Parcoursup : absurdités et inégalités

En cette semaine de publication des résultats de Parcoursup, 635 000 lycéens ont reçu leurs premières affectations. L'occasion de pointer les difficultés, voire les absurdités, à choisir sa voie lorsqu'on n'a que 18 ans, et lorsqu'on n'a aucun accompagnement permettant de connaître, réellement, ses options. Comment prétendre œuvrer pour l'égalité des chances dans un système scolaire inégalitaire ?

Parcoursup. Que dire... Mon seul contact avec ce système de sélection des choix d'orientations des lycéennes et lycéens français est celui que j'ai eu à travers les trois lycéennes dont je suis la « mentor » (titre consacré par l’association dont je suis membre, il n'est pas de moi). Une est en première, deux sont en terminale. J’échangeais avec les lycéennes de première pour les informer sur toutes les options qui s’offrent à elles et pour les aider à imaginer leur avenir, alors que j’accompagnais plus concrètement les lycéennes de terminale sur leurs candidatures.

Pour le contexte, elles sont toutes les trois boursières, scolarisées dans un lycée de REP+, en banlieue parisienne. Et bien sûr, leur avenir professionnel les angoisse. Parcoursup et leur incompréhension face à son fonctionnement, à son calendrier, les angoisse. J’ai suivi, toute l’année, leur désarroi et leurs craintes, et j’ai essayé de les accompagner du mieux que je puisse. J’ai réalisé l’absurdité de ce qui leur était demandé. Mais une absurdité qui n’était ni drôle ni légère ; une absurdité lourde et effrayante. 

On leur demande de sélectionner des établissements de l’enseignement supérieur alors qu’elles ne connaissent pas leurs options. 

On leur demande de motiver leurs choix par dix lettres différentes alors que personne ne leur a jamais appris à écrire une lettre de motivation.

On leur demande de justifier d’un projet professionnel alors qu’elle ne savent pas ce qu’elles veulent faire. Comment défendre un projet professionnel fictif ? Pourquoi défendre un projet professionnel fictif ?

Mais l’exercice était l’exercice, et je voulais les accompagner au mieux. Alors j’ai tout fait pour leur expliquer, pour apprendre à connaître leurs passions, leurs intérêts, ce qu’elles aiment, et essayer de trouver, avec elles, des idées. D’écoles, de projets, d’engagements, de métiers. De carrières. 

Pour apprendre à les connaître, j’ai organisé, en tout début d’année, des discussions avec chacune.

« Qu’est-ce qui te passionne dans la vie ? » – La mode, la musique, la culture comorienne, le dessin, la musique coréenne, les séries télé…

« Et tu as une idée de ce que tu voudrais faire dans la vie ? Même très vague hein » – … Oula non. Je sais pas.

On a passé des heures à discuter. A essayer de trouver.

« Ok, alors on va tenter autrement. Est-ce qu’il y a quelqu’un, que tu connais toi ou alors une personnalité publique je sais pas, qui a un parcours que tu admires ? Quelqu’un à qui tu voudrais ressembler ? » – Et là, ça les inspire tout de suite davantage. L’une me parle de son père, qui a quitté les Comores et qui a, à son arrivée en France, créé une association de lutte contre le racisme face à ce qu’il y a vécu, et me dit qu’elle admire sa volonté d’aider les autres même en sacrifiant son temps. Une autre me parle d’Assa Traoré, et me dit qu’elle admire son courage et son combat pour la justice. Une autre encore me parle de Raphaël Glucksmann, et me dit qu’elle admire, plus généralement, les personnalités publiques qui défendent des causes justes, qui combattent le racisme, qui aident les opprimés.

Alors, petit à petit, on avance. Je leur donne des pistes, on regarde toutes les écoles et filières d'université qui existent, je leur parle de moi aussi, on échange sur mon parcours, je leur parle de mon travail, de ma trajectoire, je leur explique que je veux travailler au croisement des politiques culturelles et des politiques sociales, je leur parle de mes engagements féministes... Bref, on échange, vraiment. Je m’intéresse à elles comme elles s’intéressent à moi. 

