Municipales 2020: Listes citoyennes, citoyennisme ou municipalisme?

Toutes les formations politiques vont promouvoir des «démarches citoyennes». Alors, comment s’y retrouver? Qu’est-ce qui distingue des listes politiques pouvant être ouvertes à des citoyen-ne-s, des démarches citoyennistes et une démarche municipaliste? RIC Local, biens communs, droit à la ville, décroissance choisie, éducation populaire au service de l’auto-organisation...

Municipales 2020 : Listes citoyennes, citoyennisme ou municipalisme ? 

 

Avec Claudio Pulgar-Pinaud, militant associatif pour le droit à la ville et non membre de la France insoumise, nous avons lancé au début de l’été dernier un appel “Décidons nous-mêmes”. Nous proposons d’initier des candidatures populaires pour des listes citoyennes aux prochaines élections municipale qui s’inscrivent dans une démarche municipaliste. Mais quasi toutes les formations politiques et candidatures à la mairie de Paris vont promouvoir des “démarches citoyennes”. Alors, comment s’y retrouver ? Je souhaite par cette note de blog exposer ce qui distingue selon moi des listes politiques pouvant être ouvertes à des citoyen-ne-s, des démarches citoyennistes et la perspective municipaliste que nous défendons. 

 

Toutes les listes partidaires se vantent d’être ouvertes à des démarches citoyennes. Ainsi, on peut lire dans Le Parisien que “la plateforme citoyenne de soutien à la candidature d’Anne Hidalgo pour les municipales de 2020 recrute largement dans la société civile pour renouveler ses troupes.” Jean Louis Missika, le bras droit d’Anne Hidalgo est d’ailleurs issu de cette société civile, ancien membre de nombreux conseils d’administration et institutions d’influence, il a par exemple fait partie des directions de la SOFRES, de BVA et fut lobbyiste pour Xavier Niel. Concernant la campagne de Benjamin Griveaux, l’Express nous rapporte que le candidat compte “ consulter les Parisiens en vue de construire un programme basé sur la participation citoyenne” et promet pour la rentrée "une plateforme numérique collaborative et des consultations sur le terrain".  Cédric Villani organise des petits déjeuners citoyens, et promet quant à lui un tirage au sort « de 30 à 50 Parisiens » parmi celles et ceux qui se seront inscrits sur une plateforme qui sera créée à cette fin pour constituer ses listes par arrondissement (527 noms au total). Le candidat David Belliard d’EELV va installer des assemblées citoyennes tirées au sort afin d’initier un processus participatif de pré-campagne électorale. Tous ces candidats peuvent donc cocher la case communication “citoyenne”. Pour autant, la participation citoyenne n’y est pas décisionnaire, encore moins populaire ni d’un point de vue sociologique ni dans  ses méthodes. On reste dans la vision classique des formations politiques qui ouvrent à quelques candidat-e-s non issu-e-s de leur formation, avec une dose mesurée de consultation. On parle ainsi de “société civile” qui vienne s’ajouter au “politique” vu comme “une société militaire” qui dirigera la bataille. In fine, il n’y aura pas plus d’audace que dans les démarches dites participatives de la démocratie locale, qui même à Paris ne consultent les parisien-ne-s que sur le secondaire quand les élu-e-s et l’administration décident de l’essentiel, au moins en apparence car dans la plupart des cas on a plus souvent l’impression que le marché dicte sa loi. Leurs campagnes, malgré ces quelques innovations de com’ vont rester axées sur “notre programme est le meilleur et on vous promet de bien gérer Paris.” La ville est avant tout un territoire à administrer par un appareil technico-administratif, à gérer selon les contractualisations avec l’Etat et les entreprises privées. Toutes les politiques ne se ressembleront pas forcément, mais resteront quoi qu’il arrive dans l’accompagnement du système et de ses logiques libérales imposées. 

