Être ou ne pas être woke

Le terme « woke » décrédibilise et unit dans un bloc sans nuance toutes les tentatives de lutte en faveur de l'égalité, de la justice sociale, et contre les discriminations. La mise à l'agenda politique et médiatique de ce terme, que les Français sont pourtant très peu nombreux à employer, consiste à légitimer une rhétorique au mieux conservatrice, au pire d'extrême droite. Ça doit nous inquiéter.

Plusieurs fois, ces derniers temps, alors que je prenais position sur des sujets féministes, je me suis vue rétorquer que c'était de la "pensée woke". Que faire de cette information ? A la longue, j'en ai peu à peu déduit que lorsqu'on porte des combats essentiels contre les discriminations (genrées, raciales etc.), des gens, y compris de gauche, nous reprochent de faire du "wokisme". Si je ne connaissais pas la connotation péjorative du terme, je pourrais presque le prendre bien. Être woke, si je m'en tiens à une traduction littérale, ça signifie être éveillée, être conscientisée, être éclairée. Et j'essaie de l'être, en tant que femme militante et engagée. Alors, où est le problème ? 

Dans un très bon article, Aude Lorriaux revient sur les origines de ce terme. Elle montre très bien à quel point il s'agissait, lors de son affirmation dans le débat public dans les années 1960 aux Etats-Unis, d'un terme à la connotation positive. Être woke désignait le fait de se mobiliser pour la justice sociale et raciale, et d'être dans une position d'éveil, de conscience, face à l'ampleur des inégalités et discriminations qui sévissaient alors dans la société états-unienne. Mais le terme a peu a peu été dévoyé par les opposants à la justice raciale, et employé pour désigner une posture moralisatrice, négative, hypocrite, vaniteuse chez les personnes militantes. Le "woke" n'est alors plus, dans le langage commun, celui ou celle qui s'engage pour la justice sociale, raciale, de genre, mais celui ou celle qui fait étalage de sa conscience des questions sociétales, qui ne serait pas sincère dans ses combats mais qui ne ferait que les afficher savamment. Et lorsque le mot "woke", ou "wokisme", est arrivé en France, c'est uniquement sous sa connotation péjorative. Le résultat ? Il est désormais utilisé comme une "caricature qui vise à décrédibiliser les personnes engagées contre les discriminations". Et ça, c'est parce que le terme a été diffusé par les conservateurs et par l'extrême droite dans une tentative de neutralisation, de décrédibilisation de toute tentative de dénonciation des inégalités systémiques. Pour préserver l'ordre existant, en d'autres termes. 

On a ensuite franchi un autre pas dans l'emploi du terme "woke" pour désigner une posture catégorique, sectaire, niant toute contradiction, adepte du "politiquement correct" (encore un terme diffusé par l'extrême droite). C'est là un cran supplémentaire dans l'édifice de décrédibilisation des luttes. Il y a, à partir de là, une grande confusion introduite entre le fait de militer pour l'égalité des genres, l'égalité raciale, la justice sociale, et être tenant du "wokisme" qui refuse tout débat et qui adopte une posture idéologisante. 