Alors, petit à petit, on dessine des perspectives. On trouve des idées. L’autre me confie qu’elle adorerait vivre à l’étranger, travailler dans l’humanitaire. On regarde des idées d’associations qui existent, des causes qui la motivent et elle me parle de résoudre la faim dans le monde, dénoncer les génocides, lutter contre l'excision. Rien que ça. Et pour une jeune fille qui n'avait aucune idée de ce qu'elle voulait faire, toutes ces pistes viennent d'elle, et pas de moi. Des idées, elle en a. Il suffisait de l'aider à oser les formuler. 

L’une me dit qu’elle aimerait travailler dans le domaine des droits des femmes. Je lui parle des plannings familiaux, des postes dans des associations, mais aussi des administrations publiques qui travaillent dans le domaine du droit des femmes – je lui parle du Haut Conseil à l’Egalité, du service consacré à l'égalité et aux droits des femmes à la direction générale de la cohésion sociale, et même du poste de haut fonctionnaire à l’égalité qui existe dans plusieurs grands ministères. Je lui explique ce qu’est un fonctionnaire, elle écoute attentivement en me disant qu'elle n'avait jamais compris ce que c'était, et j’espère lui ouvrir des horizons. On pense aux études de droit, à Sciences Po.

Une autre est passionnée par la peinture et les arts visuels, et me dit qu'elle veut valoriser le patrimoine africain, favoriser les échanges culturels. Je lui parle de l’école du Louvre, de son double-diplôme avec Sciences Po Paris, et je lui parle de mon master de politiques culturelles. 

Un point à souligner, c'est que toutes me disent la même chose : elles veulent être utiles à la société. Faire quelque chose qui ait du sens. Comment, elles ne le savent pas trop pour l'instant. Et je les comprends. 

Il nous a fallu peut-être trois mois de discussions hebdomadaires pour accoucher de ces idées. Ensuite, une fois que ça se précisait un peu, j’ai passé des heures (des h e u r e s…) à écrire des guides de rédaction de lettres de motivation, à relire leurs productions, à les retravailler avec elles.

Aujourd’hui, l’une a été acceptée à La Sorbonne, l’autre à l’école du Louvre. Admissibles, elles attendent toutes les deux les résultats de Sciences Po Paris la semaine prochaine. Je suis heureuse d’avoir pu les aider à mon échelle, de permettre à des jeunes femmes que rien ne prédestinait à des études longues, de trouver leur voie. Voilà, et si on s’arrête là, c’est une success story. Ce n’est pas pour me jeter des fleurs, mais simplement pour planter le décor qui, vous allez le voir, va vite s’assombrir.

Parce que je suis heureuse pour elles, oui, mais aussi en colère.

En colère d’abord pour toutes les personnes qui ne bénéficient pas de cet accompagnement associatif. Parce que oui, j’ai pu aider ces deux jeunes femmes de terminale, et j’espère pouvoir avoir les mêmes résultats pour celle qui était en première cette année. Sauf que ce sont plus de 600 000 lycéens scolarisés en France qui s’inscrivent sur Parcoursup. Au total, mon association accompagne 200 lycéens chaque année. On aide à notre échelle... Mais c'est une goutte d’eau. D’autres associations existent, bien sûr, mais c’est amplement insuffisant. Et surtout, plus gênant encore : ça ne sera jamais suffisant. L’action de ces associations n’est que marginale, car combien de lycéens ne bénéficient pas de cet accompagnement ? Comment accepter le fait qu'avoir la chance de connaître une association et d'être accompagné par des bénévoles puisse déterminer leur réussite alors que tant de lycéens favorisés bénéficient de l'accompagnement de leurs parents qui savent exactement quelles écoles existent, quelle école il faut faire, quoi dire dans une lettre de motivation ? Je suis en colère parce que le système est forcément injuste s’il nécessite un accompagnement aussi chronophage pour espérer que ces lycéennes de milieux modestes aient l’avenir qu’elles méritent. 

