Cazeneuve et Le Roux – Deux poissons rouges dans un bocal

« Après destruction de leur tentes, la police confisque les couvertures des migrants dans les rues de Paris ». D'abord un témoignage sur le détroussage policier de couvertures. Puis une appréciation sceptique face au déni formulé par les deux hommes les mieux informés de France...

« Après destruction de leur tentes, la police confisque les couvertures des migrants dans les rues de Paris ». Cette déclaration alarmante de MSF correspond en tous points à la réalité du harcèlement que subissent les réfugiés abandonnés à leur déshérence en cette période de grand froid hivernal. Face à cette accusation accablante, messieurs Cazeneuve et Le Roux, ont adopté une rhétorique coupable. Choisissant la fuite en avant, ils accusaient les dénonciateurs critiques plutôt que d’interroger  a minima les dérives de leurs troupes, trahissant une tolérance tacite. Mais avant d’apprécier le déni formulé par les deux hommes les mieux informés de France, je tiens d’abord à témoigner ; à rappeler avec une certaine urgence, ce qu’ils savent déjà à ce sujet.

Voilà ce que j’ai vu, de mes yeux incrédules, vu…

Avec une compagnie improvisée de riverains de la Mairie du 18ème, de voisins rentrant tardivement du boulot, des sourires épanouis comme une bouche de métro, croisant ceux qui se rendaient aux festivités d’un dernier week-end d’été. Tous, formant cette foule bigarre, nous avons pu assister à ces scènes de martyrs de la vie parisienne.

Sans transition, en toute brutalité.

Toutes les 10 minutes, des policiers par groupe de 4 à 6 hommes allaient arracher les couvertures de malheureux couchés au sol. Ils chargeaient de façon aléatoire une personne au milieu du tas ; et non pas les plus accessibles en bordure de trottoir. Cela ne manquait pas d’ajouter un caractère imbécile et arbitraire à l’inhumanité de leur acte sur ces pauvres sans défense. Crochetant alors l’objet prétexte de délit, traînant sur quelques mètres avec acharnement le corps qui s’y accrochait et dont les mains affaiblies finissaient toujours par lâcher leur dernier espoir de chaleur.

La stupéfaction était générale ! Symboliquement, c’était aussi violent que de voir des pompiers s’acharner à coup de battes de base-ball sur le crâne d’un accidenté de la route. Inconcevable ! Et pourtant, ces agents du maintien de l’ordre prétendument gardiens de la paix semaient le chaos. Il n’y a pas d’autre mot ! Un titre peut être ?  

Un à un, c'est-à-dire avec ordre, méthode et de façon systématique, cette brigade de la police nationale en mission déplumait de leur duvet cette soixantaine d’hommes et de femmes sans abri qui osaient l’affront de se couvrir, parce que frigorifiés, affamés, épuisés et allongés à même le sol glacial. La nuit n’est pas une trêve dehors.

Cela durait depuis deux bonnes heures déjà, quand soudain, un jeune homme en aluminium provoqua une excitation violente parmi les policiers. Il semblait déployer avec fragilité ses ailes d’insecte doré, scintillant et enclavé dans la foule. Il était assis sur les 3 marches de l’accès latéral, dans l’axe du couloir des toilettes de la mairie. La feuille d’or qui le recouvrait, dans un bruit de papier métallique froissé par le vent,  provoqua l’ultime charge de ces prédateurs. Sans faim, comme on s’offre une dernière papillote, cette brigade en mode « jusqu’au fond des chiottes », tentait d’arracher jusqu’à la dernière couverture de survie! (Qui n’a d’ailleurs en qualité de survie, que le nom !)

Voir la police arracher des couvertures de survie ? C’en était trop ! Et sous la colère d’une gentille bande d’inconnus, de gentrificateurs dépolitisés, de bobos achevés aux bourgeois déboussolés du quartier, de soutiens militants, de deux grands-mères, de scolaires lycéens, le serveur de bistrot du coin, enfin tous prêt à s’interposer ensemble sous les coups de la honte si nécessaire pour que cesse cette dernière horreur ; alors cette horreur cessa ! Ces énergumènes de l’ordre public furent stoppés net dans leur délire extrême de carnage.

