Dario CIPRUT
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Billet de blog 16 janv. 2022

Taubira, combien de divisions ?

Ce billet rejette mépris ou indifférence envers la candidature de Christiane Taubira, raillée de faire le jeu d'un multiculturalisme antirépublicain et de s'accommoder d'un capitalisme d’ultrariches ruinant la planète. Il plaide pour la poursuite de la Primaire Populaire, et un accord de gouvernement entre son gagnant et les deux principaux concurrents à la présidence, avant le premier tour.

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Contexte

Ce billet fait suite à deux contributions précédentes sur le même blog, datées respectivement du 10 et 20 décembre, intitulées respectivement « Bal des perdants ou échappée victorieuse » et « Le coup du mépris pour la PPoP ne prend pas ». Il tente modestement d’analyser la situation de la « Primaire Populaire », transformée vu des échecs successifs par rapport à ses ambitions initiales, en « Investiture », dans moins de 15 jours[1], d’un ou d’une gagnant·e parmi une cohorte réduite à 7 candidats·es[2], dont Christiane Taubira vient en dernière minute de clore la liste.

Nous y tâcherons de répondre à l’accusation, reprise aussi bien dans les médias officiels qu’ici-même[3], que cette candidature ne fait qu’ajouter inutilement à la division régnante à gauche, et que la primaire se réduirait à une rampe de lancement de cette seule candidature, loin de toute perspective réelle de rassemblement, et qu’en définitive elle dessert le candidat aujourd’hui sondagièrement le mieux placé[4], à savoir Jean-Luc Mélenchon.

Je prie les, rares, lecteurs de me pardonner les imperfections d’une ébauche que n’ai guère le temps de retravailler comme je le voudrais. Elle ne vise qu’à consigner avant qu’ils ne se dissipent les sentiments qui m’ont assailli à la confirmation de la candidature de Christiane Taubira et à l’écoute des premières réactions.

Stratégie du soupçon antilaïque

Dans le dénigrement de la nouvelle candidature et du processus auquel elle s’est ralliée, la palme revient sans doute à Caroline Fourest[5], qui n’a rien trouvé de mieux dans le genre fielleux qui la caractérise désormais, que surabonder sur la thématique chère à Manuel Valls des gauches irréconciliables. Sautant sur l’occasion des sorties ineptes de Fabien Roussel sur la gastronomie française du fromage et du bon vin, dans le genre du racoleur désespéré d’un PCF en panne, et à la faveur de l’initiative du dernier de rendre un hommage inattendu mais bienvenu à la mémoire de Charb et de Charlie, la voilà accompagner les lubies islamo-gauchistes et intersectionnelles de Blanquer, Vidal et Cie, stratagème du président pour tenter de reléguer Mélenchon dans le rang des multiculturalistes faisant frissonner des coalisés du genre Taguieff ou Schnapper. A n’en pas douter, l’accusation d’antisémitisme ne saurait trop tarder à resurgir.

L’union pour l’union, vraiment ? Allons donc !

Tel est le mantra brandi par le bon maire de Trappes Ali Rabeh qu’il serait impératif de combattre. L’égide de Pasolini, Ernaux ou Glissant n’y feront rien, c’est évidemment une grave erreur ou méprise que de s’en prendre d’abord aux amis, simples tenants du rassemblement que les Français souhaitent, comme l’aura encore fait à l’orée du grand meeting immersif de l’Union Populaire ce maire ayant fait l’objet de notre soutien face aux attaques d’un professeur de philosophie stigmatisant depuis l’Obs la prétendue emprise communautaire qu’il cautionnerait sur sa ville. A quoi rime cette rumeur insistante que la Primaire Populaire ne serait que la pointe avancée du combat socialo, hamoniste, que sais-je encore, taubiriste et prgiste maintenant, contre la France Insoumise ? L’aberration d’une telle opinion devrait pourtant tomber sous le sens, maintenant qu’Hidalgo, virant une seconde fois de bord, entend, sûre de ses parrainages partisans, se joindre à ce concert de discrédits en déclarant aller coûte que coûte « jusqu’au bout » ?

Bien entendu, la Primaire Populaire a dû en rabattre de ses ambitions initiales, et les deux millions de suffrages visés à son terme, deux fois différé, se sont réduits comme peau de chagrin, dépassant néanmoins en électeurs potentiels les avantageux chiffres exhibés au sujet de la primaire écolo ou des parrainages du candidat FI. Bien entendu, le passage obligé à une « investiture » de candidats majoritairement hostiles au désistement a remplacé au pied levé celui de la désignation de la ou du candidat censé·e personnifier jusqu’au terme une unité s’évanouissant au fur et à mesure de l’approche de l’issue. Qu’aurait-on pu faire d’autre, comment aurait-on pu démocratiquement en décider collectivement ? Nous ne prétendons pas le savoir, et avons décidé de prendre simplement notre place parmi celles et ceux qui en ont assez de voir les meilleurs programmes de certains s’opposer à l’excellence des autres pour s’assurer en fin de parcours que ni les uns ni les autres n’inspireront le prochain gouvernement.

