Nitrate d'ammonium: graves dangers liés au stockage des engrais?

Le danger associé aux ammonitrates (engrais à haute teneur en azote provenant du nitrate d’ammonium) est la détonation. Cependant, le nitrate d’ammonium, même très concentré, est seulement considéré comme un « explosif occasionnel » dans des conditions particulières, or le stockage d’engrais peut présenter un grave risque d’explosion.

Conditions particulières requises toutefois pour une explosion

La réglementation française considère une concentration limite de 24,5% en azote, soit 70% en nitrate d’ammonium, en-dessous de laquelle le danger de détonation n’est plus pris en compte.

Une explosion ne peut toutefois survenir que dans des conditions particulières, par exemple, quand l’engrais est contaminé par des matières incompatibles. Dans ces conditions, c’est-à-dire lorsque les normes s’imposant aux engrais agricoles ne sont plus respectées, le risque de détonation se trouve fortement accru en cas d’incendie. Plus la teneur en nitrate d’ammonium diminue, plus la possibilité de faire détoner le produit en conditions dégradées diminue.

Les engrais composés à base de nitrates qui ne contiennent pas une forte teneur en nitrate d’ammonium ne sont pas susceptibles de détonation. Ils sont cependant, en cas d’élévation de la température, le siège d’une décomposition générant des gaz toxiques (dioxyde d’azote, acide chlorhydrique, chlore…) et, pour certains, ils peuvent présenter un phénomène de décomposition auto-entretenue (phénomène similaire à une cigarette qui se consume seule). L’examen de l’accidentologie révèle, pour ce phénomène particulièrement délicat à arrêter, une fréquence d’occurrence supérieure à la détonation.

La France consomme d’importantes quantités de nitrates d’ammonium pour l’agriculture

La France consomme d’importantes quantités de nitrates d’ammonium, principalement pour l’agriculture sous forme d’engrais azoté, l’ammonitrate. Le reste est employé pour produire des explosifs, notamment dans le secteur minier et des travaux publics, avec une concentration plus élevée et donc plus dangereuse.

En 2017 pour l’agriculture, la France a importé 332 694 tonnes de nitrate d’ammonium et 823 727 tonnes de nitrate d’ammonium calcique (un mélange de nitrate d’ammonium et de carbonate de calcium) rien que pour les besoins de l’agriculture. Selon l’Agence des nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO), la consommation Française représente 8% de la consommation mondiale, selon la fédération internationale des fertilisants (IFA).

Rappel de la réglementation particulière applicable aux stockages d'engrais

Les dépôts d’engrais solides à base de nitrate d’ammonium relèvent de la réglementation des installations classées (ICPE). La nomenclature des ICPE susceptibles de créer des accidents majeurs impliquant des substances dangereuses est modifiée pour tenir compte des dispositions issues de la directive n° 2012/18/UE du 4 juillet 2012, dite Seveso 3, et du règlement de la commision Européenne (CE) n° 1272/2008 du 16 décembre 2008 relatif à la classification, l’emballage et l’étiquetage des substances et des mélanges. Les dénominations des classes, catégories et mentions de danger créées par ce règlement sont introduites dans le code de l’environnement. La directive définit aussi les quantités « seuils Seveso » de substances ou mélanges dangereux qui peuvent être à l’origine d’accidents majeurs ou qui présentent des dangers particulièrement importants pour la sécurité et la santé des populations ou pour l’environnement. Dans ce cadre, le décret n° 2014-285 du3 Mars 2014 a mis à jour la rubrique des installations classées applicable à ce type de dépôts.

108 sites classés Seveso haut stockent des ammonitrates, dont 16 sous haute surveillance

Depuis le drame d’AZF en 2001, la législation européenne a été depuis renforcée, notamment pour le stockage, encadré par la directive Seveso 3. Dans l’hexagone, 108 sites classés Seveso stockent des ammonitrates. Le ministère de la Transition écologique recense 16 entrepôts Seveso haut (plus de 2 500 tonnes pour les ammonitrates les plus courants) et 31 sites Seveso bas (à partir de 350 tonnes de nitrate d’ammonium.

l’Unifa qui représente les industriels de la fertilisation indique : « Le risque zéro n’existe pas, mais en France on a une industrie qui tend vers cela. A ma connaissance, en France, un stock d’ammonitrate qui soit resté six ans sans être contrôlé, surveillé, tracé, ça n’existe pas. » Près de deux décennies après l’accident meurtrier d’AZF à Toulouse, les explosions de Beyrouth ravivent pourtant les inquiétudes des associations.

