Universités françaises : stagnation ou classement « Shanghaï », biaisé ?

Tel Sisyphe voyant régulièrement son rocher redescendre de la montagne et être obligé de le remonter encore et encore sans pouvoir le fixer. Si on se réfère classement annuel de « Shanghaï », critiqué par ailleurs pour sa méthodologie de sélection, la France stagne encore et encore dans le classement mondial de ses universités …Mais qu’en est-il réellement ?

Aussi scruté que critiqué, le classement annuel de « Shanghaï » établi par l’Academic Ranking of World Universities (ARWU), qui répertorie selon sa méthodologie les meilleurs établissements d'enseignement supérieur du monde, et dévoilé mercredi 15 août, reste l’un des plus regardés par les responsables de l’enseignement supérieur... Et popularisé par les médias… Le cru 2018 ressemble à celui des années précédentes avec un palmarès dominé par les universités américaines, qui s’arrogent dix-sept des vingt premières places. Harvard, Stanford, Massachusetts Institute of Technology, Berkeley, Princeton et Columbia se trouvent dans les premiers rangs. Seules trois universités britanniques parviennent à figurer dans cette élite : Cambridge (3e), Oxford (7e) et l’University Collège of London (16e).

Pour la France, Seules 19 d'entre elles figurent parmi les 500 universités du classement 2018. La première d'entre elles est Sorbonne Université, qui se trouve à la 36e place. Certes, malgré ce rang très modeste et une méthodologie de sélection très critiqué par de nombreux universitaires, certains n’hésiterons pas à crier « cocorico » à l’instar de son Président qui déclare sans modestie à France-Info : « Ce qui montre la dynamique et la place des universités et de la science française au niveau mondial »… Tout de même !

 D’autres au contraire considèrent que ce palmarès déçoit en France depuis plusieurs années. Fondé essentiellement sur des critères relatifs à l’excellence scientifique, il est aussi régulièrement critiqué pour sa méthodologie qui favoris de facto le modèle universitaire anglo-saxon.

Afin de hisser quelques champions tricolores au sommet de la compétition mondiale, en 2007, la Ministre Valérie PECRESSE en charge de la loi sur l’autonomie des universités avait accéléré un mouvement de regroupement des universités, des grandes écoles et des centres de recherche dans des structures communes. Une politique de fusion poursuivie par ses successeurs. Si ces ensembles, parfois constitués à grand-peine, tentent de pousser leurs atouts, leurs espoirs et efforts sont souvent déçus.

En 2010, Alors que certains évoquaient l’hypothèse de revoir la sélection à l’université en créant éventuellement une seconde barrière, la même Ministre rappelait que La barrière de sélection à l'université, c'est le bac, considérant d’ailleurs que c’était le premier diplôme de l'enseignement supérieur. Elle rappelait qu’elle n’était pas favorable à une deuxième barrière de sélection en soulignant toutefois que certains diplômes ou certains cursus, notamment les classes préparatoires qui sont plus exigeants pouvaient nécessiter une sélection particulière sur dossier.

Un classement mondial qui sous entend une notion de compétition par une sélection plus arbitraire que réellement objective ?

A l’évidence, vous pouvez, amplifier et améliorer toutes les fusions possibles ou instituer toutes sortes de sélection supplémentaire pour accéder à l’université et malgré l’excellence constatée de ces universités, dès lors que les critères de sélection n’intègrent que le seul temps passé à l’université pour l’obtention d’un prix Nobel, d’une médaille Fields ou d'autres diplômes très cotés, la France comme d’autres pays d’Europe est condamnée à souffrir d’un mauvais classement.

Il convient tout d’abord, après quelques recherches, de rappeler les critères retenus par le classement de Shanghai qui sont à peu près les suivants :

- le nombre d’anciens étudiants qui ont reçu le prix Nobel ou la Médaille Fields pour les mathématiques

- le nombre de membres actuels de l’université qui ont reçu le prix Nobel ou la Médaille Fields pour les mathématiques

- le nombre des chercheurs les plus cités dans les revues scientifiques

- le nombre d’articles publiés dans les revues Nature et Science (les plus prestigieuses) au cours des cinq dernières années

- le nombre d’articles publiés sur une année.

