« Les Trois Sœurs (version androïde) suivi de Sayônara (version 2) » De Oriza Hirata

À la fin de la pièce « Les trois soeurs* » d’Anton Tchékhov (1860-1904), Olga dit, entourant de ses bras Macha et Irina : (…) Oh, mes chères soeurs, notre vie n’est pas encore terminée. Nous vivrons ! (…) on se croirait sur le point de savoir pourquoi nous vivons, pourquoi nous souffrons… Si l’on pouvait savoir, si l’on pouvait savoir ! ».

Programmé à ne jamais mentir

À la fin de la pièce « Les trois soeurs* » d’Anton Tchékhov (1860-1904), Olga dit, entourant de ses bras Macha et Irina : (…) Oh, mes chères soeurs, notre vie n’est pas encore terminée. Nous vivrons ! (…) on se croirait sur le point de savoir pourquoi nous vivons, pourquoi nous souffrons… Si l’on pouvait savoir, si l’on pouvait savoir ! ». 

Aujourd’hui Oriza Hirata (pas plus que Tchékhov hier) ne peut savoir pourquoi nous vivons, pourquoi nous souffrons… C’est cela qui fait que, justement, le théâtre reste intemporel et vivant dans le fleuve du temps. La pièce, « Les Trois Sœurs (version androïde) », a pris naissance à la source tchékhovienne et donne une variante  émotionnelle, comme on dirait aux échecs, personnifiée par la présence d’un robot, programmé à ne jamais mentir, qui joue en lieu et place le rôle d’une des trois soeurs, que la société croit morte. 

Quel constat pouvons-nous faire, entre les deux pièces, plus d’un siècle après que Tchékhov eut écrit son chef-d’oeuvre ? Si nous mettons en parallèle le personnage de l’androïde Ikumi, qui fait office d’intendant et de double avec la vraie Ikumi dans le présent, nous pensons immédiatement au passé de Tchékhov (né un an avant l’abolition du servage) petit-fils d’un serf ayant racheté sa liberté. Dans La Cerisaie Tchékhov imaginait à travers le personnage de Trofimov :  « une humanité en marche vers la vérité suprême, vers le bonheur le plus élevé ». Y sommes-nous ? 

Qu’est-ce que Tchékhov rachetait-il aujourd’hui ? Verrait-il cette modernité, qu’il appelait de ses voeux, aussi lumineuse qu’il l’imaginait ? Et que serait pour lui la signification de l’androïde d’Hirata  ? Un nouveau serf d’une volonté éteinte ? Un alibi pour mieux fuir le quotidien ?  Tout est (presque) comme dans la pièce de Tchékhov.  Les velléités de départ, l’incapacité à se prendre en main, les doutes que les soeurs ont sur elles-mêmes : item pour leur père mort, item pour l’incendie et item pour leur rêve de retour en ville. 

Finalement, pour les deux auteurs, il est toujours question d’un coin de ciel bleu à travers la grisaille. Chez   Tchékhov l’espoir que la science libérera, dans cent ou deux cents ans, les hommes ; alors que chez Hirata l'aliénation à la technologie devient une entrave au libre arbitre des hommes. 

L’androïde Ikumi ne meurt pas, ne mange pas et se fiche de savoir pourquoi nous vivons. Il n’y a pas d’hypocrisie, ni de diplomatie chez les robots.  L’androïde Ikumi dit :

«  je ne peux pas toujours répondre comme vous souhaiteriez que je réponde ». 

Hirata nous donne ici un indice de sa variante dramaturgique. Le robot ne dit que ce qui est, et ne peut en aucun cas déguiser la réalité, ni la prévoir. Alors oui, on se croirait sur le point de savoir, mais nous ne sommes qu’à la limite de savoir, ce qui est inconnu pour nous. C’est de ce degré extrême, de cette limite, dont il est question dans « Les Trois Sœurs (version androïde) », de Oriza Hirata. 

L’auteur

Oriza Hirata est écrivain, metteur en scène et professeur de design et de communication à l’université d’Osaka. Il est également directeur de la compagnie Seinendan et du théâtre Komaba Agora. Il a développé une théorie pour une écriture théâtrale du « langage familier et contemporain », qui vise à obtenir un jeu naturel à partir de situations quotidiennes.

 

Les Trois Sœurs (version androïde) suivi de Sayônara (version 2)

Oriza Hirata

 

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