Au bonheur des dérogations pour les betteraviers et le Puy du Fou Vendéen!

On ne peut pas dire que le nouveau gouvernement Castex brille par ses actes en faveur de ses déclarations et promesses, ou de ses décisions. La dérogation accordée au spectacle éphémère du Puy du Fou et celle accordée aux betteraviers pour qu’ils puissent utiliser à nouveau des néonicotinoïdes en témoignent.

Une dérogation pour accueillir plus de 5000 personnes à un spectacle au puy du Fou en Vendée qui surprend et interroge

Au début du mois d'août, le ministère de la Culture avait annoncé l'autorisation des rassemblements de plus de 5.000 personnes à partir du 15 août, sous réserve du respect des mesures sanitaires. Mais le 11 août, face à la « dégradation de la situation épidémique du Covid-19 », le premier ministre Jean Castex avait finalement repoussé l'interdiction « jusqu'au 30 octobre ». Toutefois, suite à un décret paru le même jour, les préfets peuvent autoriser des rassemblements de plus de 5. 000 personnes dans le cadre de « dérogations à titre exceptionnel ». Mais un manque évident de lisibilité de ces dispositions est dénoncé par les acteurs du secteur culturel.

Conformément au texte de ce décret le préfet de Vendée a autorisé le Puy du Fou à accueillir son grand spectacle son et lumière. De son coté le Puy du Fou précise sur son site internet qu’à l'entrée, « le port du masque est obligatoire pour les adultes et les enfants de moins de 11 ans ». Les organisateurs expliquent avoir mis en place « trois tribunes distinctes et séparées de façon étanche, accueillant chacune moins de 5.000 personnes ».

Une dérogation qui suscite quelques incompréhensions

L'autorisation suscite toutefois une grande incompréhension parmi les responsables politiques de gauche. « Notre santé vaut bien plus qu'un passe-droit pour l'ami du président ! », dénonce le maire adjoint de Paris David Belliard sur Twitter, faisant allusion à « l’amitié » supposée entre Emmanuel Macron et Philippe De Villiers ... « Deux poids deux mesures ! En ces temps de crises majeurs pour l'évènementiel, les concerts ... Cela est encore plus insupportable à vivre !! » a réagi également l'ancien PDG d'Universal Pascal Nègre.

Prendre un décret aussi controversé le 11 Août, dont pour l’instant le seul bénéficiaire est la famille De Villiers avec le Puy du Fou peut surprendre et soulever quelques interrogations... L’argument évoqué pour justifier cette dérogation qui repose sur le fait que le Covid-19 ne progresserait plus dans ce département est pour le moins aléatoire. Ce type d’argument peut par ailleurs servir à justifier des dérogations clientélistes de ci et de là au gré des conjonctures politiques...

Après le spectacle du Puy du Fou, « Ne mangez plus du miel, mais des betteraves », devrait dire Madame Pompili !

Si la dérogation accordée au Puy du Fou en Vendée pour un spectacle, du reste éphémère, peut soulever des critiques, il en est une qui a un autre impact beaucoup plus grave pour l’environnement, beaucoup plus long dans la durée et qui conduit le gouvernement et surtout la ministre Barbara Pompili à se soumettre au lobbying de la FNSEA et des betteraviers. Mais aussi, pour conserver son « job ministériel », contraint cette ministre à renier ses décisions et ses engagements antérieurs.

Madame Barbara Pompili, ministre de la transition écologique, souffrirait-elle de défaillances de la mémoire ?

Ne déclarait-elle pas en 2016 quand elle était secrétaire d’État à la biodiversité et luttait pour l’interdiction de ces insecticides, en particulier les néonicotinoïdes qui s’attaquent au système nerveux des insectes et sont responsables de la disparition de nombreuses espèces, abeilles en particulier : « Quoi qu’il arrive, en 2020, c’est en fini pour tous les néonicotinoïdes. » et devant l’assemblée nationale qui votera, le 8 août 2016, la loi « pour la reconquête de la biodiversité, la nature et les paysages » et avec elle, l’interdiction de ces produits dévastateurs pour l’environnement, elle indiquait, notamment  : « Si on commence à dire “on interdit là où il y a des alternatives mais on fait des dérogations et on les laisse courir dans le temps”, on sait très bien que c’est la porte ouverte au fait qu’il y ait certains néonicotinoïdes qui ne soient jamais interdits ».

Mais voila, quatre ans plus loin, oubliant ses déclarations de 2016, Madame Pompili devenue ministre de la transition énergétique dans le gouvernement Castex de la présidence d’Emmanuel Macron, elle assure son plein soutien au ministère de l’agriculture Julien Denormandie, lorsque le 6 août 2020 il accorde une dérogation aux producteurs de betteraves sucrières. Les betteraviers peuvent ainsi continuer à utiliser les néonicotinoïdes l’an prochain et jusqu’en 2023. L’argument évoqué pour justifier cette dérogation est de lutter contre les pucerons verts vecteurs de l’épidémie de jaunisse, particulièrement virulente cette année. L’interdiction était pourtant entrée en vigueur en septembre 2018. Mais à l'époque le prédécesseur de Madame Pompili s'appelait Nicolas Hulot...

Oubliant ses déclarations et engagements passés, Madame Pompili a choisi de céder au lobbying de la FNSEA et des betteraviers

Mais pouvait- elle faire autrement, sauf à démissionner comme l’avait fait Nicolas Hulot ? La ministre qui fut membre d’EELV et avec De Rugy coprésidente du groupe des député(e)s de ce parti qu’elle quitta en 2015. Se rapprochant ensuite du PS, elle fut Secrétaire d’Etat en 2016 (avant de rejoindre les rangs de LREM en 2017) déclare aujourd’hui que cette dérogation est « la seule solution possible à court terme pour éviter l’effondrement de la filière sucrière en France » et que « les alternatives aux néonicotinoïdes pour la betterave se sont avérées inefficaces pour l’instant ». Incroyable !