 Le total des points acquis par chaque université dans ces divers critères est pondéré selon le nombre de membres (équivalents temps plein) de cette université. Un exemple avec Albert FERT Prix Nobel français de physique, celui-ci ayant été employé par un centre de recherche commun entre le CNRS et l’université Paris-Sud, il ne rapporte qu’un demi-prix Nobel à cette dernière, où il était professeur. Le CNRS n’étant pas une université, la moitié des points de ce prix Nobel disparaissent du classement. Or, ces partenariats de recherche sont fréquents en France et en Allemagne, ainsi que dans d’autres pays européens. Autrement dit, d’après la méthodologie de sélection de « Shanghaï » il y aurait deux catégories de prix Nobel qui n’auraient pas la même valeur dans un classement, absurde !

Des critères plus favorables aux universités anglo-saxonnes pour les raisons essentiellement suivantes :

Il n’est pas nécessaire de sortir d’une grande école pour comprendre que les universités les plus sélectives ont plus de chances que les autres d’avoir dans leurs rangs des prix Nobel et des chercheurs cités dans les revues scientifiques. Or les universités Anglo saxonnes sont connues pour être les plus sélectives, et pas seulement que sur le plan financier.

Toutes les citations sont relevées sur les bases de données de « Thomson scientific» filiale du groupe « Thomson Reuters Scientific » ( http://www.serdalab.com/acteur/thomson-reuters-scientific/), spécialisée dans l'édition scientifique. Or il est notoire que ces bases de données recensent surtout des revues anglo-saxonnes dans lesquelles les chercheurs anglo-saxons sont très majoritaires. Ce phénomène est encore accentué en matière de sciences humains et sociales. Dès lors, les universités françaises sont sous-représentées dans les critères basés sur le nombre de chercheurs cités et d’articles publiés.

Il faut aussi souligner que les revues Science et Nature contiennent une majorité d’articles ayant au moins une signature américaine et de plus en France, beaucoup de travaux sont réalisés par des unités mixtes de recherche qui associent une université à un organisme de recherche comme le CNRS. Qu’il s’agisse de prix Nobel ou d’articles signés par des chercheurs ou chercheuses appartenant à ces unités mixtes, 50 % des points attribués par le classement de Shanghai le sont à l’université et 50 % à l’organisme de recherche. Comme le CNRS, l’INSERM, l’INRIA (institut national de recherche en informatique et en automatique), etc., n’étant pas des universités, ils ne sont pas pris en compte par le classement de Shanghai, il y a donc un préjudice évident pour les universités françaises dans ce classement.

Si on se réfère à ce classement « Shanghaï « force est de constater que les méthodologies de sélection sont discutables et ne reflètent pas réellement la qualité des universités, mais pas seulement en France. Il serait souhaitable que les médias, notamment télévisés qui se bornent à donner l’information globale du « classement Shanghaï » précisent ces éléments de sélection ce qui relativiserait ce classement.

Un classement « médiatique » et « sans la moindre valeur » selon certains universitaires

Ces mêmes médias devraient, par soucis d’objectivité, rappeler que quelques auteurs de travaux très conséquents sur la méthodologie utilisée par les initiateurs du classement de Shanghai sont unanimes sur sa non scientificité. Par exemple, dès 2005 le professeur Ton Van RAAN, professeur émérite spécialiste hollandais reconnu des méthodes quantitatives en sciences concluait ainsi son analyse : « le classement de Shanghai ne devrait pas être utilisé pour des objectifs d’évaluation.  Le plus grave problème de ces classements est qu’ils sont considérés comme des "quasi-évaluations" des universités concernées. C’est absolument inacceptable ».

