoles, il apparaîtrait bien plus cohérent de terminer par les écoles. Où en sommes-nous des tests en pooling, limitant l’usage de réactant et permettant de tester des grands groupes de personnes ? Cette évolution technologique permettrait de réduire les délais avant un test de toute ou grande partie de la population. 

 

Avec Vikash Dhorasoo, avec qui je suis en binôme pour les élections municipales, nous avons interpellé, dans une lettre, la Maire de Paris et les conseiller.ères de Paris pour que la séance du 28 avril, sorte de conseil de Paris restreint, débute par l’audition d’experts. Mais hélas, par journaliste interposé, j’ai appris que cette demande serait rejeté, l’entourage de la maire prétextant que le règlement du conseil ne le permettrait pas. Fadaises : même lors de séances classiques du conseil, il arrive que la séance soit symboliquement levée pour donner la parole à des instances de démocratie locale. 

 

Pour en revenir aux écoles, les motivations exposées par la maire dans l’interview, comme celles du Ministre Blanquer, relèvent de la lutte contre le décrochage scolaire (et non pas de permettre aux parents de retourner au boulot, en reléguant le rôle des crèches et des écoles à de la garderie…). Si la priorité n’est pas de satisfaire le Medef, de prioriser les enjeux économiques sur nos vies, n’est-il pas alors plus que temps de dégager les moyens pour permettre à toutes les familles victimes de la fracture numérique d’avoir accès aux outils au service de “la continuité pédagogique”, à une tablette et internet ? Pourquoi cette mesure d’urgence n’est toujours pas engagée à Paris ? Et comment accepter en silence le projet de carte scolaire qui prévoit 13 fermetures de classe dans le seul 20e dans des écoles relevant de l'éducation prioritaire et la diminution du Rased, un des arrondissements les plus populaires de Paris ?

 

La partie de l’interview concernant les transports est à saluer : c’est le moment d’engager la réalisation au moins partielle du vélopolitain soutenue par plusieurs listes : développer des pistes cyclables d’abord en reprenant le trajet des lignes de métro les plus saturées en temps normal. Idem pour la piétonisation. Mais que cela ne soit pas temporaire, exceptionnel : le “monde d’après” doit d’autant plus s’engager dans la lutte contre la pollution de l’air. 

 

L’interview est silencieuse sur les modalités de partenariat avec le groupe Accor hôtel, dans le cadre du dispositif pilote “Covisan”, initié avec l’AP-HP pour la mise à disposition de chambres de leurs réseau d’hôtels touristiques à proximité des hôpitaux pour garantir un suivi médical des personnes atteintes. Cela fait des semaines que des spécialistes de santé publique réclament ce dispositif. Mais le gouvernement, aveuglé d’idéologie libéral s’est refusé de procéder à des réquisitions d’hôtels touristiques. Le patron du groupe Accor a précisé que les chambres seront mises à disposition au prix coûtant, entre 30 et 50€ la chambre. Mais qui les paiera ? Les personnes contaminées ? L’Etat ? La sécu ? La ville ? L’entourage de la maire préciserait qu’il s’agirait de 400 chambres. Si c’est déjà un début, comment croire que cela suffira ? C’est bien plus de 400 chambres qui seraient par ailleurs nécessaires pour que plus une personne ne soit à la rue, sans abris, exilés, mineurs isolés (pour lesquels la mairie de Paris vient d’être condamné pour ne pas tous les mettre à l’abri). 

 

Concernant les élections, la maire et candidate à la mairie de Paris ne voit “ pas comment on pourrait effacer le premier tour. Seuls les impératifs de santé publique doivent déterminer la date du second. Mais les rendez-vous démocratiques doivent pouvoir se tenir.”. Mais quel sens peut avoir un 2nd tour si éloigné du 1er si les élections, comme c’est probable, ne peuvent se dérouler en juin ? Et franchement, qui peut considérer honnêtement que le 1er tour se soit déroulé dans un contexte normal ? L’abstention massive montre bien l’incohérence des injonctions contradictoires d’alors : “Allez voter” “restez chez vous”. Le Conseil d’Etat, qui est juge électoral a clairement dit qu’au delà de l’été, il faudra reprendre les 1er et le 2nd tour pour les municipalités où le processus électoral ne s’est pas clos à l’issue du 1er. 

 

Enfin, pour finir, rappelons que même le Président de la République lors de son allocution, avait bien précisé qu’avant le déconfinement il fallait respecter un confinement strict. Mais dans les faits, nul ne peut ignorer que nombre de secteurs non essentiels sont en train de reprendre, notamment dans le BTP, quand d’autres d’ailleurs n’ont jamais cessé comme dans les secteurs ubérisés, le gouvernement s’étant toujours refusé à établir la liste des activités non essentielles. Il est essentiel que les salariés puissent autodéterminer, collectivement, si les conditions de leur propre sécurité sanitaire sont bien assez respectées avant toute reprise. Et la ville doit enfin prendre un arrêté municipal pour interdire toutes les activités non essentielles tant que dure le confinement ! 

 

Le confinement est un enfermement qui aggrave toutes les inégalités sociale engendrées par le libéralisme. Il faut y mettre un terme au plus tôt mais dans de bonnes conditions, et répondre dans l’urgence à tous les besoins des situations de précarité qu’il révèle. Posons donc les conditions du déconfinement, planifions leur réalisation et en fonction, évaluons si la date est atteignable. Et surtout, assumons le rapport de force vis à vis du gouvernement ! Nos vies valent plus que leurs points de PIB ! 



Les mesures d’urgence de Décidons Paris face au Coronavirus.



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