 

Ce que l’on peut entendre par listes citoyennistes, pourrait être des listes uniquement basées sur le tirage au sort, défendant la démocratie directe, sans engager d’intention préalable quant au système. On a déjà vu ainsi des listes affichant des candidats photographiés de dos. La forme démocratique peut l’emporter sur le fond, présupposant une pseudo neutralité de départ, comme si le système n’était pas traversé de conflits d’intérêts et ne procédait pas de rapports de domination, de lutte des classes, de domination patriarcale et de racisme systémique. Si la ville peut y être reconnue comme une communauté politique, une cité et non seulement comme un territoire, son bâti, ses entreprises et équipements à administrer, la dépolitisation amène également à l’accompagnement du néolibéralisme installé dans la ville. De fait, le citoyennisme ne se situe pas dans la remise en cause des logiques néolibérales inhérente à la spatialisation du capitalisme, qui impose, pérennise et accentue la financiarisation de la ville, et donc sa gentrification antisociale, sa bétonisation antiécologique et la privatisation de ses usages pour le profit de grands groupes privés.  

 

Y a t-il donc une autre stratégie ? J’en suis convaincue. Mon parcours et mes convictions politiques m’ont toujours conduits à penser comme centrale la mise en mouvement citoyenne, l’auto-organisation. Jeune adjointe dans le 20e, j’avais créé un conseil de la citoyenneté des résidents étrangers extra-communautaires, persuadée que la bataille pour le droit de vote et d’éligibilité des étrangers aux élections locales devait aussi passer par leur auto-organisation, leur mise en visibilité. Au conseil de Paris, j’ai considéré que ma tâche principale était à la fois de relayer les combats de collectifs locaux et d’alerter des projets néfastes de la majorité pour encourager les résistances, et tenter de contribuer à fédérer ces luttes urbaines et faire émerger une vision alternative de la ville. Dans ma pratique même, je n’ai cessé d’expérimenter, de rechercher des méthodes d’agit’ prop’ et d’éducation populaire pour renforcer les processus de conscientisation, de batailles culturelles et idéologiques, de propagation des mobilisations. 

 

Je pense également que les échecs du groupe communiste comme du groupe écologiste à peser dans la majorité sont en partie étroitement liés à leur propre illusion ou mensonge quant au cadre de majorité partidaire avec le PS. Il faut changer de paradigme et radicaliser la démocratie. Dans le même temps, je suis plus que jamais convaincue que le processus de révolution citoyenne porté par le mouvement France insoumise ne saurait considérer les élections municipales que sous l’angle d’une échéance électorale intermédiaire. Si l’élection déterminante dans la 5ème République pour convoquer une constituante est la présidentielle, l’élection municipale est celle qui peut contribuer à l’auto-organisation populaire. La commune lors de la révolution française n’a pas été conçue sous l’angle d’une simple entité territoriale administrative mais fut bien la base de la fédération révolutionnaire. Comment croire que le peuple serait en capacité de résister nationalement aux pressions oligarchiques si localement il échoue à s’auto-organiser pour faire entendre ses droits face à un bailleur social ou à une municipalité privatisant ses services publics jusqu’aux crématoriums ? Comment croire qu’il résistera à Total pour sortir des énergies carbonées s’il ne tente pas de vaincre sur les grands projets inutiles et imposés locaux ? 

 

La démarche municipaliste que nous entendons autant impulser qu’expérimenter se base d’abord sur la volonté de conquérir le droit à la ville : permettre à celles et ceux qui habitent la ville, travaillent dans la ville, de participer pleinement à la fabrique de la ville. C’est une démarche citoyenne d’abord et avant tout populaire, consciente de la nécessité de lutter contre les rapports de domination qui s’exercent dans la ville néolibérale. Face à l’urgence écologique et sociale, nous estimons que la question démocratique est centrale pour permettre aux habitant-e-s d’émanciper les usages de la ville de la prédation des intérêts privés. Les communs ou biens communs, l’air, l’eau, les services publics ne doivent pas être marchandisés, privatisés, mais municipalisés ou gérés par des structures de l’économie sociale et solidaire, non lucratives et réellement démocratiques. L’urgence climatique et écologique exige de repenser totalement le modèle de la ville et de la métropole et de les sortir de la main mise des lobbys spéculatifs. Il faut rompre avec les logiques de concurrences territoriales, œuvrer pour des coopérations au service d’une métropole polycentriques qui vise à réduire les distances domicile travail, lutter contre la ségrégation territoriale et l’artificialisation des sols. Ecosocialistes, nous pensons qu’il faut ralentir la ville, la sortir du consumérisme et de la domination publicitaire et assumer une décroissance choisie et promouvoir de nouveaux espaces de gratuité. Nous considérons la commune comme le cadre de base dans lequel la souveraineté populaire doit pouvoir s’exprimer et non comme un simple territoire à administrer. Pour conquérir cette souveraineté communale, il faut contribuer à l’auto-organisation dans les quartiers. 