En colère ensuite parce que j’ai l’impression d’être un pion dans un système qui me semble insupportablement inégalitaire. C’est un comble pour quelqu’une comme moi, ayant toujours été engagée en faveur de l’égalité des chances. J’ai même cofondé une association pour s’assurer qu’elle existe, que tous les jeunes partent avec les mêmes probabilités de réussir. J’ai toujours été « mentor » (mot que je n’aime vraiment pas – syndrome de l’imposteure – mais, encore une fois, c’est le mot consacré...), depuis ma première année d’études supérieures, pour plusieurs raisons. D’abord, parce que j’ai eu la chance de naître dans une famille au capital culturel élevé, et d'être parmi les grandes gagnantes du système scolaire. La reproduction, Bourdieu, c’est moi que ça vise. Et j'en suis consciente. On parlait de philo à la maison et j’allais déjà voir les pièces auxquelles ma professeure de français traînait péniblement mes camarades. Alors, je suis consciente de ce privilège et je veux l’utiliser pour aider les autres. Mais aussi parce que je suis née d’une mère, fille d’immigré, qui a très peu été soutenue par ses parents dans son parcours scolaire, alors que son père parlait à peine le français. Boursière, d'origine très modeste, elle n’a jamais bénéficié d’aucune aide et m'a toujours dit, toute ma vie, à quel point sa vie aurait pu être différente. Elle m’a souvent parlé de ses rêves de réussite, d'évasion, tout en ne voyant que des portes fermées devant elle. C’est avec cet héritage que je me suis toujours dévouée à l’envie d’aider les jeunes à ouvrir leurs horizons et à ne pas s’autocensurer. Bref, beaucoup de mots pour dire que j’ai toujours eu au fond de moi cette envie de viscérale d’aider les autres et peut-être au fond d’aider les jeunes filles que ma mère avait été. 

Et je ne renierai jamais la motivation profonde de mon engagement : assurer l’égalité de toutes et tous. Ça passe avant tout. Être « mentor » (toujours ce mot…), pour moi, c’est œuvrer à l’égalité des chances ; je le fais pour permettre à ces jeunes d’avoir les meilleurs choix d’orientation possible.

Oui.

Mais.

Mais les aider à s’insérer dans un système qui reprend, point par point, les codes de la classe socialement, culturellement et économiquement dominante, et espérer utiliser un peu de mes privilèges pour aider les jeunes qui n’en disposent pas, n’est-ce pas tout simplement légitimer ce système ? Alors, est-ce vraiment contribuer à l’égalité des chances ? Peut-être que oui, si je vois le résultat final : mes deux lycéennes entreront dans des écoles où les jeunes de milieux défavorisés culturellement, socialement et économiquement n’accèdent habituellement pas. De façon presqu’utilitariste, le compte y est. Mais à plus long terme, n’est-ce pas absolument contreproductif ? Je contribue alors à nourrir ce système de certaines personnes dont les caractéristiques sociologiques dérogent au public socialement homogène des grandes écoles pour dire « voilà, vous voyez bien que le système n’est pas élitiste puisque ces jeunes de milieux défavorisés y arrivent ! » alors qu’ils y arrivent simplement en adoptant les codes sociaux dominants. Parce que le système est forcément injuste s’il nécessite un accompagnement de personnes insérées dans ce système pour espérer que ces lycéennes de milieux modestes aient l’avenir qu’elles méritent.

Alors, quittons un peu l’histoire de mes lycéennes et regardons la situation telle qu'elle est. Pourquoi sélectionner sur lettre de motivation et non seulement sur parcours académique ? Oui, le monde du travail fonctionne comme ça. Il faut faire des lettres de motivation, il faut pouvoir défendre son parcours et sa pertinence à un entretien d'embauche. Je le sais et j'entends, donc, que l'on puisse souhaiter apprendre aux jeunes à le faire. Mais est-ce vraiment souhaitable ? A 17 ou 18 ans ? Est-ce qu'on veut leur apprendre, est-ce qu'il est souhaitable de leur apprendre à se conformer à un monde du travail hostile, à apprendre des codes qui ne sont pas les leurs, toujours pour légitimer un système en place ? Est-ce qu'il ne faudrait pas plutôt imaginer un nouvel horizon pour ces jeunes ?

