Gilets jaunes – Vivre et penser comme des porcs

Le blocage réflexe des routes par les gilets jaunes met tout le monde à l’arrêt. C’est à dire à « égalité » par la force, car la solidarité entre conducteurs ne s’exprime qu’à l’arrêt. La défense des intérêts d’ «individualismes unis» n'est pas par nature la défense de l’intérêt collectif et d’un véritable projet commun ! Vers un dépassement?

Le cochon de l'Auberge de la Truffe à Sorges soutient le mouvement des gilets - France Bleu Le cochon de l'Auberge de la Truffe à Sorges soutient le mouvement des gilets - France Bleu

Le blocage réflexe des routes par les gilets jaunes met tout le monde à l’arrêt. C’est à dire à « égalité » par la force, car la solidarité entre conducteurs ne s’exprime qu’à l’arrêt. L’abandon du développement des  transports en commun pour le tout-voiture a créé une masse de captifs aliénés à leurs lieux privés de mobilité : la bagnole ! La fiscalité sur le prix du carburant menaçant leur « liberté » a été le catalyseur de leurs individualismes en détresse unis. Puis de leurs colères multiples.

Et les colères justes face aux injustices fiscales du président Macron des ultra riches, nous les partageons toutes ! Nous les partagerons tous sans retenue si quelques chauffeurs redevenus citoyens cessent d'exprimer leur légendaire connerie latente raciste ou homophobe quand ils sortent subitement de leurs habitacles. Manifestant leur colère, une minorité hurle sa haine brute. Ils révèlent et signent en réalité leur individualisme inouï qui dessert un élan collectif.

La défense des intérêts d’ «individualismes unis» n'est pas par nature la défense de l’intérêt collectif ou d’un véritable projet commun ! Il faudra dépasser cette limite.

 

« Vivre et penser comme des porcs » (1998) est un livre du mathématicien et philosophe Gilles Châtelet. Outre qu’il propose un titre qualifiant à merveille l’attitude ou la nature de certains gilets jaunes, il offre une lecture inspirante des événements de ce weekend et interroge avec férocité notre dépendance politique et systémique à la voiture. Ce texte est extrait du Chapitre 7 : Robinsons à roulettes et Pétro-nomades.

« Tu bouges ou tu crèves ! Les plus audacieux des socio-politistes ont même osé comparer le Grand Alambic de la société tertiaire de services à une immense autoroute. Mais c’est surtout l’inverse qui est vrai : pas d’autoroute, pas de Grand Alambic.

C’est qu’il faut beaucoup de place, de sacrifice, d’énergie, de mutilation et de cadavres pour que l’ « homme moyen » devienne automobile et se prenne pour un nomade. C’est pourquoi toutes les administrations qui se prétendaient fidèles à la voix de la modernité […] se sont toujours voulues les vestales zélées de la bagnole, de l’homme moyen à roulettes, censé incarner le « dynamisme » de la société civile. Ainsi toute autoroute est-elle d’abord une autoroute sociale, et ce qu’il faut appeler le pétro-nomadisme de la bagnole tourne souvent au pétainisme à roulettes : l’automobile, c’est d’abord le travail, la famille et la bêtise montés sur pneus. La bienveillance vis-à-vis du pétro-nomadisme est un point commun à tous les conservatismes. […]

On pourrait craindre le pire : imaginez nos millions de rhinocéros (conducteurs) coincés dans un des grands boyaux (tunnels). Ils beuglent fort leur « liberté » et, de près, ont l’air un peu hargneux dans leurs carrosseries, mais, vus du sommet du « grand alambic », forment une masse fluide parfaitement docile, qui ne demande qu’une chose : rouler sans problème.

On ne soulignera jamais assez combien fut cruciale cette domestication des masses par l’automobile, assurant la transition entre ce qu’il convient d’appeler «les solidarités traditionnelles» et le déchaînement inouï de l’individualisme moderne. Qu’importe si la bagnole tue, pollue et rend souvent parfaitement con, sa prolifération détruit tout espace urbain digne de ce nom, puisque l’enjeu est d’assurer la domestication de gigantesques masses humaines, de foyer de milliards de psychologies d’hommes moyens à roulettes – de « mentalités d’autoroutes » - singeant partout, jour et nuit pour en faire un paysage, les fluidités et les compétitions du Grand Marché ?...

Pas de bagnoles, pas de démocratie-marché ! Pas de maquette grandeur nature capable de nous faire vivre le marché comme un objet familier rencontré au coin de la rue, exauçant ainsi le vœu le plus cher de l’empirisme mercantile : fabriquer une panoplie de bulles mentales et de clichés capables de doter le Grand Marché d’un folklore aussi populaires que les lois d’attraction de Newton. […]

Il y aurait une « égalité démocratique » entre hommes moyens à roulettes […] surtout dans les embouteillages, l’un des rares moments de « solidarité » des automobilistes. L’embouteillage fonctionne donc comme une remise des pendules à l’heure ou, plus exactement, comme une mise à nu aussi féroce qu’un conseil de révision supprimant les disparités de puissance. C’est la fameuse « solidarité » des hommes moyens à roulettes qui culmine toujours quand les roulettes ne servent à rien, et qu’ils sont réduits à ce qu’ils sont : des unités de détresse. Compétition hargneuse quand « ça roule » et « égalité démocratique » dans l’impuissance.

C’est pourquoi l’adhésion à ce pétro-nomadisme doit être sans faille, tout comme la discipline exigée autrefois du bon soldat. Toute critique un peu acérée de l’homme moyen à roulettes est sacrilège et n’est qu’une bouffée délirante de tous ces intellectuels de gauche  qui vivent si mal le triomphe de l’individualisme de masse. Dès que l’on ouvre le ventre des critiques de l’automobile, on découvre une mise en cause de l’autonomobilité, une apologie des contraintes collectives, bref une attaque frontale contre la démocratie. […]

Il y a en effet du maintien stratégique d’un lieu mobile du privé hors d’atteinte des décisions et des manipulations collectives, de la préservation d’une autonomie maximale dans les décisions individuelles, toute atteinte à celles-ci étant comprise comme l’indice possible d’autres atteintes, le signe possiblement avant-coureur  d’un enchaînement antidémocratique à l’échelle de la société tout entière. »

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