C’était le 4 septembre 2015, entre 22h et 1h du matin, le panneau d’information municipal affichait une température de 12°C. Sous le frontispice de la Mairie du 18ème surplombant cette scène de désolation d’une république vertueuse était inscrit « Liberté – Egalité – Fraternité » : voilà pour le titre! Les couvertures arrachées aux dormeurs, alors des manteaux fourrés furent distribués, ou plutôt jetés par-dessus têtes d’un mur de policiers. Pour la plupart, ils étaient confisqués autant que la nourriture apportée par quelques riverains assommés de ce spectacle écœurant.

Voilà ce que j’ai vu, de mes yeux incrédules, vu !

Ecoeurant hier le spectacle des violences policières de cette brigade. Assommant aujourd’hui de devoir supporter en plus de cet affront le cynisme, le déni du Ministre de l’intérieur qui feint si mal d’ignorer que quelques hommes indignes de leurs uniformes continuent d’arracher les couvertures des malheureux qui dorment dans la rue par -3 à -5°C !

Par une rhétorique coupable qui se précipite dans l’accusation plutôt que l’interrogation, qui ne prend même pas la peine d’un minimum de précaution d’usage, d’un petit élément de langage nuancé pour s’accrocher aux branches de lauriers des maraudes humanitaires policières (sic) : «C’est vrai, quelquefois, il peut y avoir une forme de contrainte à mettre à l’abri quelqu’un ». Puis avec l’énergie du falsificateur de CV, usant de la technique du menteur achevé, il tentait lundi de reléguer avec mauvaise foi l’accusation sur le terrain de l’offense argumentant : « Il faut arrêter ce sport national de la mise en cause de la police ». Disons-le, pour qui de gauche ou de droite, le véritable sport national d’endurance est celui qui consiste à ne pas céder à cette facilité, c'est-à-dire, à ne pas sombrer dans le sentiment « anti-flics ». Et quand quelques-uns d’entre eux organisent le détroussage de couvertures des malheureux qui dorment dans la rue par -3 à -5°C, cela devient franchement très sportif !

Hier, c’était au tour de Monsieur Cazeneuve au Sénat d’user de son habituelle stratégie d’évitement (cf. question sur Adama Traoré). Et plutôt que d’affronter la question, de temporiser, de proposer une circulaire précautionneuse pour bannir les possibles dérives d’un laisser-faire, il s’engagea dans un décrochage discursif sur l’éloge de l’action de ses troupes en surjouant peut-être un peu trop « la caricature et l’outrance » de lui-même.

Cazeneuve, Le Roux, le préfet Cadot comme les élus locaux connaissent ces faits. Ils n’ont pas besoin de formuler un ordre de service écrit pour que sur le terrain certains policiers exécutent salement leur mission, ce qui, pensent-ils, évitera l’installation de campement de rue par tous les moyens. Et particulièrement, au pied d’un équipement largement sous dimensionné et censé réguler leur accueil. C’est leur méthode, leur choix pour faire l’économie des moyens nécessaires à l’accueil digne des réfugiés. Seul le résultat compte, que l’on communique, et qu’importent les principes !

Il y a donc de quoi être extrêmement contrarié en écoutant les deux hommes les mieux informés de France feindre d’ignorer de tels agissements. Ils semblent simultanément frappés du syndrome du poisson rouge dans son bocal, oublieux de l’ordre tacite qu’ils ont donné la vieille ! Ils sont de l’espèce des inconséquents, baratinant en conscience les histoires du soir. Puis faire des bulles avec l’espoir imbécile d’endormir la foule pourtant témoin parfois des crimes qu’ils recouvrent chaudement de mensonges feutrés. Par omission, par évitement, par incompétence, par noyade !

 

Témoignage vidéo : https://www.wellcut.tv/en/c0fc5650-8778-4761-bbd9-fd42e078dd41/autoplay

Contact Danyel Gill: https://www.facebook.com/profile.php?id=100009591219317

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