Télétravail : 2020, serait-ce le bonheur retrouvé au travail ?

La crise sanitaire Covid-19 impose un nouveau rapport au travail pour les personnes exerçant une activité de bureau avec un ordinateur. Désormais le télétravail s’impose, mais s’il peut être une bonne formule, l’exercer au domicile ne va pas sans poser quelques problèmes au salarié et à l’employeur.

Etat des lieux et avis des salariés sur le télétravail

En 2019, 79 % des actifs travaillant dans un bureau exercent leur métier en région pour 21 % en Île-de-France et sont majoritairement représentés par des femmes (58%) et 86% de ces professionnels ont un contrat à durée indéterminée. Jusque-là, rien de très étonnant.

Dans les bureaux, les personnes âgées de plus de 45 ans sont les plus représentées (36%). Elles partagent leur lieu de travail avec 35% de salariés ayant entre 36 et 45 ans et 28% des travailleurs ont moins de 35 ans. Enfin, 28% de ces salariés travaillent dans l’administration publique, 22% dans les services, 19% dans le commerce, 13% dans l’industrie, 9% dans le BTP et le transport.

Sur les 35% de personnes travaillant dans un bureau qui ne sont pas intéressées par le télétravail, 29% précisent que cela « ne s'applique pas » à leur activité, selon l'enquête réalisée pour révolution@Work.

Concernant leur lieu de travail, les salariés préfèrent un bureau fermé, un « openspace ou un flex-office ». 66% des salariés interrogés travaillent dans un bureau fermé mais pas forcément au sein même de leur entreprise. En effet, 53% des personnes travaillent en dehors des locaux de leur société, soit une augmentation de 5% par rapport à 2017. Les employés sont également 39% à utiliser un espace de coworking ou un incubateur comme lieu de travail régulier, ce qui représente un pourcentage de plus en plus important.

D'une manière générale, les Français associent majoritairement le télétravail à une « bonne chose » pour réduire les embouteillages (79%), « faciliter la décentralisation économique » en dehors de la capitale et des grandes villes (71%) et pour le rythme de vie (70%). Des atouts auxquels les habitants d’Ile-de-France sont encore plus sensibles, avec 83% d'entre eux citant la réduction des embouteillages, 77% le rythme de vie et 76% la décentralisation.

Avis des salariés et souhaits exprimés par rapport à leur condition de travail

En 2019, 87% des salariés interrogés disent être satisfaits de leur qualité de vie au travail, ce qui représente une augmentation de 7% par rapport à 2017. Espérons que ce chiffre continue de croître dans les années à venir !

Les salariés recherchent en priorité un équilibre entre leur vie professionnelle et leur vie personnelle. Parmi les critères importants, le temps de trajet entre leur entreprise et leur domicile est l’un des incontournables. Pourtant, d’après le baromètre Actineo, un salarié a un temps de trajet de 41 minutes en moyenne en Ile-de-France et 23 minutes en région pour rejoindre son bureau.

Face à cette contrainte importante, 66% des salariés interrogés estiment que leur poste de travail pourrait être amélioré. Ils sont 59% à rêver d’un bureau individuel fermé, 38% aimeraient un poste de travail dédié dans un petit « open-space » et 31% souhaiteraient travailler dans un espace collectif ouvert, dans lequel des salles confidentielles et des salles de réunion seraient accessibles librement.

Enfin, seulement 14% des personnes ayant répondu à l’enquête choisiraient le flex-office comme lieu de travail principal. Il s’agit là d’un type d’espace professionnel encore très peu connu et envisagé par les salariés en 2019, mais il est fort probable que ce pourcentage augmente dans les années à venir, puisque 40% des salariés interrogés pourraient l’envisager prochainement.

Avec la nouvelle révolution numérique, par le télétravail, nouveau rapport au travail s’impose 

Avec la crise sanitaire aidant, pour les salarié(e)s qui exercent leur profession avec un ordinateur (divers travaux d’informatique, de bureau, d’enseignement…), jamais l’exercice de la profession à distance et non plus au bureau n’avait eu autant le vent en poupe. Il semble bien que désormais nous sommes entrés dans une nouvelle ère du rapport au travail pour des activités qui intègrent l’usage de l’ordinateur comme outil essentiel. Cela signifie aussi la remise en cause du « présentéisme » par le télétravail qui était la règle au bureau de l’entreprise.