 

Lors de notre précédente conférence de presse, nous avons volontairement choisi de donner la parole à 26 femmes et hommes à parité, soutiens de “Décidons nous-mêmes” incarnant autant de combats divers que nous fédérons, précisément parce qu’il s’agit de fédérer  les combats et aspirations qui travaillent la ville. Des kiosquiers qui ne veulent plus survivre pour faire respecter la liberté de la presse, aux habitant-e-s qui refusent les tours antiécologiques énergivores, en passant par la jeunesse des quartiers populaires qui dénonce le contrôle au faciès, aux agents de la ville qui défendent les services publics et luttent contre leur propre précarité ou sous effectifs, aux citoyen-ne-s impliqués dans des solidarité concrètes auprès des sans abris et des exilés, aux féministes qui exigent un plan de lutte contre les violences faites aux femmes, aux militants défendant la condition animale, aux artistes qui veulent pouvoir créer et partager leurs créations, aux artisans et commerçants qui ne veulent plus subir l’ubérisation : toutes et tous, ils font la ville, ils feront les listes et le programme de “Décidons nous mêmes”, dans le cadre d’Assemblées des communs, sur tout Paris, dans chaque arrondissement et par quartier. Et quelle que soit l’issue de l’élection, ces assemblées ont vocation à perdurer pour poursuivre l’auto-organisation citoyenne et populaire. 

 

Reprendre le contrôle sur nos vies et sur notre ville, telle est l’ambition. C’est la raison pour laquelle la proposition de l’instauration d’un Référendum local d’initiative citoyenne est première. Les citoyen-ne-s doivent pouvoir s’opposer à un projet, proposer une mesure ou demander la révocation d’un-e élu-e en ayant le pouvoir de déclencher un référendum sur la ville dès les 5% de signatures du corps électoral collectées. Prenez l’exemple de la question du logement, première à Paris tant le foncier est l’enjeu de la prédation des intérêts privés spéculatifs. L’Etat ne fait rien et soutient la logique du marché. Exigeons un référendum pour que la mairie récupère la compétence en matière de fixation du loyer de référence pour l’encadrement des loyers, sans cela, cet encadrement se limite par une simple atténuation des augmentations de loyers. Tout candidat qui promet le gel ou la baisse des loyers à Paris comme à Berlin sans expliquer comment il récupère cette compétence est dans la promesse en l’air. Idem pour la réquisition des logements vides. Ils sont plus de 110 000 à Paris ! Mais aucune réquisition n’a eu lieu en 3 mandatures. Résultat la ville tente de bétonner la moindre friche et parcelle non construite au mépris de l’urgence écologique. Le bras de fer face à l’Etat, la Préfecture s’est limité à des vœux et courriers sans sortir des salles feutrées de l’Hôtel de ville. Exigeons également dans le même référendum que la ville récupère cette compétence dans l’application de la loi de réquisition. 

 

Sous des formes diverses et quelles que soient leurs appellations, ces démarches se multiplient dans nombre de communes. Le mouvement France insoumise s'engage à les soutenir, à se mettre au service. Ces démarches font écho à l’aspiration démocratique et radicale, au sens s'attaquer à la racine des problèmes, changer le système, qui s’exprime dans les mobilisations Gilets jaunes comme dans les actions non violentes d’Alternatiba ou Extinction rébellion. Des expériences existent également ailleurs dans le monde, depuis “Barcelone en comù” en Espagne, en passant par Valparaiso au Chili ou le Rojava et sa révolution féministe, communaliste, écologique et pluraliste menée dans le Nord de la Syrie. La solution, c’est toujours le peuple !

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