Pas concerné, Mélenchon ?

Non, il n’y pas de fatalité et Jean-Luc Mélenchon est en train sous nos yeux de formidablement dérouler tous les nécessaires partages auxquels il appelle, dans son meeting immersif nantais. Pas question de nier sa capacité, ses hauteurs de vues, sa perspicacité, la sincérité d’une conversion à l’impératif écologique qui en remontrent à tant d’autres. Mais je conteste et regrette qu’il s’accroche à refuser de reconnaître l’apport à la cause de celles et ceux qui n’ont pas emprunté le chemin qu’il a proposé pour parvenir à franchir le premier tour. Même après l’excellente initiative du parlement de l’ « Union Populaire »[6] pour montrer qu’il croit au rassemblement … sous condition de soutien à la méthode qu’il a choisie, il pratique encore ce qui s’apparente à un déni de réalité.

En effet, il entonne en fin de discours l’air du « Nous ne sommes pas concernés », réduisant la Primaire Populaire et la tardive candidature de Christiane Taubira à une ultime manœuvre du PRG, qualifiée de tambouille, pour parasiter les mobilisations nécessaires pour emporter la conviction populaire derrière son excellent programme. Certes, il évite de compromettre l’avenir par des mots blessants et jure de son estime personnelle pour la candidate, mais insiste sur de prétendus désaccords, qu’il peine pourtant à énumérer. Il a parlé de la retraite à 60 ans et 40 annuités, mais c’était pour tacler à juste propos la proposition d’Hidalgo de « sacraliser les 62 ans » mis en avant par Sarkozy. Nous ne sachons pas que Mme Taubira se mette en travers de cette option et Anne Hidalgo a rejoint fissa Jean-Luc Mélenchon dans le refus de se soumettre à l’éventuel verdict d’une primaire qu’elle sait d’avance avoir perdue. Puis ce fut au tour du SMIC à 1400 euros nets, qu’il me semble Christiane Taubira a d’entrée fait sien. Dans son adresse de Lyon, elle a pourtant clairement placé sa candidature dans le droit fil d’une constituante chargée de mettre en place le RIC. Alors ? Comment non seulement accepter qu’on ne puisse être d’accord en tout, mais le revendiquer comme l’a fait le tribun, tout en reprenant la critique du caractère tardif de la candidature, et caricaturer les quelques mesures compatibles annoncées à Lyon de manquer de sérieux, par rapport à la lente gestation de l’AEC ? La comparaison entre Jean-Luc Mélenchon la tortue et les lièvres croyant le distancer nous semble dans le genre assez, comment dire, … « tortueuse ».

Où donc le bât blesse-t-il ?

Le seul point de désaccord, puisqu’il faut qu’il y’en ait un, porte sur le caractère citoyen et non partisan du choix soumis aux inscrits de la « primaire », qui n’exigeait rien d’autre en effet qu’un soutien invérifiable au socle commun et la conviction que le rassemblement sur une candidature unique était nécessaire pour passer le premier tour. Jean-Luc Mélenchon n’a-t-il pas ironisé sur la masse de cliqueurs incontrôlables parce que non encartés ? Pour quelqu’un qui s’est engagé programmatiquement à insuffler de la citoyenneté institutionnelle à une 6ème République, cela paraît pour le moins paradoxal. Or il sait très bien qu’il n’y a aucune contradiction insurmontable à simultanément approuver sa candidature, voire s’associer à sa campagne, tout en s’enrôlant à la Primaire et lui donner la plus haute des mentions. C’est ce que j’ai pour ma part l’intention de faire, en partageant éventuellement la même mention avec Christiane Taubira pour laquelle j’ai publiquement manifesté de l’admiration, et dont j’ai professé qu’elle ferait une sublime présidente, à condition de laisser gouverner un premier ministre du calibre de Jean-Luc Mélenchon dans la perspective de l’AEC. J’en profite pour mentionner combien j’ai apprécié la hauteur de vues et la sérénité que Christiane a opposées sur France 2 aux tentatives de Delahousse de lui faire endosser la mécanique de la Primaire. A chacun son job, a-t-elle posément répondu, laissant aux responsables le rôle de justifier ses méandres .  