Parmi les contraintes toutefois évoquées par le télétravail à domicile, la difficulté de trouver du sens

Le travail, en dehors de la rémunération ou de la valorisation sociale, est aussi vécu comme une nécessité pour sortir de chez soi, de ce qu’on a en tête, avoir le sentiment qu’on contribue à satisfaire le besoin d’autrui. C’est quelque chose qui est réparateur psychologiquement. Mais tout cela disparaît en télétravail quand on l’exerce à domicile et, à l’inverse, on observe une montée en abstraction extrêmement forte. Ce sentiment d’être inséré dans un milieu de travail, dans un collectif où est validé votre travail, où l’on peut partager ses doutes et ses fiertés, à l’évidence cela n’existe plus.

Comme le font observer les psychologues, l’absence de  pause café impromptue, les déjeuners entre collègues, ou les rencontres improvisées autour de la photocopieuse sont autant d’endroits où le travail se vit aussi. Des moments qui nourrissent à la fois le collectif et le personnel. Devant son ordinateur chez soi, on est dans une relation abstraite, qui peut aussi être anxiogène. D’autant que l’organisation du travail, elle, ne change pas. Les salariés sont toujours soumis à des objectifs, à des processus, à des contrôles...

Le télétravail n’échappe pas aux inégalités qui risquent de s’amplifier

la mise en place du télétravail a par ailleurs conduit des entreprises à mettre à disposition de salariés des ordinateurs portable, lorsqu’ils n’en disposaient pas, toutefois des limites sont rapidement apparues. Pendant le confinement, selon l’INSEE, 58 % des cadres et professions intermédiaires ont télétravaillé, contre 20 % des employés et 2 % des ouvriers. De la même façon, 21 % des personnes les plus modestes ont télétravaillé pendant le confinement contre 53% des plus aisés. Un temps de trajet domicile-travail est par ailleurs en augmentation pour les salariés des bureaux

Avec l’évolution de « la révolution numérique «  et le transfert de nombreux emplois aux robots, qui par interconnexion entre eux leur font changer de statut par rapport à la situation actuelle, cela créera et amplifiera inévitablement un fossé supplémentaire entre les personnes les plus modestes, c’est à dire celles qui exercent une activité essentiellement manuelle sans peu de qualification technique et qui, faute de formation et reconversion, seront condamner à un chômage longue durée… D’où la question se posera de leur assurer un minimum vital de rémunération en échange d’une activité sociale ou associative. Cela aura un coût que l’état devra financer par des recettes qui sont à imaginer, par exemple en taxant les plus - values financières, voire la productivité des robots, mais cela ne pourra se faire qu’au niveau Européen à minima. Tous les pays seront d’ailleurs confrontés à ce problème...

Quand la présence de l’entreprise s’immisce dans le foyer avec des cas multiples très différents à gérer

Enfin, lorsque le bureau se déplace à la maison, la présence de l’employeur elle aussi ne s’immisce t-elle pas un peu dans les foyers ? La question qui va se poser, c’est comment les entreprises vont être amenées à gérer des cas extrêmement différents. Il est évident qu’elle peut être confronté à des salariés très différents qui devront exercer le télétravail dans des conditions tout aussi différentes. Par exemple, entre ceux qui n’ont pas d’enfant et disposent d’espace dans le logement où sont en secteur rural, quand d’autres qui habitent en secteur urbain, vivent avec des enfants dans un espace restreint avec du bruit à proximité, leur vécu professionnel du télétravail sera beaucoup plus difficile. Les entreprises ne pourront plus totalement fermer les yeux sur les conditions personnelles des individus. Vie personnelle et professionnelle sont amenées à se mélanger encore plus, avec les impacts sociaux que l’on peut imaginer.

Le télétravail devient nécessaire pour éviter un « trop plein » de personnes dans un espace donné et pour éviter des déplacements contraignants, entre le domicile et le lieu de travail, lorsque l’habitat est situé en extérieur des métropole et des grandes villes, alors que les bureaux se trouvent à l’intérieur de celles-ci, ce qui impose d’ emprunter souvent plusieurs transports en commun. Par contre lorsque le salarié habite dans la zone urbaine où se trouve l’entreprise et les bureaux, sous réserve que les dispositions sanitaires de proximité soient prises en période de crise sanitaire, il n’est pas utile d’imposer le télétravail.

