François Fillon – Le grand remplacement à l’unanimité

François Fillon a réussi à empêcher son renoncement par le grand remplacement de son 'corps politique' par lui-même. La confirmation par acclamation à l’unanimité pour cette candidature mutante est l'abandon de nos principes vertueux par une part de pratiques abusives assumée. Dans cette soumission à l'hétéronomie de la classe politique, en réalité nos standards de moralité explosent...

François Fillon François Fillon
Le renoncement empêché ? Le renoncement par le vide ?

François Fillon a réussi à empêcher son renoncement par le grand remplacement de son corps politique par lui-même. Son paraître de Vertu contre son fond immoral et sa défense incendiaire : « l'Etat de droit a été systématiquement violé » dans une « République des juges ». Son renoncement neutralisé, ce sont en réalité nos standards de moralité qui explosent.  Quelle démocratie avancée peut supporter une telle candidature forcée pour imposer des normes corrompues dans un état de droit ? Quelle démocratie avancée se refuserait à la seule issue morale au détriment d’accusations violentes contre ce qui la régule : le pouvoir judicaire. Jamais une candidature à la fonction suprême du pouvoir exécutif ne se sera autant construite contre le pouvoir judiciaire. Après des semaines de vertiges, de vérités relatives, de « coup d’état institutionnel », « de complots », « de guerre civile » le climat électoral délétère en ce début de campagne officielle promet un chaos à venir. Le chant du cygne de Fillon est peut-être celui de la Vème  que ce supposé héritier du gaullisme assassine. Il voudrait être le chef du pouvoir exécutif de notre monarchie républicaine dont il devient en réalité le bourreau. Mais c’est aussi le suicide du pouvoir législatif et collectivement celui de la droite, qui reprend en chœur ce chant à la défense de l’indéfendable. La classe politique expose sans pudeur son hétéronomie dans sa compromission morale.

Du local au national, du particulier à l’ensemble.

Au niveau local ; Balkany qui a le tempérament de ses fraudes illégales, est la figure outrancière de la corruption active toujours en fonction. Avec Fillon, c’est la figure de l’imposture morale qui s’impose. La translation s’opère au niveau national et officialise les abus discrets et légaux de nos élus. Une élite politique donne son quitus à l’homme respectable pour endosser son beau costume trompeur. Par leur soutien et leur confiance ; à eux de rendre l’inacceptable acceptable, à lui de s’investir dans la mission sacrificielle d’assumer pour tous, de « porter sur ses épaules tout le fardeau des pratiques des parlementaires de la Ve République ? (1) (2) Et en soutien, leur « Nous » qui partage un peu, beaucoup ou pas du tout ses pratiques iniques et discrétionnaires. Leur « Nous » dont le corporatisme et l’ambition électorale l’emportent sur des considérations morales. Leur « Nous », dans ses plus nobles estimations politiques valide cette candidature d’une nature légitime parce que finalement, elle demeure compatible avec l’habitus de leur « Nous » contre le nôtre.

Cette campagne a inventé le compteur des lâcheurs ou le capteur sismique d’angoisses d’ordre électoral qui n’est certainement pas un indice de moralité. Dans l’affolement, ils accusent au mieux le principe du non respect de la parole donnée mais s’affranchissent de toute critique éthique de fond. Le premier à abandonner l’équipe de campagne fut Pascal Coste (LR) pour « un problème d'éthique et de morale » mais il lui accorderait quand même son vote précisait-il. Seul, Amor Louhichi, ex-secrétaire national de l'UDI, le véritable premier 'complet' a quitté son poste dénonçant l’argument de « légalité » et accusant enfin la moralité : « Je ne défendrai pas l'indéfendable Fillon ». La part entre le vote-programme et le vote-moral s’accommode sans discernement pour l’un, s’accordent dans le jugement pour l’autre. Ils illustrent à eux deux le véritable champ de bataille qui s’ouvre à l’électorat sincère de droite qui se serait volontiers passé de cette alternative mortifère après sa Primaire réussie. Entre cohérence et compromission, il y aura donc ceux qui atteindrons le point de rupture morale et les autres. Le passage en force de cette candidature, c’est un choix de soumission des consciences à droite que nul n’aura jamais imposé à son propre camp, avec une telle tension paradoxale entre les valeurs d’un programme de vertus (?) et son incarnation immorale.