Tout ça vous paraît peut-être très théorique. En voilà un exemple concret : je me rappelle d'une émission de France Culture, diffusée l'année dernière, au cours de laquelle l'une des intervenantes avait alerté sur les ravages de la "cancel culture woke" en expliquant que la faculté d'histoire des arts de Yale, aux Etats-Unis, interdisait désormais d'enseigner les œuvres d'hommes blancs. Ça m'a évidemment interpellée, alors je suis allée vérifier. Et j'ai bien fait (vérifiez toujours vos sources). J'ai bien fait parce qu'en réalité, des étudiants de cette université avaient exprimé leur souhait de diversifier leurs enseignements, estimant qu'aucun de leur cours n'abordait l'histoire de l'art d'un point de vue autre que celui des hommes blancs occidentaux. Un cours obligatoire d'introduction à l'histoire de l'art, qui parlait en effet exclusivement des peintres occidentaux, hommes et blancs, a donc été remplacé par quatre modules, incluant d'autres référentiels, et enrichissant donc l'expérience universitaire des étudiants et leur connaissance de l'histoire des artistes, femmes et hommes, blancs et non-blancs, occidentaux et non-occidentaux. Rien de scandaleux là-dedans. Surtout, absolument aucune interdiction d'enseigner les œuvres d'hommes blancs. Alors, j'avais contacté la médiatrice de France Culture pour dire que ce qui avait été prononcé à l'antenne était tout simplement faux. Je l'ai fait parce que je ne me voyais pas rester sans rien faire, mais je savais bien que ça n'aurait aucun impact ; la messe avait été dite, le clou avait été enfoncé, et l'effort de rendre visibles les femmes et les personnes non-blanches dans l'histoire de l'art avait été présentée comme une manifestation de la "cancel culture" outrancière et outrageuse. C'est ce que les auditeurs avaient entendu. Je suis inquiète de voir, à ce point, s'échapper la nuance. 

Alors bien sûr, ce qui est désormais désigné sous le vocable "woke" peut exister. Certains militants refusent, en effet, le débat et la contradiction. Mais comme dans tout militantisme ; il y a des postures plus ou moins idéologisantes, plus ou moins extrêmes, plus ou moins ouvertes au débat. Le problème, c'est que le mot de "woke" est désormais utilisé pour désigner la quasi-totalité des militantes et militants féministes et antiracistes (entre autres) qui ne se reconnaissent absolument pas dans ces postures fermées. Et pourtant, on les assigne, on les assimile, à cette prise de position moralisatrice. Et ça pose problème. Ca pose d'abord problème intellectuellement, parce qu'on dit toujours que la France est le pays des Lumières ; le pays du débat éclairé. Caricaturer toute tentative de visibiliser les discriminations systémiques qui s'imposent à de nombreuses personnes (femmes, personnes LGBTQI+, personnes racisées, en situation de handicap, en situation de précarité...), c'est à l'opposée de l'idéal de débat éclairé. Soyons à la hauteur du "pays des Lumières" que l'on prétend représenter. Et ne soyons pas aveugles face aux discriminations. 

Le problème, c'est la caricature, la dénonciation automatique, le réflexe de crier au "wokisme". Et si cette confusion est introduite, ce n'est pas par hasard mais bien sciemment. Tout comme le "politiquement correct", c'est en effet l'extrême droite qui a popularisé le terme de "woke" pour décrédibiliser ses luttes. Que l'extrême droite le fasse, en soi, n'est pas étonnant. Ce qui est davantage inquiétant, en revanche, c'est que la droite modérée et même une partie de la gauche, se réapproprie cette rhétorique en tirant aussi sur ce fourre-tout que l'extrême droite a construit comme un tout homogène désigné sous le vocable de "pensée woke". On perd de notre intelligence collective lorsque l'on réagit automatiquement, sans réfléchir.

Ce sont souvent les détracteurs de la "pensée woke" qui disent que ses adeptes abandonnent l'idée même de nuance. Je pense que c'est surtout précisément l'inverse : ce sont les conservateurs qui s'attèlent à fourrer dans le même sac tous les militants qui abandonnent tout esprit critique. Il n'y a qu'à en voir les multiples articles du Figaro ou de Valeurs Actuelles qui parlent du "wokisme" : tout y passe sans aucune tentative de comprendre ce qui, factuellement, motive les différents mouvements intellectuels qu'ils semblent désigner. L'Ifop pour l'Express a réalisé une enquête d'opinion intitulée "Notoriété et adhésion aux thèses de la pensée "woke" parmi les Français". Le cadrage est intéressant ; étudier les thèmes abordés dans cette enquête permet de circonscrire ce que l'institut de sondages et le journal L'Express mettent derrière l'expression de "pensée woke". Et elle se révèle en effet être un sacré fourre-tout : écriture inclusive, études de genre, privilège blanc, culture du viol, racisme systémique, personnes racisées, pensée décoloniale, masculinité toxique, luttes en non-mixité, intersectionnalité des luttes, cancel culture. Ce cadrage est tout aussi éclairant qu'inquiétant : on y met, pêle-mêle, des objets d'étude académiques qui décrivent une réalité sociale (les études de genre, la culture du viol, les études décoloniales, la masculinité toxique), des moyens de lutter contre les inégalités et discriminations (écriture inclusive, luttes en non-mixité), des pratiques marginales dénommées sous des appellations fourre-tout (la cancel culture)... 