Imposer le télétravail, avant d’avoir pris certaines dispositions, une autre erreur gouvernementale

« Le télétravail est une obligation », martèle Élisabeth Borne, la ministre du Travail en évoquant le protocole sanitaire du reconfinement qui impose le télétravail. Mais certains employeurs renâclent. Alors, comment le leur imposer ? Quand la ministre est interrogée à ce propos, elle se révèle très prudente : « Il peut y avoir des sanctions ».

Des sanctions pour les entreprises qui n’imposent pas le télétravail, mais alors pourquoi, quelles sanctions et comment les faire appliquer ?

Si l’on se réfère à l’« instruction » du 3 novembre transmise aux inspecteurs du travail. Le texte n’évoque pas d’éventuelles sanctions. ( https://www.ouest-france.fr/economie/emploi/teletravail/teletravail-l-inspection-du-travail-embarrassee-7041718 ) Il rappelle simplement qu’un employeur doit évaluer les risques et adopter des mesures de prévention, dont le télétravail ». À noter que le Code du travail ne prévoit aucune pénalité pour le fait de ne pas instaurer le télétravail. Ce qui empêche un inspecteur du travail de dresser un PV à destination de la justice ou de demander une sanction administrative.

Vouloir imposer le télétravail, avant d’avoir pris certaines dispositions préalables, n’est-ce pas une erreur gouvernementale ? Élisabeth Borne, la ministre du Travail veut imposer le télétravail bien que certaines entreprises évoquent des difficultés matérielles pour faire travailler à domicile et les salariés qui n’y sont pas favorables le justifie par les contraintes familiales et le manque d’espace disponible de leur logement. Alors pourquoi ne pas obliger les communes ou leur groupement à aménager des locaux adaptés qui faciliteraient l’accès au télétravail, tant pour les entreprises que les salariés ?

La mise place d’espaces « coworking » avec des box individuels ou des « flex offices « devrait être la solution

Dans ces conditions le gouvernement devrait plutôt imposer aux commune ou à leur groupement de créer des espaces « coworking »( ce ne sont pas les locaux vides qui manquent) . Dans un espace de ce type, l’entreprise retrouve les avantages du « présentéisme » auquel est soumis le salarié quand il travaille au sein de l’entreprise et le salarié retrouve les avantages qu’offre l’entreprise : sortir de chez lui, échanger des moments de convivialité avec d’autres, bref préserver un espace de sociabilité. Le télétravail en espace « coworking » offre aussi l’avantage d’éviter des déplacements quotidiens domicile travail contraignants et coûteux. Au fond que des avantages.

Une autre réponse aux nouveaux modes de travail : vers la fin des bureaux attitrés avec le « Fex Office » ? Le « flex office » n’est pas une simple tendance mais une véritable évolution. Ce mode de répartition des postes de travail est la traduction, dans le secteur l’immobilier de bureau, d’un phénomène beaucoup plus global : le passage d’une économie de la propriété à une économie de l’usage. Le salarié ne dispose plus d’un espace attitré, mais simplement d’un placard sécurisé où il dépose son ordinateur portable et des affaires personnelles liées à son activité. Lorsqu’il prend son service dans l’entreprise, il récupère son matériel et rejoint un espace disponible intérieur ou extérieur qui lui convient le mieux. On peut donc supposer que dans le futur, les bureaux attitrés accueillant des salariés ne pouvant ou ne désirant pas le télétravail, disparaîtront. Cela se fera au profit de d’autres modes de consommation des espaces de travail, comme le flex office. Ce dispositif peut très bien s’inclure aussi dans un espace « coworking « 

Il y a aujourd’hui, selon une évaluation au 1er Novembre 2020, 409 espaces coworking, alors que simplement, si chaque intercommunalité rurale s’en dotait d’un seul , il en faudrait 2150 (nombre d’intercommunalité rurales).

Pour conclure

La nouvelle révolution numérique rendait inévitable ce nouveau rapport au travail qui remet en cause le « présentéisme » et conduisait au développent progressif du télétravail, ainsi qu’à une réorganisation de celui-ci. La crise sanitaire du Covid-19 n’a fait qu’accélérer un processus, pour lequel il sera impossible de revenir en arrière. Plutôt que de vouloir sanctionner les entreprises récalcitrantes, le gouvernement doit imposer, à minima dans chaque intercommunalité rurale un espace « coworking « conçu en partenariat avec l’entreprise et les salariés usagers.




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