Comme quoi, la majorité présidentielle, censée faire la politique autrement il y a trois ans, joue désormais toutes sortes de partitions musicales, parfois très dissonantes.

Tantôt elle se présente comme les champions de l’écologie avec un gouvernement qui souhaite peindre en vert les deux dernières années du mandat d’Emmanuel Macron. A cet effet, peu de temps après sa nomination, le premier ministre Jean Castex ne se fendait-il pas d’une tribune dans Ouest-France intitulée « Tous écologistes ! » dans laquelle il affirmait, notamment ...« Face aux périls que sont le réchauffement climatique, la pollution de l’air et des mers, la disparition de certaines espèces, notre pays agit déjà et se trouve à la pointe du combat mondial pour préserver la planète. Cependant, les scientifiques comme la jeunesse, nous poussent à aller plus loin et plus vite. Et ils ont raison ». C’était une dizaine de jours avant l’annonce d’autoriser à nouveau le recours aux néonicotinoïdes.

Tantôt, oubliant ses belles promesses « écologiques », la majorité présidentielle, dont au premier rang la ministre Barbara Pompili cède au lobbying de la FNSEA et de ses betteraviers. 80 député(é)s de LREM, MoDem, Agir et des Républicains publient une tribune dans le journal l’opinion intitulée « Avoir les moyens d’agir en cas de crise sanitaire menaçant nos productions agricoles ». Contrairement à ce que le titre peut laisser penser, c'est bien la filière de la betterave sucrière dont il est question. Parmi les signataires de cette tribune, l’on trouve Stéphane Travert, ancien ministre de l’agriculture, Jean-Baptiste Moreau, porte-parole de LREM et agriculteur, ainsi que Roland Lescure, président de la commission des affaires économiques à l’Assemblée nationale. Un trio représentatif des intérêts croisés du lobby agricole.

Les arguments énoncés ne varient pas : « La filière betteravière française se trouve face à une impasse technique empêchant les agriculteurs-planteurs de pouvoir préserver et protéger leurs cultures », écrivent les élus, reprenant le discours qu’aucune alternative n’existe.

Un soutien fort d’une majorité de responsables et élu(e)s de droite et des Républicains à la dérogation gouvernementale des néonicotinoïdes

Pour cette dérogation des néonicotinoïdes le gouvernement a pu compter sur le soutien des élus de droites et LR qui, eux aussi, ont manifesté par tribune interposée le souhait de réintroduire rapidement l’insecticide tueur d’abeilles. Une centaine d’entre eux, dont Xavier Bertrand, Valérie Pécresse, Bruno Retailleau, Hervé Morin, François Bellamy, Christian Jacob, Philippe Bas… avaient adressé le 29 juillet une lettre ouverte au président de la République. Dans «  halte au sabordage de la filière betteravière », ils dénonçaient « une réglementation trop rigide », demandant du « pragmatisme » si cher à LREM. Dans cette lettre aux intonations parfois catastrophiques ils ne faisaient que réclamer ce que souhaitait le lobbying de la FNSEA et de ses betteraviers, auquel ils participent.

La FNSEA, le lobbying betteravier et ses responsables politiques serpillières n’ont que faire de l’avis des scientifiques

La solution retenue par le gouvernement par : « l’enrobage des semences (avec les néonicotinoïdes ) ne présente aucun risque pour les abeilles ». C’est ce que disent les représentants de la filière, dont Roland Lescure en sa qualité de président de la commission des affaires économiques à l’Assemblée nationale, affirme qu’il s’agit « des gens raisonnables ».

Ce n’est pourtant pas ce que disent les études scientifiques sur le sujet, qui montrent que le produit, sous la forme d’une semence enrobée qui infuse l’ensemble de la plante tout au long de sa croissance, reste dans les écosystèmes et peut se retrouver dans les cultures l’année suivante. Dans une étude publiée en Novembre 2019, des chercheurs du CNRS et de l’Inra ont ainsi trouvé des traces de néonicotinoïdes cinq ans après leur diffusion  https://www.actu-environnement.com/ae/news/neonicotinoides-residus-pollinisateurs-34511.php4 

À partir de ces données, les évaluations de la mortalité basées sur les modèles et paramètres des agences sanitaires suggèrent un risque non négligeable pour les abeilles butineuses. Pour les abeilles domestiques, le risque a été maximal en 2014 et 2016, avec environ 50 % des butineuses susceptibles de mourir de l'imidaclopride dans 12 % des parcelles étudiées. Ces mêmes années, entre 10 et 20 % des parcelles présentaient un niveau de contamination associé à un risque de mortalité équivalent pour les bourdons et abeilles solitaires. Ces résultats indiquent qu'une persistance d'usage des néonicotinoïdes sur certaines cultures de plein champ pose un risque pour les abeilles et pollinisateurs visitant d'autres cultures, non traitées : http://www.cnrs.fr/fr/neonicotinoides-malgre-le-moratoire-de-lue-un-risque-persiste-pour-les-abeilles

Pour conclure

De dérogations en dérogations entre amitiés présidentielles évidentes pour le Puy du Fou, même ci celles-ci sont démenties et lobbying de la FNSEA, des betteraviers et de nombreux autres qui imposent leurs diktats aux gouvernements successifs, ne nous étonnons pas si le mécontentement gagne une part de plus en plus importante de la population et surtout décrédibilise une classe politique dont les ministres, telle madame Pompili disent une chose un jour, mais font l’inverse le lendemain, à l’instar du premier d’entre eux.

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