Pour le président de Robin des Bois : « Les risques sont multiples, Il y a sur les quais de Saint-Malo entre 3 000 et 4 000 tonnes de nitrate d’ammonium qui séjournent pendant plusieurs semaines avant que les camions viennent les charger et les distribuer dans les coopératives agricoles. Et il y a un risque camion aussi à ne pas négliger. »

Mais aussi une association de la région Lyonnaise tire le signal d’alarme sur un risque très grave d’explosion du à un stockage de nitrate d'ammonium

L’association Rhône Beaujolais des Usagers de l'Eau dénonce : « le stockage autorisé de plus de 10 000 tonnes de nitrate d’ammonium à côté de l’usine d’au potable et de la zone commerciale de Villefranche Sur Saône » ville de 37 000 habitants, 73 000 habitants avec son agglomération riveraine ( https://eaubeaujolais.wordpress.com/ ). Certes pour l’instant, comme le fait remarquer cette association ce tonnage ne semble pas être atteint, mais autoriser légalement la possibilité de tels tonnages est inacceptable sur ce site urbain.

L’association Rhône Beaujolais des Usagers de l'Eau, après avoir rappelé que le nitrate d’ammonium est un composé chimique qui contient à la fois le combustible (partie réduite, l’ammonium, NH3) et le comburant (partie oxydée, le nitrate, NO3), c’est donc un explosif puissant et pour s’en convaincre, elle se réfère également aux multiples vidéos sur internet de l’explosion de Beyrouth : https://www.lemonde.fr/international/video/2020/08/04/explosion-a-beyrouth-les-videos-de-la-violente-explosion_6048140_3210.html) et comme l’indique cette association : « Ammonitrate 33,5 % » est la dénomination commerciale pour les agriculteurs du nitrate d’ammonium le plus pur. Le fabriquant garantit une proportion de 95 % de nitrate d’ammonium dans le produit, soit 33,5 % d’azote (N) en masse, le reste étant de l’hydrogène (H) et de l’oxygène (O).

D’après les bases de données internationales (PUBCHEM, HSDB, CSST…), le sulfate d’ammonium qui est la dénomination commerciale pour les agriculteurs : 21% N – 60% SO3 peut également exploser au contact d’agents oxydants.

L’association Rhône Beaujolais des Usagers de l'Eau précise aussi que la quantité maximale calculée à Villefranche d’après l’Arrêté Préfectoral du 6 mars 2017 ( http://documents.installationsclassees.developpement-durable.gouv.fr/commun/L/4/8ac510ca5ab3e08e015ab40229bf0014.pdf ) : 2 400 t * 0,95 + 15 800 t * 0,70 = 13 340 tonnes de nitrate d’ammonium, et souligne que c’est une puissance explosive théorique de 5 600 tonnes d’équivalent TNT (5 fois la puissance de l’explosion de Beyrouth, 50 fois la catastrophe de Toulouse, 4 000 fois l’explosion de quelques sacs d’ammonitrate agricole à Saint-Romain-en-Jarez en 2003). Elle rajoute que «  Le potentiel d’explosion à Villefranche est supérieur au record (hors bombes atomiques) : 2 900 tonnes d’équivalent TNT lors de l’explosion d’un cargo français de munitions lors de la première guerre mondiale, et se rapproche d’Hiroshima (15 000 tonnes d’équivalent TNT) ».

Cette quantité théorique est celle que l’exploitant peut stocker en toute légalité à Villefranche sur Saône. Ce n’est pas la quantité réelle actuellement présente sur le site, qui n’est pas connue du public. Cette quantité actuelle est probablement inférieure à celle de Beyrouth, mais même 1000 tonnes ou 300 tonnes (catastrophe de Toulouse) peuvent provoquer une explosion catastrophique pour la zone commerciale et la ville de Villefranche sur Saône.

Il convient de rappeler que « Le risque zéro n’existe pas ». « Les accidents ça n’arrive pas qu’aux autres ». Les accidents de Beyrouth, AZF de Toulouse ou encore l’incendie de Notre-Dame sont tristement là pour le rappeler: une inattention aux mesures élémentaires de sécurité et les catastrophes arrivent ...