Je pense fondamentalement que l'école, le collège et le lycée sont là pour garantir aux élèves des connaissances utiles pour leur vie, de citoyen, et non pas des sas de préparation à la vie professionnelle uniquement. Je ne crois pas qu'il soit souhaitable ni actuellement ni en vue de la trajectoire future de raréfaction de l'emploi, d'orienter les jeunes dans une fuite en avant vers le marché du travail. J'entends souvent celles et ceux qui reprochent à l'école de ne pas apprendre des choses « qui vont leur servir », ou dire que « faire de la géographie ou de la philo ça ne leur servira jamais à rien dans la vie ». Rectification : sauf exceptions, ça ne leur servira jamais à rien dans la vie PROFESSIONNELLE. Dans la vie, ça leur servira évidemment. Les matières enseignées construisent une façon de raisonner. Un esprit critique. Autant d'éléments fondamentaux pour leur vie personnelle, leur vie citoyenne. Alors, poussons la logique : si l'on ne veut pas que l'éducation nationale soit un sas de préparation à la seule vie professionnelle, alors la sélection des vœux sur Parcoursup ne doit pas l'être non plus.

Sauf que bien sûr, tout le monde la question suivante, qui paraît évidente : alors, comment sélectionner ?

En réalité, j’ai le sentiment qu’on pose trop fréquemment cette question, comment, alors qu’on devrait davantage se poser la question de pourquoi. Pourquoi sélectionner ? Pourquoi ne pas garantir à tous les élèves de réaliser les études qu’ils souhaitent ? Faire entrer des jeunes dans la majorité, à 18 ans, en les forçant à essuyer un refus est un symbole très violent, classes sociales exclues de l’équation. Vivre le démarrage du reste de leur vie sur un sentiment d'échec, d'accommodement, de déception, n'est pas ce que notre société devrait souhaiter à sa jeunesse. 

Aujourd’hui, il me semble que le réel sujet est celui de l’égalité des places, au-delà de celui de l’égalité des chances. On sélectionne car il n’y a pas (plus) de place. On n’imaginerait jamais le système scolaire primaire ou secondaire refuser des élèves… Alors pourquoi l’enseignement supérieur devrait-il le faire ? Pourquoi pourrait-il même le faire ? Donnons les moyens à l’Université, qui a été la grande oubliée de l'investissement public de ces dernières années. Donnons à l'enseignement supérieur les moyens d’accueillir tous les élèves, dans toutes les filières qu'ils souhaitent. Ouvrons des amphithéâtres, des universités, des filières, des classes ; embauchons des enseignants, des chercheurs, et revalorisons leurs carrières. Ensuite, pour nos élèves, la sélection se fera plus tard ; ils réussiront et ou ne réussiront pas selon leurs résultats de partiels, à la fin de chaque semestre, et ce sur la base des mêmes enseignements que leurs camarades. Pas sur la base d'un quelconque dossier de motivation soigneusement - et inégalitairement - préparé. Bien sûr, les conditions d'études appelleront ensuite une batterie de questions à régler pour que les jeunes évoluent dans leurs études dans les meilleures conditions : comment garantir à tous les jeunes un niveau de vie décent durant leurs études, comment assurer leur insertion professionnelle dans un contexte où les stages sont sous-payés… On se les posera en temps voulu. 

Oui, demandons-nous collectivement pourquoi sélectionner. Par inertie ? Par habitude ? Par peur - absurde - de la hausse des dépenses publiques ? Par crainte de remettre en cause l’ordre existant, l'ordre dominant ? Posons-nous collectivement la question. Alors là, et seulement là, si l’on juge opportun de conserver cette idée de sélection, alors on pourra se demander comment sélectionner. J'ai, quant à moi, l'intuition qu'il ne sera plus nécessaire de se poser la question du comment si l'on résout celle du pourquoi

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