Et le pire, c'est que les médias français et une bonne part du personnel politique mettent ce terme à l'agenda, et ce alors même que les Français ne savent même pas ce qu'est le wokisme. Cette enquête révèle que seuls 6% des Français ont déjà entendu parler de "pensée woke" et savent de quoi il s'agit. 6%. Or, les médias, avec ce genre d'articles, cadrent leur appréhension du réel. Ils jouent, d'abord, le jeu des portions les plus conservatrices de la société en reprenant à leur compte le terme de "wokisme" pour désigner des éléments aussi variés, dont certains font l'objet de débat au sein des milieux militants et dont d'autres font l'objet d'un consensus scientifique et académique. Ils participent, ensuite, à susciter l'hostilité des Français vis-à-vis des éléments cités comme faisant partie de la "pensée woke". Ca participe à constituer un raccourci cognitif qui fera que toute personne entendant vaguement parler d'intersectionnalité ou de culture du viol ou d'études de genre répètera bêtement, sans savoir de quoi il s'agit, "oulalala non c'est le wokisme importé des Etats-Unis c'est un danger !!!". C'est pour ça que dans mon exemple de France Culture, peut-être que l'intervenante avait volontairement déformé les faits. Mais cela ne m'étonnerait pas qu'elle ait tout simplement effectué un raccourci cognitif, qui vise à connecter instantanément les efforts pour davantage de visibilité des minorités à l'outrance et à la cancel culture. 

Tout cela est dangereux. Pour parler de ce que je connais le mieux, les études de genre, les concepts de masculinité toxique et de culture du viol, sont les remèdes, sont des moyens de redonner le pouvoir aux femmes et de construire un monde égalitaire. Je ne saurai jamais comment exprimer ma gratitude à toutes les chercheuses féministes qui ont mis des mots sur toutes les discriminations et toutes les violences que je vis, en tant que femme, au quotidien. Ces concepts (masculinité toxique, culture du viol, privilège blanc...) doivent faire l'objet de débats scientifiques, bien sûr ; c'est là même la raison d'être des sciences sociales. Savoir nommer les maux, et les analyser grâce à ces champs disciplinaires, c'est déjà commencer à créer un monde plus juste. Comprendre comment se sont construites ces inégalités, ces discriminations, et dire par quels mécanismes elles demeurent écrasantes, c'est déjà commencer à les déconstruire. Les balayer d'un revers de la main en criant au "wokisme" ne fait que légitimer l'ordre existant. Je sais que beaucoup bénéficieraient du maintien de cet ordre et que ça les arrange, finalement, de voir ces luttes être décrédibilisées. Atteindre l'égalité des genres signifie par exemple, de fait, que l'on va partager le pouvoir que les hommes ont trop longtemps gardé exclusivement entre leurs mains. Alors, qu'ils osent adopter cette posture conservatrice sans prétendre que nos luttes sont injustes, claniques ou wokistes. Qu'ils assument de soutenir le statut quo. Qu'ils assument d'être pour le progrès et pour la justice. 

J'ai en tête cette phrase de Barack Obama, en 2019, qui énonce de vives critiques à l'égard ces personnes qu'il désigne comme "woke" en disant : "L’idée de la pureté, et de l’absence de compromis, et qu’on est éveillé politiquement, et tout ça. Vous devriez arrêter ça très vite. Le monde est compliqué et plein d’ambiguïtés". Oui, le monde est compliqué et plein d'ambiguïtés, et c'est pour ça qu'on a besoin de clés de lecture académique que sont les études de genre, les études postcoloniales ou les études intersectionnelles. 