Mais au-delà du cas Fillon, les enjeux et les répercussions dans les esprits sont incalculables en terme de moralité de la vie publique et de fragilisation de nos institutions.  La confiance accordée hier à l’unanimité à cette candidature est un vote pour le grand remplacement définitif de nos principes vertueux par des pratiques abusives assumées.  Une confirmation par acclamation de leur aliénation aux règles de leur milieu qu’il nous inflige. Le débat devra subir et mourir par la loi de leur hétéronomie.

Au delà de la droite, quelle fut la réaction du pouvoir législatif face aux révélations de pratiques abusives en son sein? Des attaques virulentes, des dénonciations furieuses à la défense de la noblesse de leur mission ? Une opération mains propres ? Une enquête interne d’une commission ad hoc sur la centaine d’élus qui partagent les mêmes pratiques ? Non, l’urgence a été de voter une loi qui reporte à 12 ans la prescription sur les affaires dîtes « occultes ». Finalement, le corps législatif au-delà de tout clivage, s’aménage de ses turpitudes et se vote une immunité rétro active en plein scandale. Fin de session parlementaire pour cause de double campagne, présidentielle et législative, tout à leur reconduction par la force. 

Seuls 12 députés sur 577 (soit 2,07%) ont formulé une saisine auprès du déontologue de l'Assemblée. Ce dernier était resté injoignable durant la première semaine de révélation. Mais hélas, rattrapé par sa fonction, le spécialiste ‘saisi’ n’a pu se prononcer ni sur ces pratiques, ni sur l'enquête en cours. Il s’abrite ; déontologiquement (?), derrière son devoir de réserve pour éluder ces questions de moralité de la vie publique. Il en est pourtant un vague garant, ou en porte-il simplement le titre honorifique de sagesse ? Ni l’un, ni l’autre, car s’autoproclamant incompétent, il occupe en réalité le plus honteux emploi fictif officiel de l’Assemblée.

Sans aucun contre-pouvoir, sans mesures coercitives, la vacuité du contrôle à l’Assemblée la transforme en chambre des vanités nationales. Mais heureusement, la Justice n’a ni le devoir de réserve ni l’artifice du déontologue. Et pour le coup, notre ultime recours se retrouve accusé d’instrumentalisation dans son action. Des députés de gauche ou de droite (3, 4, 5, 6), ont déclaré qu’elle menaçait l’indépendance des pouvoirs législatifs et judicaires. 

François Fillon au-delà de son camp est l’incarnation de cette hétéronomie. Cette candidature confirmée est celle d’une dépendance indépassable. L’autonomie des plus vertueux ne pourra se faire sans une véritable loi sur la transparence, une radicale modernisation et moralisation de la vie publique concrètement contrôlée. Un changement de constitution, plus structurel serait l’affirmation aboutie de cette ambition.

Pour qui de gauche, qui de droite, c’est à ce grand remplacement « moral » auquel nous aspirons à l’unanimité, parce que notre dégoût dépasse nos clivages ce matin. Nous sommes sales ce matin. Mais nous sommes lucides ce matin, car nous avons le réveil du poète, du géomètre et de la boulangère. Et nous avons faim de ce pain ce matin, nous savons tous que : « Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde ». Aimé Césaire.

 

 (1) Antonin Lévy : "à trois mois des élections, François Fillon devrait porter sur ses épaules tout le fardeau des pratiques des parlementaires de la Ve République ?"

(2) Valérie Pécrese : "C'est critiquable, mais il ne peut pas porter tout seul le chapeau pour toutes les pratiques critiquables de la Ve République, ce n'est pas possible."

(3) Jacques Myard: "Ce n'est pas seulement toi qui est en jeu, c'est la séparation des pouvoirs. C'est l'indépendance du pouvoir législatif."

(4) Bernard Accoyer: "L'enquête doit être courte, sinon il s'agira d'une intrusion de l'autorité judiciaire."

(5) François Goulard : "la séparation des pouvoirs ne devrait pas être un vain mot..."

(6) Philippe Vigier : "Il y a 2 poids 2 mesures, les puissants ne sont plus protégés !’"

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