La dignité de l'être humain en question, à la 24e Mousson d'été

En bordure de la Moselle, un havre de paix, l'abbaye des Prémontrés, où le festival international de la Mousson d'été, à l'initiative heureuse de son directeur Michel Didym, écrit depuis 1995 le théâtre d'aujourd'hui.

©Éric Didym ©Éric Didym
Pour cette 24e édition la troupe de théâtre de la Mousson, car il s'agit bien d'une troupe, avec ses comédiens "sociétaires" ; Julie Pilod, Odja Llorca, Quentin Baillot, Charlie Nelson ; ses artistes associés Véronique Bellegarde metteure en scène et directrice du comité de lecture, Laurent Vacher metteur en scène et conseiller au comité de lecture ; tout ce beau monde réuni par Michel Didym, pour l'organisation artistique de la manifestation. Ce dernier bien épaulé, pour l’université d'été européenne de la Mousson d'été, par Jean-Pierre Ryngaert professeur émérite des universités, et Joseph Danan professeur à l'institut d'études théâtrales (Sorbonne-Nouvelle-Paris 3). Cette troupe donc, organise la programmation, la distribution, et les mises en lecture des textes sélectionnés, pour faire entendre les dernières pièces des auteurs contemporains français et européens.

Les disputes des goûts et des couleurs à la Mousson d'été

À l’Abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson, les auteurs écrivent un théâtre pour aujourd’hui, certes. Mais dans l'incertitude de ce que sera demain (seront-ils édités, joués, traduits ?). Si certains ont déjà fait leur chemin. D'autres ont disparu. Il est difficile de dire aujourd’hui qui sera le Jean-Luc Lagarce* de demain. Les refusés d'hier ont raison aujourd'hui et vice versa. D'où l'importance des mises en lecture publique, pour la reconnaissance des textes inédits en attente de théâtre. La mousson d’été a toujours eu son lot de disputes, et les goûts et des couleurs ne sont pas forcément unanimes. C'est heureux, car le débat mène, par le dialogue, à l'éclaircissement des idées.

Michel Didym dans son édito a écrit trois mots : survie, liberté et dignité. Dans "Excusez-nous si nous ne sommes pas morts en mer" d'Emanuele Aldrovandi (Italie) la question de survie se pose. De quoi serions-nous capable, si nous étions enfermés dans un container, au fond d'une embarcation plus proche de l'épave que d'un navire rassurant ? Si un distributeur de billets affirmait que nous ne faisons plus parti des vivants. Comme dans «  Présence (s) » ce cauchemar de Pascale Henry (France) où des êtres façonnent un monde à leur image, et cherchent la preuve de leur existence. Si dans un besoin d'admiration, contre les mœurs et le pouvoir, la créativité avait un coût et nécessitait une nouvelle histoire. Au point qu’Ella Hickson change son titre « The Writer » en « Autrice » parce que sa traductrice lui avait donné l’origine du mot en France, chassé de l’Académie française au 17e siècle. 

La dignité est-ce un corps qui avance seul ? Geir Gulliksen pose la question dans " Un corps" au point qu'il faut que ce corps soit touché pour qu'une amoureuse puisse le comprendre. Ou bien chercher " Ton plus extrême désir" de Dimitriádis (Grèce), un texte qui dénonce une société qui écrase ce qui ne va pas dans son sens. Faut-il aussi qu'une jeune fille meure dans nos bras pour que l'émotion de " La traversée" de Josep Maria Miró touche les principes éthiques, afin que nous soyons libres ? Et dans " L'heure bleue " de David Clavel (France), doit-on revenir, sur les lieux de son enfance, faire sa révolution intime dans la chambre du père ?

Qu’elle ligne éditoriale secrète et cachée, dans sa bibliothèque rêvée, définit les choix de la Mousson d'été, pour qu'un auteur soit sélectionné ? Est-ce la chose inédite,( c’était l’objectif de départ). Est-ce l'air du temps ? Est-ce les commandes, les résidences d'auteurs ? Le soutien d'une compagnie ? Est-ce une pièce déjà éditée ? La notoriété ? Car nous le savons, sans être dans les réseaux culturels et politiques, un auteur anonyme n'a qu'un faible pourcentage de chance d'être sélectionné. Alors la dignité est-elle à espérer sans appui ? Et la liberté est-elle accessible, quand l'auteur n'a rien d'autre que son imaginaire ?