Je prendrai l'exemple de l'intersectionnalité. En France, ce sont souvent les mêmes personnes qui mobilisent à tout bout de champ de ce terme de "woke" et qui refusent toute logique intersectionnelle au nom d'un universalisme à la française qui ne saurait accepter que l'on analyse la réalité sociale au prisme des identités particulières de chaque individu. Or, l'intersectionnalité est étudiée à l'université, dans le champ de la sociologie et des études des genre par exemple, par des chercheurs et des chercheuses qui documentent finement la complexité de l'expérience sociale vécue par chaque personne du fait de son genre, de son orientation sexuelle, de sa classe sociale, de son origine réelle ou perçue, de sa couleur de peau, de son handicap, de son âge. C'est bien une démarche qui vise à rendre justice et à décrire en détails les expériences de discrimination subies par différentes catégories de personnes. Alors qu'au contraire, l'universalisme gomme ces complexités. Et si je ne le remets pas en cause, car je considère l'universalisme comme un horizon vers lequel tendre, je pense qu'il est tout simplement fallacieux et hypocrite de refuser de voir l'empilement de ces discriminations sous prétexte que "nous ne voyons pas les différences". Les différences sont là, de fait, à cause des réflexes racistes, sexistes, homophobes, validistes, qui compliquent la vie des personnes qui les subissent. Dire "je suis universaliste, je ne vois pas les couleurs de peau", c'est nier l'expérience du racisme qui fait que les personnes racisées sont discriminées à l'emploi, à l'octroi d'un logement, et tellement plus encore. Dire "je suis universaliste je ne dirai jamais que je suis féministe car quand je parle à quelqu'un, je ne regarde pas si c'est un homme ou une femme, je ne regarde que sa compétence", c'est nier tous les obstacles qu'une femme a dû subir au cours de sa vie - la socialisation différenciée, le sexisme, les violences sexuelles. Bref, dire tout ça, c'est fermer les yeux sur une réalité sociale et refuser de la prendre en considération. C'est, tout simplement, nier une part du réel et tenter de gommer sa complexité. Alors oui, dear Mr. Obama, "le monde est compliqué et plein d’ambiguïtés". Et c'est, entre autres, grâce à la démarche intersectionnelle que l'on peut fidèlement rendre compte de cette complexité et de ces ambiguïtés. 

Si l'on s'intéressait véritablement au contenu des études de genre, si l'on s'intéressait vraiment aux motivations qui guident l'emploi de l'écriture inclusive, si l'on prenait le temps de lire et de comprendre l'intersectionnalité, si l'on réinsérait de la nuance et de l'écoute dans ces débats, alors il serait beaucoup plus simple de construire un monde plus égalitaire. 

J'avais écrit cette phrase dans un billet précédent, au sujet de la présence des femmes dans la culture, mais elle fonctionne aussi ici : il serait temps d'arrêter de s'insurger contre les propositions de remèdes aux problèmes davantage que contre les problèmes eux-mêmes. Ce qui est indigne, et ce contre quoi il faut s'indigner, ce sont les violences physiques ou symboliques auxquelles les femmes et les personnes racisées sont confrontées, ce sont les discriminations à l'embauche, ce sont les suicides des personnes LGBTQI+, ce sont les viols, ce sont les féminicides, ce sont les attentats racistes, ce sont les manifestations quotidienne de la haine de l'autre. Ce qui est indigne, et ce contre quoi il faut s'indigner, ce ne sont sûrement pas les chercheurs et les chercheuses en études de genre ou en études post-coloniales, ce ne sont sûrement pas celles et ceux qui emploient l'écriture inclusive et ce ne sont sûrement pas celles et ceux qui se réunissent en non-mixité pour parler de ces oppressions. Ces personnes tentent simplement d'agir face à un ordre social fondamentalement injuste et violent.

Bref, ce ne sont pas des analyses du racisme ou du sexisme dont il faut s'indigner, mais bien de l'existence même du racisme et du sexisme. 

Ne perdons pas notre boussole. 

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