De leur côté, trois chercheurs, Jean-Charles BILLAUT (Université de Tours), Denis BOUYSSOU (Université Paris-Dauphine) et Philippe VINCKE (Université libre de Bruxelles) affirmaient en résumant une analyse fondée sur l’aide multicritères à la décision et intitulée « Faut-il croire le classement de Shangaï ? « : « Nos conclusions principales sont que les critères utilisés ne sont pas pertinents, que la méthode d’agrégation présente des problèmes majeurs et que l’exercice souffre d’une réflexion insuffisante sur les questions liées à la structuration du problème. Le classement de Shangaï, malgré la grande couverture médiatique qu’il reçoit chaque année, n’est donc pas un outil pertinent pour juger de la “qualité” des institutions académiques, guider le choix des étudiants ou des familles, ou promouvoir des réformes du système d’enseignement supérieur » et in fine de rajouter : « Il ne nous semble donc pas excessif de conclure que le classement de Shanghai est un exercice qui n’a absolument aucune valeur».

Sans vouloir polémiquer, mais plutôt ironiser, on pourrait croire cependant que le classement de « Shanghaï » a inspiré le Président de la République dans le choix de Mr. Benjamin SMITH, actuel numéro deux d’Air Canada, comme nouveaux directeur général du groupe Air France KLM, avec soit dit en passant un salaire près de trois fois plus élevé que son prédécesseur. Nul doute que cette personne dispose de grandes qualités humaines et intellectuelles, mais aller chercher à l’extérieur un dirigeant d’entreprise nationale a de quoi interroger et ce qui n’est pas très élogieux pour nos élites issues « des grandes écoles » Françaises… notamment l’ENA

Précisément, à propos de l’ENA   

L'ENA (Ecole Nationale d'Administration) a été créée par l'ordonnance No 45-2283 du 9 octobre 1945 par le Gouvernement Provisoire de la République Française, alors présidé par le général DE GAULLE pour « démocratiser » l'accès à la fonction publique et former les futurs hauts fonctionnaires et élites de la France. Mais de cet objectif initial se dresse aujourd'hui en un bien piètre constat, qui pose la question de l'utilité de l'ENA, et de son efficacité réelle. De nombreuses voix se font entendre périodiquement, dont plusieurs énarques, pour réclamer sa suppression, on noter, par exemple : Jean-Michel FOURGOUS ancien Député LR, Hervé NOVELLI, ancien Ministre, Louis GISCARD d’ESTAING également ancien Député LR, Laurent FABIUS ancien Ministre PS et d’autres, certains de ces députés ayant même, mais sans succès déposer une proposition de loi dans ce sens…

L’ENA est une exception Française. Pour ne considérer que la haute fonction publique. En Allemagne, où les hauts fonctionnaires n’accèdent aux postes les plus élevés qu’après la validation de nombreuses années d’expérience, l’idée que les agents puissent prétendre à des postes de direction aussi jeunes que les énarques français ferait presque figure de monstruosité administrative. L’administration fédérale n’ouvre les postes de direction qu’à des fonctionnaires ayant fait leurs preuves et régulièrement remarqués et notés pour l’excellence de leurs services. Il n’y adonc rien de semblable aux grands corps français. Au Royaume-Uni, c’est à la fois la jeunesse du recrutement des énarques et la garantie d’un emploi public à vie qui surprend : le modèle du senior civil service, qui prévaut outre-manche, implique en effet là aussi que les agents publics, recrutés sur appel d’offres pour des contrats limités dans le temps, ont une moyenne d’âge sensiblement plus élevée que les énarques en parvenant aux postes de direction. Aux États-Unis, le recrutement des hauts fonctionnaires est nettement plus ouvert qu’en France, même si l’obtention d’un diplôme des grandes universités est un passage quasi-obligé.

Pour conclure

Au-delà de la question de la nomination du nouveau Président d’Air France – KLM et de l’utilité de l’ENA ou d’autres structures de formatage des élites Françaises. Structures trop souvent génératrices de consanguinité entre la haute fonction publique, le monde des affaires et la politique, il y a les méthodologies de sélection des universités par « l’Academic Ranking of World Universities » de Shangaï qui définissent un classement mondial de celles –ci, lequel ne saurait être interpréter comme un critère absolu de qualité, ou de moindre qualité des universités Françaises, et servir de justificatif à des réformes ministérielles.  

 

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