L’association Rhône Beaujolais des Usagers de l'Eau s’inquiète tout particulièrement par rapport à l’eau potable, dont l’agglomération pourrait être privée pendant de longues périodes, car en cas d’explosion importante, la nouvelle usine d’eau potable à 400 m du site serait endommagée, et plus de 50 000 personnes se retrouveraient sans eau potable. Et ce n’est pas l’interconnexion avec Anse (commune limitrophe) qui résoudra le problème, car cette interconnexion est faite sur l’eau non traitée (une aberration totale de plus sur l’eau de Villefranch sur Saônee), et l’eau brute des captages près d’Anse n’est pas potable.
Pour cette association : « le risque est aggravé à Villefranche sur Saône par les conditions du stockage, sans respect des normes de sécurité (ne pas stocker les sacs en plein soleil), des mesures élémentaires de sécurité (accident de la route avenue de l’Europe ou acte de malveillance) et de l’Arrêté Préfectoral (10.4 : « Il est interdit d’entreposer un engrais dans la température est supérieure à 50 ° C ». Début août 2020 lors de la canicule, les sacs d’engrais stockés en plein soleil ont dépassé les 50° C) » . Incroyable !

Si la population de Villefranche sur Saône vit avec un péril majeur, combien d’autre communes de notre pays se trouvent dans la même situation ? discourir sur transition écologiste Monsieur le Président de la république, c’est bien, mais agir pour prévenir de façon urgente certains périls majeurs, ce serait mieux...

Une forte augmentation des consommations d’engrais à venir liée incontestablement à l'évolution démographique, avec les dangers correspondant

Si la consommation d'engrais dans les pays développés a fortement chuté au cours des 20 dernières années et devrait continuer à baisser dans le futur, la consommation mondiale d’engrais devrait au contraire fortement augmenter compte tenu de la demande des pays émergents. Selon une étude de la FAO, cette demande en engrais devrait être poussée par l’augmentation de la population mondiale (par exemple plus d’un milliards d’habitants en une décennie de 2009 à 2019) et le besoin d'assurer la sécurité alimentaire ainsi que par l’augmentation du niveau de vie. La FAO estime une hausse entre 50 et 80% de la demande de produits agricoles. Des gains de productivité devront être réalisés afin d’assurer les quantités nécessaires de produits agricoles et de compenser la hausse insuffisante du taux des terres arables disponibles. Cette évolution devrait avoir pour conséquence de fortes tensions sur les prix des engrais payés par les agriculteurs français. A lire : file:///tmp/mozilla_david0/prospect-engrais_mineraux_0906__ssp_rapport_final.pdf

Cette tension sur les prix devrait être l’occasion de repenser l’agriculture en aidant fortement ceux qui se reconvertissent en passant de l’agriculture de type intensif classique grosse consommatrice d’engrais et phytosanitaires de toute sorte, vers une agriculture propre qui n’a pas recours à des engrais (permaculture, agroécologie, agriculture Bio…). Mais aussi, contrairement à ce qui se fait aujourd’hui, un effort considérable des pouvoirs publics doit être fait en direction des agriculteurs Bio, plutôt que passer les caprices de la FNSEA, comme ne cessent de le faire les Ministres de l’agriculture qui se succèdent les uns après les autres depuis plusieurs années...

Toutefois dans ce domaine, comme dans d’autres si nous ne parvenons pas à une décroissance choisie et équitable de la population, avec un effort sans cesse renouvelé de l’occupation équilibrée des territoires, rien ne pourra changer fondamentalement.

Pour conclure

Des centaines de millier de tonnes de nitrate d’ammonium rien que pour les besoins de l’agriculture, selon la (FAO) sont stockés sur une centaine de sites en France, avec parfois des soucis par rapport aux conditions de stockage comme c’est le cas à Villefrance sur Saône, tel que le démontre l’association Rhône Beaujolais des Usagers de l'Eau. Pour limiter les dangers, il serait temps de réagir par des mesures qui permettent de réduire considérablement l’usage des engrais. C’est possible ! des alternatives existent, tant par rapport à l’agriculture que par rapport à la question démographique et l’occupation des territoires. Il suffit de volonté politique...

 

 

 

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