En août 2014 à la Mousson d'été " l'Examen" mis en lecture par Michel Didym avait fait l'unanimité chez les festivaliers. Une personne désignée parmi le public devenait présidente du jury. Cette idée ne serait-elle pas innovante pour le comité de lecture ? Après un appel aux bénévoles, un président de lecture serait tiré au sort pour participer aux côtés des lecteurs professionnels, au choix des textes sélectionnés. Bien sûr, le lecteur (ou le président) serait un décideur à part entière.

Qui aime bien, alerte bien !

La dispute des goûts et des couleurs n'est pas prête de cesser. Jusqu'où pourrait-on aller trop loin, avec les choix d'une même équipe à l'année ? Pour la création de nouvelles formes, ne faut-il pas apporter du sang neuf ? Comment un comité qui ne se mélangerait pas à l'inconnu pourrait trouver de l'inédit ? Si sa recherche se borne à trouver un clone à succès, copie conforme d'un auteur, à la suite de celui qui l'avait précédé ? Car disons-le sans langue de bois, les auteurs choisis ne diffèrent que de très peu dans leur écriture ; et leurs thèmes sont souvent dictés par la commande. Pour que la Mousson d'été ne ronronne plus dans un confort qui ne sied pas à l'écriture dramatique, nous souhaitons qu'elle soit prospère dans une remise en question permanente. C'est parce que nous aimons bien la Mousson, que nous lançons cette alerte. Nous avons besoin d'un art surhumain par excellence, d'un théâtre vivant dans la fraîcheur de l'inédit (beaucoup de textes sélectionnés sont déjà édités), à la lumière de la révolte. 

Comme dit Novarina :

" Le langage régresse, se compresse et se rétracte un peu plus chaque jour, et nous avons commencé doucement à devenir des animaux sans paroles. Le théâtre nous réunit encore une fois pour assister à l’exercice périlleux du langage. Un sport dangereux qui nous sera prochainement ôté parce que nous sommes sommés, de plus en plus, de manger tous le réel à la même mangeoire et de tout ruminer d’un même rythme… Nous nous retrouvons donc encore une fois au théâtre pour prouver la joie et la souffrance de saisir le langage sur le vif".

Pour ne pas fixer l'habitude de notre présence, une sixième fois, à la Mousson d'été, nous appliquerons à nous-même ce que nous reprochons aux autres. Nous ne viendrons pas à la 25e Mousson, mais nous lui souhaitons un bon jubilé, à la lumière des nouvelles écritures à venir. Cette Mousson 2018 n’a pas été mauvaise, loin de là. Mais elle ne nous a pas transportés non plus. Peut-être demandons-nous trop à cet événement artistique, indispensable aux auteurs dramatiques.

Pour finir sur une note optimiste, le lundi 27 août nous avons vu briller à l'Espace Montrichard, un joyau théâtral. Guy Cassier nous a bouleversé l'âme avec " La petite fille de Monsieur Linh" d'après le roman de Philippe Claudel. Voici le résumé :

Monsieur Linh fuit son pays ravagé par la guerre en quête d’un meilleur avenir pour sa petite-fille. Il ne se sent pas chez lui dans ce pays étranger, jusqu’au jour où il rencontre Monsieur Bark. Celui-ci lui parle surtout de sa femme qui est décédée peu de temps auparavant. Monsieur Linh ne le comprend pas mais l’écoute, avec sa petite-fille sur ses genoux. Ils se rencontrent quotidiennement au parc, sur le même banc. Jusqu’au jour où tout change... 

La petite fille de Monsieur Linh, aux confins d'indicibles surprises

Pour que la magie émotionnelle agisse au théâtre, il suffit d'un texte, d'un comédien, et d'un metteur en scène. Le texte contient l'humanité de deux existences qui se parlent à travers la langue du destin. Le comédien Jérôme Kircher jongle avec la simplicité d'un souffle de voix, en des variations multiples. Mezza voce sublime qui nous met aux confins d'indicibles surprises. Le metteur en scène Guy Cassier, au summum de son art, nous captive d'une croyance inconnue de nous-même qui fait que, dans le présent de la représentation, nous créons avec lui. Du théâtre accompli, au-delà de ce que nous espérions.

* Jean-Luc Lagarce comédien, metteur en scène et dramaturge français, né le 14 février 1957 à Héricourt (Haute-Saône) et mort le 30 septembre 1995 à Paris.

 

La Mousson d'été

Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson. 

Tél. : 03 83 81 20 22,

www.meec.org

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