Nous ne voyons qu’une seule éventuelle divergence susceptible d’entraîner la gauche vers le fond.  Ce serait si, gagnante le 30 janvier, Christiane Taubira s’entêtait à exiger que Mélenchon abandonne des points si essentiels de l’AEC que celui-ci décide malgré tout de poursuivre sur sa lancée. On aurait alors à la veille du premier tour et sauf désistement après accord mutuel dans un des deux sens, deux candidatures en compétition au lieu d’une, ce qu’il fallait précisément éviter. Gageons que le poids respectif des sondages et du nombre final d’inscrits au vote de la Primaire seraient déterminants quant au sens de l’éventuel désistement, assurément appelé de nos vœux. Nous ne voyons aucune raison déterminante pour que la sortante victorieuse de la primaire rejette un accord gouvernemental orienté sur l’AEC qui est compatible vers le haut avec le Socle Commun et refuse que la FI campagne à la fois pour elle et l’AEC. Si par impossible un tel accord sur le maintien de sa candidature se prouvait impossible à temps, la possibilité de désistement lucide mais sacrificiel de Christiane Taubira reste ouverte.

Le cas contraire, à savoir que Mélenchon sorte gagnant de la primaire, et qu’il rejette malgré tout cette investiture sous un prétexte quelconque en refusant de s’engager dans le contrat de rassemblement qui lui sera présenté, nous paraît totalement invraisemblable. Taubira est en effet tenue par ses déclarations de respecter le verdict de la Primaire, elle-même tenue de soutenir le gagnant, fût-ce contre son gré, sauf s’il refusait tout rassemblement. Je suis convaincu que l’intelligence de Jean-Luc Mélenchon l’empêchera de refuser une investiture désintéressée de sa candidature, ne pouvant aucunement contraindre à une édulcoration du programme qu’il aura si bien contribué à mettre en avant.

Balle à Christiane dans l’urgence

C’est donc à Christiane Taubira que reviendra le choix dirimant de faire gagner ou perdre la gauche. Victorieuse à la Primaire Populaire, elle aura la tâche plus difficile que si Jean-Luc Mélenchon ou Yannik Jadot lui y damaient le pion.

Dans tous les cas, nous restons persuadés que seul un programme de gouvernement commun entre ces trois acteurs, émergeant  dès que les résultats du vote du 30 janvier seront connus, peut ouvrir les perspectives d’une victoire de la démocratie sociale et écologique le 20 avril sur une Macronie déboussolée d’avoir misé sur celle d’une droite dé- ou re-composée sur ses extrêmes. Ne pas gâcher des chances presque providentielles, offertes par la bêtise et l’inculture de cette dernière, de sortir par le haut d’un quinquennat à tous égards stérile par un couac retentissant le 10 avril, barrant la route à une embellie législative, est la plus urgente des missions politiques à gauche. Elle attend la collaboration décidée de celles et ceux qui refusent les facilités d’une abstention permettant au président d’approfondir son œuvre de destruction. Merci d’avance pour la France et la planète Terre.

Dario Ciprut, 16 janvier 2022

[1] Les inscriptions au vote d’investiture, au jugement majoritaire, seront closes le 23 janvier et le scrutin, uniquement par internet, se déroulera du 27 au 30 janvier.

[2] Anna Agueb-Porterie, Charlotte Marchandise, Pierre Larouturrou, Yannik Jadot, Anne Hidalgo, Jean-Luc Mélenchon et Christiane Taubira.

[3] Voir l’entretien avec Laurent Delahousse sur France 2, et de nombreux billets de blog ici-même, dont l’excellente description des aléas successifs du processus de la primaire par Eloit Thibaut (https://bit.ly/3GClFaw)  est particulièrement déprimante.

[4] Au gré de sondages dissemblables, il semble en effet qu’à cette date, la candidature de JLM prenne l’avantage sur celle de Jadot, avec une marge toutefois inférieure à 5%, et sans jamais arriver à assurer le passage du 1er tour autrement qu’avec la foi du charbonnier, et une quasi-certitude, malgré de si louables efforts du tribun dans l’innovation, de plier devant Macron au second.

[5] Dans son émission hebdomadaire sur LCI, https://bit.ly/3I6vPRj, s’intitulant en effet « parti-pris », elle assassine la PPoP et Christiane Taubira pour les soupçonner, en harmonie avec les thèses de Manuel Valls, de rien moins que d’islamisme rampant. Analyse pertinente par Roger Martelli dans Regards (https://bit.ly/34KLN53).

[6] L’union aurait donc quelque vertu à gauche selon qui la pratique ?

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